Sous ses airs excentriques, il avait le corps dur et noueux d'un athlète, héritage sans doute de ses origines paysannes, des poils bruns, bouclés, luxuriants, une rêche odeur de mâle. Cela l'amusait beaucoup d'avoir séduit un S S: «La Wehrmacht ou l'Auswärtiges Amt, c'est trop facile». Je le revis de temps en temps. Parfois j'allais le voir après avoir dîné avec Hélène, je me servais de lui brutalement, comme pour laver de ma tête les désirs muets de mon amie, ou ma propre ambiguïté.
En octobre, juste après mon anniversaire, je fus renvoyé en Hongrie. Horthy avait été renversé par un coup de main de von dem Bach et de Skorzeny, et les Croix-Fléchées de Szâlasi étaient au pouvoir. Kammler réclamait à cor et à cri de la main-d'œuvre pour ses usines souterraines et ses V-2, dont les premiers modèles venaient d'être lancés en septembre. Les troupes soviétiques pénétraient déjà en Hongrie, par le sud, ainsi que sur le territoire même du Reich, en Prusse orientale. À Budapest, le SEk avait été dissous en septembre, mais Wisliceny se trouvait toujours là et Eichmann refit rapidement son apparition. Encore une fois, ce fut un désastre. Les Hongrois acceptèrent de nous donner cinquante mille Juifs de Budapest (en novembre, Szâlasi insistait déjà sur le fait qu'ils n'étaient que «prêtés»), mais il fallait les convoyer à Vienne, pour Kammler et pour la construction d'un Ostwall, et il n'y avait plus de transport disponible: Eichmann, sans doute avec l'accord de Veesenmayer, décida de les y envoyer à pied. L'histoire est connue: beaucoup moururent en route, et l'officier chargé de la réception, l'Obersturmbannfilhrer Hose, refusa la plupart de ceux qui arrivèrent, car il ne pouvait pas, encore une fois, employer de femmes pour des travaux de terrassement. Je ne pus strictement rien faire, personne n'écoutait mes suggestions, ni Eichmann, ni Winkelmann, ni Veesenmayer, ni les Hongrois. Lorsque l'Obergruppenführer Jüttner, le patron de la SS-FHA, arriva à Budapest avec Becher, je tentai d'intervenir auprès de lui; Jüttner avait croisé les marcheurs, qui tombaient comme des mouches dans la boue, la pluie, la neige; ce spectacle l'avait scandalisé et il alla effectivement protester auprès de Winkelmann; mais Winkelmann le renvoya à Eichmann, sur qui il n'avait aucun contrôle, et Eichmann refusa carrément de voir Jüttner, il lui dépêcha un de ses subordonnés qui balaya les plaintes avec morgue. Eichmann, c'étaii visible, ne se sentait plus, il n'écoutait plus personne, sauf peut-être Müller et Kaltenbrunner, et Kaltenbrunner ne semblait même plus écouter le Reichsführer. J'en parlai avec Becher, qui devait voir Himmler, je lui demandai d'intervenir, il promit de faire son possible. Szâlasi, lui, prit rapidement peur: les Russes avançaient; mi-novembre il mit fin aux marches, on n'en avait même pas envoyé trente mille, encore un gâchis insensé, un de plus. Plus personne ne semblait savoir ce qu'il faisait, ou plutôt chacun faisait strictement ce qu'il voulait, seul, de son côté, il devenait impossible de travailler dans de telles conditions. Je fis une dernière démarche auprès de Speer, qui en octobre avait pris le contrôle complet de l'Arbeitseinsatz, y compris de l'utilisation des détenus du WVHA; il accepta enfin de me recevoir, mais il expédia l'entretien, auquel il ne voyait aucun intérêt. Il est vrai que je n'avais pas grand-chose de concret à lui offrir. Quant au Reichsführer, je ne comprenais plus du tout sa position. Fin octobre, il donna à Auschwitz l'ordre de cesser de gazer les Juifs, et fin novembre, déclarant la question juive résolue, il ordonna la destruction des installations d'extermination du camp; en même temps, au RSH A et au Persönlicher Stab, on discutait activement de la création d'un nouveau camp d'extermination à Alteist-Hartel, près de Mauthausen. On disait aussi que le Reichsführer menait des négociations avec les Juifs, en Suisse et en Suède; Becher semblait au courant, mais éludait mes questions lorsque je lui demandais des éclaircissements. Je sus aussi qu'il obtint enfin que le Reichsführer convoque Eichmann (c'était plus tard, en décembre); mais je n'appris ce qui s'était dit à cette occasion que dix-sept ans plus tard, lors du procès à Jérusalem de ce brave Obersturmbannführer: Becher, devenu homme d'affaires et millionnaire à Brème, expliqua dans sa déposition que la rencontre avait eu lieu dans le train spécial du Reichsführer, dans la Forêt-Noire, près de Trimberg, et que le Reichsführer avait parlé à Eichmann avec à la fois bonté et colère. On cite souvent depuis dans les livres une phrase que le Reichsführer aurait alors, selon Becher, lancé à son subordonné entêté: «Si jusqu'à maintenant vous avez exterminé les Juifs, dorénavant, si je vous en donne l'ordre, comme je le fais, vous serez une bonne d'enfant pour les Juifs. Je vous rappelle qu'en 1933 c'est moi qui ai créé le RSH A, et non pas le Gruppenführer Müller ou vous-même. Si vous ne pouvez pas m'obéir, dites-le-moi!» Il est possible que ce soit vrai. Mais le témoignage de Becher est éminemment sujet à caution; il s'attribue par exemple, grâce à son influence sur Himmler, la cessation des marches forcées de Budapest – alors que l'ordre venait des Hongrois paniqués – et aussi, prétention encore plus outrée, l'initiative de l'ordre d'interruption de la Endlösung: or si quelqu'un a pu souffler cela au Reichsführer, ce ne fut certainement pas cet affairiste rusé (Schellenberg, peut-être).