Mon affaire juridique continuait son chemin; régulièrement, le juge von Rabingen me convoquait pour éclaircir un point ou un autre- Je voyais de temps en temps Mihaï; quant à Hélène, elle semblait devenir de plus en plus transparente, non pas de peur, mais d'émotion contenue. Lorsque, à mon retour de Hongrie, je lui parlai des atrocités de Nyfregyhâza (le IIIe corps blindé avait repris la ville aux Russes, fin octobre, et avait trouvé des femmes de tout âge violées, des parents cloués vivants aux portes devant leurs enfants mutilés; et il s'agissait là de Hongrois, pas d'Allemands), elle me regarda longuement, puis dit avec douceur: «Et en Russie, c'était très différent?» Je ne dis rien. Je regardais ses poignets, extraordinairement fins, qui dépassaient de sa manche; je me disais que j'aurais facilement pu les entourer du pouce et de l'index. «Je sais que leur vengeance sera terrible, dit-elle alors. Mais nous l'aurons méritée». Début novembre, mon appartement jusque-là miraculé disparut dans un bombardement: une mine passa par le toit et emporta les deux étages supérieurs; le pauvre Herr Zempke succomba à une crise cardiaque en sortant de la cave à moitié écroulée. Heureusement, j'avais pris l'habitude de garder une partie de mes vêtements et de mon linge au bureau. Mihaï me proposa d'emménager chez lui; je préférai réinstaller à Wannsee chez Thomas, qui s'était retrouvé là après l'incendie, en mai, de sa maison de Dahlem. Il y menait un train de vie endiablé, il y avait toujours là quelques énergumènes de l'Amt VI, un ou deux collègues de Thomas, Schellenberg, des filles bien sûr. Schellenberg discutait souvent en privé avec Thomas mais se méfiait visiblement de moi. Un jour, je rentrai un peu tôt, j'entendis une discussion animée dans le salon, des éclats de voix, l'intonation gouailleuse et insistante de Schellenberg: «Si ce Bernadotte accepte»… Il s'interrompit dès qu'il me vit sur le pas de la porte et me salua sur un ton plaisant: «Aue, heureux de vous voir». Mais il ne reprit pas sa conversation avec Thomas. Lorsque je me lassais des sauteries de mon ami, je me laissais parfois entraîner par Mihaï. Il fréquentait les fêtes d'adieu quotidiennes du Dr. Kosak, l'ambassadeur croate, qui avaient lieu soit à la légation, soit dans sa villa de Dahlem; le gratin du corps diplomatique et de l'Auswärtiges Amt venait s'y empiffrer, s'y enivrer, et y fréquenter les plus jolies starlettes de la UFA, Maria Milde, Ilse Werner, Marikka Rock. Un chœur chantait, vers minuit, des chants populaires dalmates; après le raid habituel des Mosquito, les artilleurs de la batterie de Flak croate stationnée à côté venaient boire et jouer du jazz jusqu'à l'aube; parmi eux se trouvait un officier rescapé de Stalingrad, mais je me gardai bien de lui dire que j'en étais aussi, il ne m'aurait plus lâché. Ces bacchanales dégénéraient parfois en orgies, des couples s'enlaçaient dans les alcôves de la légation et des olibrius frustrés sortaient vider leurs pistolets dans le jardin: un soir, ivre, je fis l'amour avec Mihaï dans la chambre de l'ambassadeur, qui ronflait en bas sur un divan; ensuite, survolté, Mihaï remonta avec une petite actrice et la prit devant moi tandis que j'achevais une bouteille de slivovitz et méditais sur les servitudes de la chair. Cette gaieté vaine et frénétique ne pouvait durer. Fin décembre, alors que les Russes assiégeaient Budapest et que notre dernière offensive s'enlisait dans les Ardennes, le Reichsführer m'envoya inspecter l'évacuation d'Auschwitz.
À l'été, l'évacuation précipitée et tardive du KL Lublin nous avait causé bien des soucis: les Soviétiques avaient pris les installations intactes, avec les entrepôts pleins, de l'eau au moulin de leur propagande d'atrocités. Depuis la fin août, leurs forces campaient sur la Vistule, mais il était bien évident qu'ils n'en resteraient pas là. Des mesures devaient être prises. L'évacuation des camps et des sous-camps du complexe d'Auschwitz, le cas échéant, tombait sous la responsabilité de l'Obergruppenführer Ernst Schmauser, le HSSPF du district militaire VIII qui comprenait la Haute-Silésie; les opérations, m'expliqua Brandt, seraient menées par le personnel du camp. Mon rôle consistait à garantir le caractère prioritaire de l'évacuation de la main-d'œuvre utilisable, en bon état, destinée à être réexploitée à l'intérieur du Reich. Après mes déboires hongrois je me méfiais: «Quels seront mes pouvoirs? demandai-je à Brandt. Est-ce que je pourrai donner les ordres nécessaires?» Il éluda la question: «L'Obergruppenführer Schmauser a la pleine autorité. Si vous voyez que le personnel du camp ne coopère pas dans l'esprit voulu, référez-en à lui et il donnera les ordres nécessaires». – «Et si j'ai des problèmes avec l'Obergruppenführer?» – «Vous n'aurez pas de problèmes avec l'Obergruppenführer. C'est un excellent national-socialiste. De toute façon vous serez en contact avec le Reichsführer ou moi-même». Je savais par expérience que c'était là une garantie bien légère. Mais je n'avais pas le choix.