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La possibilité d'une avancée ennemie menaçant un camp de concentration avait été évoquée par le Reichsführer, le 17 juin 1944, dans une instruction intitulée Fall-A, le «cas A», qui donnait au HSSPF de la région, en cas de crise, des pouvoirs étendus sur le personnel du camp. Aussi, si Schmauser comprenait l'importance de sauvegarder le maximum de main-d'œuvre, les choses pourraient peut-être se passer correctement. J'allai le voir à son QG de Breslau. C'était un homme de la vieille génération, il devait avoir cinquante ou cinquante-cinq ans, sévère, raide, mais professionnel. Le plan d'évacuation des camps, m'expliqua-t-il, entrait dans le cadre général de la stratégie de retrait. Auflockerung-Raümung-Lähmung-Zerstörung («Démontage-Évacuation-Immobilisation-Destruction») formulée fin 1943 «et appliquée avec tant de succès en Ukraine et en Biélorussie, où les bolcheviques non seulement n'ont pas trouvé à se loger et à se nourrir, mais n'ont même pas, dans certains districts comme Novgorod, pu récupérer un seul être humain potentiellement utile». Le district VIII avait promulgué l'ordre de réalisation de ARLZ le 19 septembre. Dans ce cadre, 65 000 Häftlinge avaient déjà été évacués vers l'Altreich, y compris l'ensemble des détenus polonais et russes, susceptibles de présenter un danger pour les arrières en cas d'approche ennemie. Restaient 67 000 détenus, dont 35 000 travaillaient encore dans les usines de Haute-Silésie et des régions voisines. Schmauser avait confié dès octobre à son officier de liaison, le Major der Polizei Boesenberg, la planification de l'évacuation finale ainsi que des deux dernières phases de ARLZ; pour les détails, je verrais avec lui, sachant que seul le Gauleiter Bracht, en sa capacité de Reichskommissar pour la défense du Gau, pouvait prendre les décisions de mise en œuvre. «Vous comprenez, me déclara Schmauser pour conclure, nous savons tous à quel point la préservation du potentiel de travail est importante. Mais pour nous, et pour le Reichsführer aussi, les questions de sécurité restent primordiales. Une telle masse humaine ennemie, à l'intérieur de nos lignes, représente un risque formidable, même s'ils ne sont pas armés. Soixante-sept mille détenus, c'est presque sept divisions: imaginez sept divisions ennemies en liberté derrière nos troupes durant une offensive! En octobre, vous le savez peut-être, nous avons eu un soulèvement à Birkenau, parmi les Juifs du Sonderkommando. Il a heureusement été maîtrisé, mais nous avons perdu des hommes et un des crématoires a été dynamité. Imaginez: s'ils avaient pu faire leur jonction avec les partisans polonais qui rôdent en permanence autour du camp, ils auraient pu causer des dommages incalculables, permettre à des milliers de détenus de s'échapper! Et depuis août, les Américains viennent bombarder l'usine d'IG Farben, des détenus en profitent chaque fois pour tenter de fuir. Pour l'évacuation finale, si elle a lieu, nous devons tout faire pour empêcher qu'une telle situation se reproduise. Il faudra veiller au grain». Ce point de vue, je le comprenais très bien, mais j'avais peur des conséquences pratiques qui pouvaient en découler. L'exposé de Boesenberg ne fit pas grand-chose pour me rassurer. Sur papier, son plan avait été méticuleusement préparé, avec des cartes précises pour toutes les routes d'évacuation; mais Boesenberg critiquait vivement le Sturmbannführer Bär, lequel avait refusé toute consultation commune pour l'élaboration de ce plan (une dernière réorganisation administrative, fin novembre, avait laissé cet ancien pâtissier Kommandant des camps I et II amalgamés, ainsi que Standortältester des trois camps et de tous les Nebenlager); Bär prétextait que le HSSPF n'avait aucune autorité sur le camp, ce qui était techniquement exact jusqu'à ce que le Fall-A soit déclaré, et il n'acceptait de s'en référer qu'à l'Amtsgruppe D. Une coopération étroite et fluide des instances responsables, lors d'une évacuation, se présentait mal. En outre – et cela m'inquiétait encore plus après mes expériences d'octobre et de novembre – le plan de Boesenberg prévoyait une évacuation des camps à pied, les détenus devant marcher entre 55 et 63 kilomètres avant d'être placés dans des trains à Gleiwitz et à Loslau. Ce plan était logique: la situation de guerre anticipée par le plan ne permettrait pas une pleine utilisation des voies ferrées sur les avants; de toute façon le matériel roulant manquait désespérément (dans toute l'Allemagne, il ne restait plus que quelque deux cent mille wagons, une perte de plus de 70 % du parc ferroviaire en deux mois). Il fallait aussi considérer l'évacuation des civils allemands, prioritaires, des travailleurs étrangers et des prisonniers de guerre. Le 21 décembre, le gauleiter Bracht avait promulgué un U-Plan/Treckplan complet pour la province en y incorporant le plan de Boesenberg, selon lequel les détenus des KL auraient, pour des raisons de sécurité, la priorité pour le passage de l'Oder, goulot d'étranglement principal sur les routes d'évacuation. Encore une fois, sur le papier, cela se tenait, mais je savais ce qui pouvait résulter d'une marche forcée en plein hiver, sans préparation; et encore, les Juifs de Budapest étaient partis en bonne santé, alors qu'ici il s'agirait de Häftlinge fatigués, affaiblis, mal nourris et mal vêtus, dans une situation de panique qui, même planifiée, pouvait facilement dégénérer en déroute. J'interrogeai longuement Boesenberg sur les points clefs: il m'assura qu'avant le départ des vêtements chauds et des couvertures supplémentaires seraient distribués, et que des stocks de provisions seraient prépositionnés sur les routes. On ne pouvait, affirmait-il, faire mieux. Je devais reconnaître qu'il avait sans doute raison.

À Auschwitz, je rencontrai à la Kommandantur le Sturmbannführer Kraus, un officier de liaison dépêché par Schmauser avec un Sonderkommando du SD, et installé dans le camp à la tête d'un «bureau de liaison et de transition». Ce Kraus, un jeune officier affable et compétent, dont le cou et l'oreille gauche portaient des traces de brûlure sévère, m'expliqua qu'il était principalement responsable des phases «Immobilisation» et «Destruction»: il devait notamment s'assurer que les installations d'extermination et les entrepôts ne tombent pas intactes aux mains des Russes. La responsabilité de la mise en œuvre de l'ordre d'évacuation, lorsque celui-ci serait donné, incombait quant à elle à Bär. Ce dernier me reçut assez désagréablement, j'étais visiblement à ses yeux encore un bureaucrate du dehors qui venait l'importuner dans son travail. Il me frappa par ses yeux perçants et inquiets, un nez plutôt empâté, une bouche fine mais curieusement sensuelle; ses cheveux épais et ondulés étaient soigneusement peignés avec de la brillantine, comme ceux d'un dandy de Berlin. Je le jugeai étonnamment terne et borné, encore plus que Höss qui gardait au moins le flair de l'ancien franc-tireur. Profitant de mon grade, je le réprimandai vertement pour son manque de franche coopération avec les services du HSSPF. Il me rétorqua avec une arrogance non dissimulée que Pohl soutenait pleinement sa position. «Lorsque le Fall-A sera déclaré, je me rangerai sous les ordres de l'Obergruppenführer Schmauser. Jusque-là, je ne dépends que d'Oranienburg. Vous n'avez pas d'ordres à me donner». – «Lorsque le Fall-A sera déclaré, répliquai-je rageusement, il sera trop tard pour remédier à votre incompétence. Je vous préviens que dans mon rapport au Reichsführer je vous tiendrai personnellement responsable de toute perte excessive». Mes menaces paraissaient n'avoir aucun effet sur lui, il m'écoutait en silence, avec un mépris à peine voilé.