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Aucune des deux lettres ne mentionnait Clemens et Weser, mais cela me suffisait.

Enfin, après ce bref répit, les Soviétiques lancèrent à partir de leurs têtes de pont sur la Vistule leur offensive tant redoutée. Nos maigres forces de couverture furent balayées. Les Russes, durant leur pause, avaient accumulé une puissance de feu inouïe; leurs T-34 se ruèrent en colonnes à travers les plaines polonaises, disloquant nos divisions, imitant avec brio nos tactiques de 1941; à de nombreux endroits, nos troupes furent surprises par les chars ennemis alors qu'elles croyaient les lignes à plus de 100 kilomètres. Le 17 janvier, le General-Gouverneur Frank et son administration évacuaient Cracovie, et nos dernières unités se retiraient des ruines de Varsovie. Les premiers blindés soviétiques pénétraient déjà en Silésie lorsque Schmauser déclencha le Fall-A. Pour ma part, j'avais fait tout ce que j'estimais possible: stocké des bidons d'essence, des Sandwiches et du rhum dans nos deux véhicules, et détruit les copies de mes rapports. Le soir du 17, je fus convié par Bär avec tous les autres officiers; il nous annonça que selon les instructions de Schmauser tous les détenus valides seraient évacués, à pied, à partir du lendemain matin: l'appel en cours, ce soir-là, serait le dernier. L'évacuation aurait lieu selon le plan. Chaque commandant de colonne devait veiller à ce qu'aucun détenu ne puisse s'échapper ou rester en arrière sur la route, toute tentative devait être impitoyablement sanctionnée; Bär recommandait, toutefois, d'éviter de fusiller des détenus au passage des villages, afin de ne pas choquer la population. Un des commandants de colonne, un Obersturmführer, prit la parole: «Herr Sturmbannführer, cet ordre n'est-il pas trop rigoureux? Si un Häftling tente de s'échapper, il est normal de le fusiller. Mais s'il est simplement trop faible pour marcher?» – «Tous les Häftlinge qui partent sont classés comme aptes au travail et doivent pouvoir faire 50 kilomètres sans problèmes, rétorqua Bär. Les malades et les inaptes resteront dans les camps. S'il y a des malades dans les colonnes, ils doivent être éliminés. Ces ordres doivent être appliqués». Cette nuit-là, les S S du camp dormirent peu. De la Haus, près de la gare, je regardais passer les longues colonnes de civils allemands fuyant les Russes: après avoir traversé la ville et le pont sur la Sola, ils prenaient d'assaut la gare, ou encore continuaient péniblement à pied vers l'ouest. Des S S gardaient un train spécial réservé aux familles du personnel du camp; il était déjà bondé, les maris cherchaient à entasser des ballots auprès de leurs femmes et de leurs enfants. Après le dîner, j'allai inspecter le Stammlager et Birkenau. Je visitai quelques baraquements: les détenus tentaient de dormir, les kapos m'affirmaient qu'on n'avait distribué aucun vêtement supplémentaire, mais j'espérais encore que cela se ferait le lendemain, avant le départ. Dans les allées, des piles de documents flambaient: les incinérateurs étaient débordés. À Birkenau, je remarquai un grand remue-ménage du côté du «Canada»: à la lueur des projecteurs, des détenus chargeaient toutes sortes de marchandises sur des camions; un Untersturmführer qui supervisait l'opération m'assura qu'ils allaient être dirigés vers le KL Gross-Rosen. Mais je voyais bien que les gardes S S se servaient aussi, parfois ouvertement. Tout le monde criait, se dépensait avec frénésie, inutilement, et je sentais que la panique prenait ces hommes, que le sens de la mesure et de la discipline leur échappait. Comme toujours, on avait attendu la dernière minute pour tout faire, car agir plus tôt, c'aurait été faire preuve de défaitisme; maintenant, les Russes étaient sur nous, les gardes d'Auschwitz se souvenaient du sort des S S capturés au camp de Lublin, ils en perdaient toute notion des priorités et ne cherchaient plus qu'une chose, fuir. Déprimé, j'allai voir Drescher dans son bureau au Stammlager. Lui aussi brûlait ses documents. «Vous avez vu comme ils pillent?» me dit-il en riant dans sa barbichette. D'un tiroir, il sortit une bouteille d'armagnac de prix: «Qu'en dites-vous? Un Untersturmführer que je poursuis depuis quatre mois mais que je n'ai pas réussi à coincer me l'a offerte en cadeau d'adieu, le salaud. Il l'a volée, bien entendu. Vous boirez un coup avec moi?» Il versa deux mesures dans des verres à eau: «Désolé, je n'ai rien de mieux». Il leva son verre et je l'imitai. «Allez, dit-il, proposez un toast». Mais rien ne me venait à l'esprit. Il haussa les épaules: «Moi non plus. Buvons, alors». L'armagnac était exquis, une légère brûlure parfumée. «Où allez-vous?» lui demandai-je. – «À Oranienburg, faire mon rapport. J'ai avec moi de quoi en inculper encore onze. Après, ils m'enverront où ils voudront». Alors que je m'apprêtais à partir, il me tendit la bouteille: «Tenez, gardez-la. Vous en aurez plus besoin que moi». Je la fourrai dans la poche de mon manteau, lui serrai la main, et sortis. Je passai au HKB où Wirths supervisait l'évacuation du matériel médical. Je lui parlai du problème des vêtements chauds. «Les entrepôts sont pleins, m'assura-t-il. Ce ne devrait pas être trop difficile de faire distribuer des couvertures, des bottes, des manteaux». Mais Bär, que je retrouvai vers deux heures du matin à la Kommandantur de Birkenau en train de planifier l'ordre de départ des colonnes, ne semblait pas de cet avis. «Les biens entreposés sont la propriété du Reich. Je n'ai aucun ordre pour les distribuer aux détenus. Ils seront évacués par camion ou par rail, quand on le pourra». Dehors, il devait faire -10 °, les allées étaient gelées, glissantes. «Vêtus comme ça, vos détenus ne survivront pas. Beaucoup sont presque pieds nus». – «Ceux qui sont aptes survivront, affirma-t-il. Les autres, on n'en a pas besoin». De plus en plus furieux, je descendis au centre de communication et me fis mettre en liaison avec Breslau; mais Schmauser n'était pas joignable, Boesenberg non plus. Un opérateur me montra une dépêche de la Wehrmacht: Tschentochau venait de tomber, les troupes russes se trouvaient aux portes de Cracovie. «Ça chauffe», lâcha-t-il laconiquement. Je songeai à envoyer un télex au Reichsführer, mais cela ne servirait à rien; mieux valait trouver Schmauser, le lendemain, en espérant qu'il aurait plus de sens commun que cet âne de Bär. Subitement fatigué, je rentrai à la Haus me coucher. Les colonnes de civils, mêlés à des soldats de la Wehrmacht, affluaient toujours, des paysans épuisés, emmitouflés, leurs affaires entassées sur un chariot avec leurs enfants, poussant leur bétail devant eux.