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Parfois, je trouvais des chefs de colonne plus compréhensifs, qui acceptaient la logique et la nécessité de ce que je leur expliquais. Mais les moyens qu'on leur accordait étaient limités, et ils commandaient des hommes bornés et apeurés, endurcis par des années dans les camps, incapables de modifier leurs méthodes, et, avec le relâchement de la discipline consécutif au chaos de l'évacuation, retrouvant tous leurs vieux travers, leurs anciens réflexes. Chacun, imaginais-je, avait ses raisons de se comporter violemment; ainsi, Darius avait sans doute voulu démontrer sa fermeté et sa résolution devant ces hommes parfois bien plus âgés que lui. Mais j'avais autre chose à faire que d'analyser ces motivations, j'essayais seulement, avec la plus grande difficulté, de faire imposer mes ordres. La plupart des chefs de colonne se montraient tout simplement indifférents, ils n'avaient qu'une idée en tête, s'éloigner le plus rapidement possible des Russes avec le bétail qu'on leur avait confié, sans se compliquer la vie. Durant ces quatre jours, je dormis où je pouvais, dans des auberges, chez des maires de village, chez l'habitant. Le 25 janvier, un petit vent avait dégagé les nuages, le ciel était net et pur, brillant, je retournai à Auschwitz voir ce qui s'y passait. À la gare, je trouvai une unité de batterie antiaérienne, la plupart des Hitlerjugend versés dans la Luftwaffe, des enfants, qui se préparaient à évacuer; leur Feldwebel, qui roulait des yeux, m'informa d'une voix blanche que les Russes se trouvaient de l'autre côté de la Vistule et qu'on se battait dans l'usine d'IG Farben. Je pris la route qui menait à Birkenau et tombai sur une longue colonne de détenus qui montaient la côte, entourés de S S qui leur tiraient dessus un peu au hasard; derrière eux, jusqu'au camp, la route était jonchée de corps. Je m'arrêtai et hélai leur chef, un des hommes de Kraus. «Qu'est-ce que vous faites?» – «Le Sturmbannführer nous a ordonné de vider les secteurs IIe et IIIe et de transférer les détenus au Stammlager». – «Et pourquoi leur tirez-vous dessus comme ça?» Il fit une moue: «Sinon ils n'avancent pas». – «Où est le Sturmbannführer Kraus?» – «Au Stammlager». Je réfléchis: «Vous feriez mieux de laisser tomber. Les Russes seront là dans quelques heures». Il hésita, puis se décida; il fit signe à ses hommes et le groupe partit au trot vers Auschwitz I, laissant là les Häftlinge. Je les regardai: ils ne bougeaient pas, certains me regardaient aussi, d'autres s'asseyaient. Je contemplai Birkenau, dont j'embrassai toute l'étendue du haut de cette côte: le secteur du «Canada», au fond, flambait, envoyant vers le ciel une épaisse colonne de fumée noire, auprès de laquelle le petit filet qui sortait de la cheminée du Krema IV, encore en opération, se remarquait à peine. La neige sur les toits des baraques étincelait au soleil; le camp paraissait désert, je ne distinguais pas une forme humaine, à part des taches éparpillées dans les allées et qui devaient être des corps, les miradors se dressaient, vides, rien ne bougeait. Je remontai dans ma voiture et fis demi-tour, abandonnant les détenus à leur sort. Au Stammlager, où j'arrivai avant le Kommando que j'avais rencontré, d'autres membres du SD ou de la Gestapo de Kattowitz couraient dans tous les sens, agités et angoissés. Les allées du camp étaient pleines de cadavres déjà recouverts de neige, de détritus, de piles de vêtements souillés; de loin en loin, j'apercevais un Häftling fouillant des corps ou se glissant furtivement d'un bâtiment à un autre, et qui en me voyant détalait sans demander son reste. Je trouvai Kraus à la Kommandantur, dont les couloirs vides étaient jonchés de papiers et de dossiers; il achevait une bouteille de schnaps en fumant une cigarette. Je m'assis et l'imitai. «Vous entendez?» dit-il d'une voix tranquille. Au nord, à l'est, les détonations creuses et monotones de l'artillerie russe résonnaient sourdement. «Vos hommes ne savent plus ce qu'ils font», lui déclarai-je en me versant du schnaps. -»Ça ne fait rien, dit-il. Je pars tout à l'heure. Et vous?» – «Moi aussi, sans doute. La Haus est toujours ouverte?» – «Non. Ils sont partis hier». – «Et vos hommes?» – «J'en laisserai quelques-uns achever le dynamitage ce soir ou demain. Nos troupes tiendront bien jusque-là. J'emmène les autres à Kattowitz. Vous savez que le Reichsführer a été nommé commandant d'un groupe d'armées?» – «Non, fis-je, surpris, je ne le savais pas». – «Hier. On l'a baptisé groupe d'armées Vistule, bien que le front soit déjà presque sur l'Oder, voire au-delà. Les Rouges ont aussi atteint la Baltique. La Prusse-Orientale est coupée du Reich». – «Oui, dis-je, ce ne sont pas de bonnes nouvelles. Peut-être que le Reichsführer pourra faire quelque chose.» – «Ça m'étonnerait. À mon avis, on est foutus. Enfin, on se battra jusqu'au bout». Il vida le fond de la bouteille dans son verre. «Je suis désolé, dis-je, j'ai fini l'armagnac». – «Ce n'est pas grave». Il but un peu puis me regarda: