«Pourquoi vous acharnez-vous? Pour vos travailleurs, je veux dire. Croyez-vous vraiment que quelques Häftlinge vont changer quelque chose à notre situation?» Je haussai les épaules et achevai mon verre. «J'ai mes ordres, dis-je. Et vous? Pourquoi vous acharnez-vous à liquider ces gens?» – «Moi aussi j'ai mes ordres. Ce sont des ennemis du Reich, il n'y a pas de raison qu'ils s'en sortent alors que notre peuple est en train de périr. Cela dit, je laisse tomber. On n'a plus le temps». – «De toute façon, commentai-je en regardant mon verre vide, la plupart ne tiendront que quelques jours. Vous avez vu dans quel état ils sont». Il vida son verre à son tour et se leva: «Allons-y». Dehors, il donna encore quelques ordres à ses hommes, puis il se tourna vers moi et me salua: «Adieu, Herr Obersturmbannführer. Bonne chance». – «À vous aussi». Je montai dans ma voiture et ordonnai à Piontek de me conduire à Gleiwitz.
Des trains quittaient Gleiwitz tous les jours depuis le 19 janvier, emmenant les détenus au fur et à mesure de leur arrivée des camps les plus proches. Les premiers trains, je le savais, avaient été dirigés vers Gross-Rosen, où Bär était allé préparer la réception, mais Gross-Rosen, rapidement débordé, avait refusé d'en prendre plus; les convois passaient maintenant par le Protektorat, puis étaient aiguillés soit vers Vienne (pour le KL Mauthausen), soit vers Prague pour être ensuite dispersés parmi les KL de l'Altreich. On chargeait encore un train lorsque j'arrivai à la gare de Gleiwitz. À ma grande horreur, tous les wagons étaient ouverts, déjà pleins de neige et de glace avant qu'on y pousse à coups de crosse les détenus épuisés; à l'intérieur, pas d'eau, pas de provisions, pas de seau sanitaire. J'interrogeai les détenus: ils venaient de Neu Dachs et n'avaient rien reçu depuis leur départ du camp; certains n'avaient pas mangé depuis quatre jours. Effaré, je regardais ces fantômes squelettiques, enveloppés dans des couvertures trempées et gelées, debout, serrés les uns contre les autres dans le wagon empli de neige. J'apostrophai un des gardes: «Qui commande, ici?» Il haussa les épaules avec colère: «Je ne sais pas, Herr Obersturmbannführer. Nous, on nous a juste dit de les faire monter». J'entrai dans le bâtiment principal et demandai le chef de gare, un grand homme maigre avec une moustache en brosse et des lunettes rondes de professeur: «Qui est responsable de ces trains?» Il indiqua mes galons de son drapeau rouge, qu'il tenait roulé dans une main: «Ce n'est pas vous, Herr Offizier? En tout cas je crois que c'est la S S» – «Qui, précisément? Qui forme les convois? Qui alloue les wagons?» – «En principe, répondit-il en glissant son drapeau sous le bras, pour les wagons, c'est la Reichsbahndirektion de Kattowitz. Mais pour ces Sonderzüge-là, ils ont envoyé un Amtsrat ici». Il m'entraîna hors de la gare et désigna une baraque un peu plus bas, le long de la voie. «Il s'est installé là». Je m'y rendis et entrai sans frapper. Un homme en civil, gras, mal rasé, était affalé derrière un bureau couvert de papiers. Deux cheminots se chauffaient près d'un poêle. «C'est vous, l'Amtsrat de Kattowitz?» aboyai-je. Il leva la tête: «C'est moi, l'Amtsrat de Kattowitz. Kehrling, pour vous servir». Une insupportable odeur de schnaps émanait de sa bouche. J'indiquai les voies: «C'est vous qui êtes responsable de cette Schweinerei?» – «De quelle Schweinerei voulez-vous parler, au juste? Parce qu'en ce moment il y en a beaucoup». Je me contins: «Les trains, les wagons ouverts pour les Häftlinge des KL». – «Ah, cette Schweinerei-là. Non, ça, c'est vos collègues. Moi, je coordonne l'assemblage des rames, c'est tout». – «Donc c'est vous qui allouez ces wagons». Il fouilla parmi ses papiers. «Je vais vous expliquer. Asseyez-vous, mon vieux. Voilà. Ces Sonderzüge, ils sont alloués par la Generalbetriebsleitung Ost, à Berlin. Les wagons, on doit les trouver sur place, parmi le matériel roulant disponible. Or, vous avez peut-être remarqué» – il agita sa main vers l'extérieur – «c'est un peu le bordel, ces jours-ci. Les wagons ouverts, c'est les seuls qui restent. Le Gauleiter a réquisitionné tous les wagons fermés pour les évacuations de civils ou pour la Wehrmacht. Si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à les faire bâcher.» J'étais resté debout pendant son explication: «Et où voulez-vous que je trouve des bâches?» – «Pas mon problème». – «Vous pourriez au moins faire nettoyer les wagons!» Il soupira: «Écoutez, mon vieux, en ce moment, je dois former vingt, vingt-cinq trains spéciaux par jour. Mes hommes ont à peine le temps d'atteler les wagons». – «Et l'approvisionnement?» – «Pas mon domaine. Mais si ça vous intéresse, il y a un Obersturmführer quelque part qui est censé s'occuper de tout ça». Je sortis en claquant la porte. Près des trains, je trouvai un Oberwachtmeister de la Schupo: «Ah, oui, j'ai vu un Obersturmführer qui donnait des ordres. Il est sans doute à la S P». Dans les bureaux, on m'informa qu'il y avait en effet un Obersturmführer d'Auschwitz qui coordonnait l'évacuation des détenus, mais qu'il était allé manger. Je l'envoyai chercher. Lorsqu'il arriva, renfrogné, je lui montrai les ordres de Schmauser et me mis à l'accabler de réprimandes sur l'état des convois. Il m'écouta au garde-à-vous, rouge comme une pivoine; quand j'eus fini, il me répondit en bredouillant: «Herr Obersturmbannführer, Herr Obersturmbannführer, ce n'est pas ma faute. Je n'ai rien, aucun moyen. La Reichsbahn refuse de me donner des wagons fermés, il n'y a pas de provisions, rien. On n'arrête pas de me téléphoner pour me demander pourquoi les trains ne partent pas plus vite. Je fais ce que je peux». – «Quoi, dans tout Gleiwitz il n'y a pas un stock de nourriture que vous pouvez réquisitionner? Des bâches? Des pelles pour nettoyer les wagons? Ces Häftlinge sont une ressource du Reich, Obersturmführer! On n'apprend plus aux officiers S S à montrer de l'initiative?» – «Herr Obersturmbannführer, je ne sais pas. Je peux me renseigner». Je haussai les sourcils: «Alors, allez vous renseigner. Je veux des convois convenables pour demain. Compris?» – «Zu Befehl, Herr Obersturmbannführer». Il me salua et sortit. Je m'assis et me fis apporter du thé par un planton. Alors que je soufflais dessus, un Spiess vint me trouver: «Excusez-moi, Herr Obersturmbannführer. Vous êtes de l'état-major du Reichsführer?»