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Début février, les Américains réapparurent en plein jour au-dessus de Berlin. Malgré les interdictions, la ville était gorgée de réfugiés maussades et agressifs, qui s'installaient dans les ruines et pillaient entrepôts et magasins sans que la polic e intervienne. J'étais de passage à la Staatspolizei, il devait être un peu avant onze heures; avec les rares officiers qui travaillaient encore là, je fus dirigé vers l'abri antiaérien bâti dans le jardin, à la limite du parc dévasté du Prinz-Albrecht-Palais, lui-même une coquille vide, sans toit. Cet abri, même pas souterrain, était en somme un long couloir en béton, cela me paraissait peu rassurant, mais je n'avais pas le choix. En plus des officiers de la Gestapo, on fit entrer quelques prisonniers, des hommes mal rasés, les chaînes aux pieds, qu'on avait dû tirer des cellules voisines: j'en reconnus quelques-uns, des conspirateurs de juillet, dont j'avais vu la photographie dans les journaux ou aux actualités. Le raid fut d'une violence inouïe; le bunker trapu, dont les murs faisaient plus d'un mètre d'épaisseur, se balançait d'un côté à l'autre comme un tilleul dans le vent. J'avais l'impression de me trouver au cœur d'un ouragan, une tempête non d'éléments mais de bruit pur, sauvage, tout le bruit du monde déchaîné. La pression des explosions appuyait douloureusement sur les tympans, je n'entendais plus rien, j'avais peur qu'ils ne se rompent, tellement ils me faisaient souffrir. Je voulais être balayé, écrasé, je ne pouvais plus supporter cela. Les prisonniers, auxquels on avait interdit de s'asseoir, étaient couchés par terre, la plupart en boule. Puis je fus comme soulevé de mon siège par une main gigantesque et projeté. Lorsque j'ouvris les yeux, plusieurs visages flottaient au-dessus de moi. Ils semblaient crier, je ne comprenais pas ce qu'ils voulaient. Je secouai la tête mais sentis que des mains me la saisissaient et me forçaient à la reposer. Après l'alerte, on me fit sortir. Thomas me soutenait. Le ciel, en plein midi, était noir de fumée, des flammes léchaient les fenêtres de l'immeuble de la Staatspolizei, dans le parc, des arbres brûlaient comme des torches, tout un pan de la façade arrière du palais s'était effondré. Thomas me fit asseoir sur les restes d'un banc pulvérisé. Je touchai mon visage: le sang coulait sur ma joue. Mes oreilles bourdonnaient, mais je distinguais des sons. Thomas revint vers moi: «Tu m'entends?» Je fis signe que oui; malgré l'affreuse douleur dans mes oreilles, je comprenais ce qu'il disait. «Ne bouge pas. Tu t'es pris un mauvais coup». Un peu plus tard on m'installa dans une Opel. Sur l'Askanischer Platz, des voitures et des camions tordus flambaient, l'Anhalter Bahnhof semblait s'être repliée sur elle-même et dégorgeait une fumée noire et acre, l'Europa Haus et les immeubles autour brûlaient aussi. Des soldats et des auxiliaires au visage noir de fumée luttaient vainement contre les incendies. On me conduisit dans la Kurfürstenstrasse, aux bureaux d'Eichmann qui tenaient encore debout. Là, on m'allongea sur une table, parmi d'autres blessés. Un Hauptsturmführer arriva, le médecin que je connaissais, mais dont j'avais de nouveau oublié le nom: «Encore vous», me dit-il aimablement. Thomas lui expliqua que ma tête avait heurté le mur du bunker et que j'avais perdu connaissance durant une vingtaine de minutes. Le médecin me fit tirer la langue puis dirigea une lumière éblouissante dans mes yeux. «Vous avez une commotion cérébrale», me dit-il. Il se tourna vers Thomas: «Faites-lui faire une radio du crâne. S'il n'a pas de fracture, trois semaines de repos». Il griffonna un mot sur une feuille, la donna à Thomas et disparut. Thomas me dit: «Je vais te trouver un hôpital pour la radio. S'ils ne te gardent pas, rentre chez moi te reposer. Je m'occuperai de Grothmann». Je ris: «Et s'il n'y a plus de chez toi?» Il haussa les épaules: «Reviens ici».

Je n'avais pas de fracture du crâne, Thomas avait toujours un chez lui. Il rentra vers le soir et me tendit une feuille signée et tamponnée: «Ton congé. Tu ferais mieux de quitter Berlin». Ma tête me faisait mal, je sirotais du cognac coupé d'eau minérale. «Pour aller où?» – «Je ne sais pas, moi. Si tu allais voir ta petite amie, à Bade?» – «Les Américains risquent d'y arriver avant moi». – «Justement. Emmène-la en Bavière, ou en Autriche. Trouve-toi un petit hôtel, ça te fera des vacances romantiques. Si j'étais toi, j'en profiterais. Tu risques de ne plus en avoir pendant un moment». Il me fit le bilan du raid: les bureaux de la Staatspolizei étaient inutilisables, l'ancienne chancellerie était détruite, la nouvelle, celle de Speer, avait été sévèrement endommagée, même les appartements privés du Führer avaient brûlé. Une bombe avait frappé la Cour du Peuple en plein procès, on jugeait le General von Schlabrendorff, un des conspirateurs de l'OKHG Centre; après le raid, on avait trouvé le juge Freisler raide mort, le dossier de Schlabrendorff à la main, la tête écrasée, disait-on, par le buste en bronze du Führer qui trônait derrière lui lors de ses réquisitoires passionnés.

Partir, cela me semblait une bonne idée, mais pour aller où? Bade, les vacances romantiques, c'était hors de question. Thomas voulait faire évacuer ses parents des faubourgs de Vienne, et me proposa d'y aller à sa place pour les conduire à la ferme d'un cousin. «Tu as des parents, toi?» Il me jeta un regard interloqué: «Bien sûr. Tout le monde en a. Pourquoi?» Mais l'option viennoise me paraissait affreusement compliquée pour une convalescence, et Thomas en convint volontiers. «Ne t'inquiète pas. Je vais m'arranger autrement, ce n'est pas un problème. Va te reposer quelque part». Je n'avais toujours aucune idée; néanmoins je fis demander à Piontek de venir le lendemain matin, avec plusieurs bidons d'essence. Cette nuit-là, je dormis peu, je souffrais de la tête et des oreilles, les élancements me réveillaient, je vomis deux fois, mais il y avait autre chose encore. Lorsque Piontek se présenta, je pris ma lettre de congé – essentielle pour passer les postes de contrôle -, la bouteille de cognac et quatre paquets de cigarettes que Thomas m'avait offerts, mon sac avec quelques affaires et des vêtements de rechange, et sans même lui proposer un café lui donnai l'ordre de démarrer. «Où va-t-on, Herr Obersturmbannführer?» – «Prends la route de Stettin».

Je l'avais dit sans réfléchir, j'en suis sûr; mais lorsque j'eus parlé, il me sembla évident qu'il n'aurait pu en être autrement. Il fallut des détours compliqués pour rejoindre l'autostrade; Piontek, qui avait passé la nuit au garage, m'expliqua que Moabit et Wedding avaient été rasés et que des hordes de Berlinois étaient venues gonfler les rangs des réfugiés de l'Est. Sur l'autostrade, la file des chariots, la plupart surmontés de tentes blanches que les gens avaient improvisées pour se protéger de la neige et du froid cinglant, s'étirait sans fin, le nez de chaque cheval sur le cul du chariot de devant, maintenue sur la droite par des Schupo et des Feldgendarmes, pour laisser passer le trafic militaire qui montait au front. De temps à autre, un Sturmovik russe faisait son apparition et alors c'était la panique, les gens sautaient des chariots et fuyaient dans les champs enneigés tandis que le chasseur remontait la colonne en lâchant des rafales d'obus qui fauchaient les retardataires, crevaient les têtes et les panses des chevaux paniqués, incendiaient les matelas et les chariots. Lors d'une de ces attaques, ma voiture reçut plusieurs impacts, je la retrouvai avec les portières trouées et la vitre arrière fracassée; le moteur, heureusement, était indemne, le cognac aussi. Je tendis la bouteille à Piontek puis bus moi-même une rasade au goulot tandis que nous redémarrions au milieu des cris des blessés et des hurlements de civils terrifiés. À Stettin, nous passâmes l'Oder, dont le dégel précoce avait été accéléré par la Kriegsmarine avec de la dynamite et des brise-glace; puis, contournant le Manü-See par le nord, nous traversâmes Stargard occupé par des Waffen-SS à écusson noir or rouge, des hommes de Degrelle. Nous continuions sur la grande route de l'Est, je guidais Piontek avec une carte, car je n'avais jamais été en ces régions. Le long de la chaussée encombrée s'étendaient des champs vallonnés, recouverts d'une neige propre et douce, cristalline, et puis des bois de bouleaux ou de pins lugubres et sombres. Çà et là, on voyait une ferme isolée, de longues bâtisses trapues, blotties sous leurs toits de chaume couverts de neige. Les petits villages de brique rouge, aux toitures grises et pentues et aux austères églises luthériennes, paraissaient étonnamment calmes, les habitants vaquaient à leurs affaires. Après Wangerin, la route dominait de grands lacs froids, gris, dont seuls les bords avaient gelé. Nous traversâmes Dramburg et Falkenburg; à Tempelburg, une petite ville sur la rive sud du Dratzig-See, je dis à Piontek de quitter l'autostrade et de prendre vers le nord, par la route de Bad Polzin. Après une longue ligne droite à travers de larges champs étalés entre les bois de sapins qui cachaient le lac, la route longeait un isthme abrupt, couronné d'arbres, qui sépare comme une lame de couteau le Dratzig-See du Sareben-See, plus petit. En bas, formant une longue courbe entre les deux lacs, s'étendait un petit village, Alt Draheim, étage autour d'un bloc de pierre carré et massif, les ruines d'un vieux château. Au-delà du village, une forêt de pins couvrait la rive nord du Sareben-See. Je m'arrêtai et demandai mon chemin à un paysan qui nous l'indiqua presque sans un geste: il fallait faire encore deux kilomètres, puis tourner à droite. «Vous ne pouvez pas manquer le tournant, me dit-il. Il y a une grande allée de bouleaux». Pourtant Piontek faillit passer devant sans la voir. L'allée traversait un petit bois puis coupait droit par une belle campagne dégagée, une longue ligne ouverte entre deux hauts rideaux de bouleaux nus et pâles, sereine au milieu de l'étendue blanche, vierge. La maison était au fond.