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AIR

La maison était fermée. J'avais fait arrêter Piontek à l'entrée de la cour et je m'approchai à pied à travers la neige vierge et compacte. Le temps était étrangement doux. Le long de la façade, tous les volets étaient clos. Je contournai la maison, l'arrière donnait sur une grande terrasse avec une balustrade et un escalier en courbe menant à un jardin enneigé, d'abord plat puis en pente. Au-delà s'élevait la forêt, des pins élancés au milieu desquels on distinguait quelques hêtres. Ici aussi tout était fermé, muet. Je revins vers Piontek et me fis ramener au village, où l'on m'indiqua la maison d'une certaine Käthe, qui travaillait au domaine comme cuisinière et s'occupait des lieux en l'absence des propriétaires. Impressionnée par mon uniforme, cette Käthe, une forte paysanne d'une cinquantaine d'années, encore très blonde et pâle, ne fit aucune difficulté pour me remettre les clefs; ma sœur et son mari, m'expliqua-t-elle, étaient partis avant la Noël, et depuis n'avaient donné aucune nouvelle. Je retournai à la maison avec Piontek. La demeure de von Üxküll était un beau petit manoir du XVIIIe siècle, avec une façade couleur rouille et ocre, très vive au milieu de toute cette neige, d'un style baroque curieusement léger, subtilement asymétrique, presque fantaisiste, inhabituel dans ces régions froides et sévères. Des grotesques, tous différents les uns des autres, ornaient la porte d'entrée et les linteaux des croisées du rez-de-chaussée; de face, les personnages semblaient sourire de toutes leurs dents, mais si on les regardait de côté, on voyait qu'ils tiraient leurs bouches ouvertes à pleines mains. Au-dessus de la lourde porte en bois, un cartouche orné de fleurs, de mousquets, et d'instruments de musique portait une date: 1713. Von Üxküll, à Berlin, m'avait narré l'origine de cette maison presque française, qui avait appartenu à sa mère, une von Recknagel. L'ancêtre qui l'avait fait construire était un huguenot passé en Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. C'était un homme riche et il avait réussi à préserver une bonne part de sa fortune. Dans sa vieillesse, il épousa la fille orpheline d'un nobliau prussien, qui avait hérité de ces terres. Mais la maison de sa femme ne lui plaisait pas et il la fit démolir pour bâtir celle-là. Or l'épouse était dévote et trouvait scandaleux un tel luxe: elle fit élever une chapelle, ainsi qu'une annexe derrière la maison où elle acheva ses jours, et que son mari fit promptement raser à sa mort La chapelle, elle, se trouvait toujours là, un peu à l'écart sous de vieux chênes, raide, austère, avec une façade nue de brique rouge et un toit en ardoise grise fortement incliné. J'en fis lentement le tour, mais ne cherchai pas à l'ouvrir. Piontek se tenait toujours près de la voiture, il attendait sans rien dire. Je revins vers lui, ouvris la portière arrière, pris mon sac, et dis: «Je vais rester quelques jours. Toi, retourne à Berlin. J'appellerai ou j'enverrai un télégramme pour que tu viennes me chercher. Tu sauras retrouver cet endroit? Si on te demande, tu dis que tu ne sais pas où je suis». Il manœuvra pour faire demi-tour et se réengagea en cahotant dans la longue allée de bouleaux. J'allai poser mon sac devant la porte. Je contemplai la cour enneigée, la voiture de Piontek remontant l'allée. À part celles que les pneus venaient de laisser, il n'y avait aucune trace dans la neige, personne ne venait ici. J'attendis qu'il atteigne l'extrémité de l'allée et s'engage sur la route de Tempelburg, puis j'ouvris la porte. La clef en fer que Käthe m'avait donnée était grosse et lourde, mais la serrure, bien huilée, s'ouvrit aisément. On devait aussi huiler les gonds car la porte ne grinçait pas. Je repoussai quelques volets pour éclairer le hall d'entrée, puis j'examinai le bel escalier en bois ouvragé, les longues bibliothèques, le parquet poli par le temps, les petites sculptures et les moulures où l'on pouvait encore distinguer des traces de feuille d'or écaillée. Je tournai le commutateur: un lustre, au centre de la pièce, s'alluma. Je l'éteignis et montai, sans prendre la peine de fermer la porte ni d'ôter ma casquette, mon manteau, mes gants. À l'étage, un long couloir bordé de fenêtres traversait la maison. J'ouvris une à une les croisées, rejetai les volets, et refermai les vitres. Puis j'ouvris les portes: près de l'escalier, il y avait une remise, une chambre de bonne, un autre couloir qui donnait sur un escalier de service; en face des fenêtres, un cabinet de toilette et deux petites chambres froides. Au bout du couloir, une porte tapissée s'ouvrait sur une vaste chambre de maître qui occupait tout le fond de l'étage. J'allumai. Il y avait un grand lit à baldaquin en torsade, sans rideaux ni ciel, un divan en vieux cuir craquelé et poli, une armoire, un secrétaire, une coiffeuse avec un haut miroir, un autre miroir en pied, face au lit. À côté de l'armoire une autre porte devait donner sur une salle de bain. C'était de toute évidence la chambre de ma sœur, froide et sans odeur. Je la contemplai encore puis ressortis et refermai la porte, sans ouvrir les volets. En bas, le hall menait à un vaste salon, avec une longue table à manger en bois ancien et un piano; puis venaient les communs et la cuisine. Là j'ouvris tout, sortant un instant pour contempler la terrasse, les bois. Il faisait presque tiède, le ciel était gris, la neige fondait et dégouttelait du toit avec un petit bruit agréable sur les dalles de la terrasse, et plus loin encore, creusant de petits puits dans la couche neigeuse au pied des murs. Dans quelques jours, songeai-je, si le temps ne se refroidit pas, ce sera de la boue, ça ralentira les Russes. Un corbeau s'arracha pesamment d'entre les pins, en coassant, puis alla se poser un peu plus loin. Je refermai la porte vitrée et retournai dans le hall. La porte d'entrée était restée ouverte: je rentrai mon sac et fermai. Derrière l'escalier se trouvait encore une double porte, en bois verni, avec des ornements ronds. Ce devaient être les appartements de von Üxküll. J'hésitai, puis repassai au salon où je regardai les meubles, les rares bibelots choisis avec soin, la grande cheminée en pierre, le piano à queue. Un portrait en pied était accroché derrière le piano, dans un coin: von Üxküll, jeune encore, un peu de profil mais le regard tourné vers le spectateur, la tête nue, en uniforme de la Grande Guerre. Je le détaillai, notant les médailles, la chevalière, les gants de daim négligemment tenus à la main. Ce portrait m'effrayait un peu, je sentais mon ventre se serrer, mais je devais reconnaître que c'avait été un bel homme, autrefois. Je me rapprochai du grand piano et soulevai le couvercle. Mon regard passait du tableau à la longue rangée de touches d'ivoire, puis revenait au tableau. D'un doigt toujours ganté, je tapotai plusieurs fois sur une touche. Je ne savais même pas quelle était cette note, je ne savais rien, et devant le beau portrait de von Üxküll j'étais de nouveau envahi par l'ancien regret. Je me disais: J'aurais tant voulu savoir jouer du piano, je voudrais tant entendre encore une fois du Bach, avant de mourir. Mais de tels regrets étaient vains, je rabattis le couvercle et quittai le salon par la terrasse. Dans une remise située sur le côté de la maison, je trouvai la réserve de bois, et je portai en plusieurs voyages des gros billots à la cheminée, ainsi que du petit bois déjà coupé que j'empilai dans un serre-bûches en cuir épais. Je montai aussi du bois à l'étage et lançai le poêle dans l'une des petites chambres d'amis, attisant le feu avec de vieux numéros du VB entassés dans les cabinets. Dans le hall d'entrée, je me déshabillai enfin, troquant mes bottes contre de grosses pantoufles que je trouvai là; puis je remontai avec mon sac, que je défis sur l'étroit lit en laiton, rangeant mon linge dans la penderie. La chambre était simple, avec des meubles fonctionnels, un broc et un évier, un papier peint discret. Le poêle en céramique chauffait vite. Je redescendis avec la bouteille de cognac et entrepris de faire du feu dans la cheminée. J'eus plus de mal que pour le poêle mais cela prit enfin. Je me servis un verre de cognac, trouvai un cendrier, et m'installai dans un confortable fauteuil près de l'âtre, ma tunique dégrafée. Le jour, dehors, déclinait doucement, et je ne pensais à rien. De ce qui se passa dans cette belle maison vide, je ne sais pas si je peux dire grand-chose. J'ai déjà écrit une relation de ces événements, et, lorsque je l'écrivais, elle me paraissait véridique, en adéquation avec la réalité, mais il semblerait qu'en fait elle ne corresponde pas à la vérité. Pourquoi en est-il ainsi? Difficile à dire. Ce n'est pas que mes souvenirs soient confus, au contraire, j'en garde de nombreux et de très précis, mais beaucoup d'entre eux se chevauchent et même se contredisent, et leur statut est incertain. J'ai longtemps pensé que ma sœur devait se trouver là quand je suis arrivé, qu'elle m'attendait près de l'entrée de la maison dans une robe sombre, ses longs cheveux noirs et lourds se confondant avec les mailles d'un épais châle noir entourant ses épaules. Nous avions parlé, debout dans la neige, je voulais qu'elle parte avec moi, mais elle ne voulait pas, même lorsque je lui expliquais que les Rouges arrivaient, que c'était une question de semaines, voire de jours, elle refusait, son mari travaillait, disait-elle, il écrivait de la musique, c'était la première fois depuis longtemps et ils ne pouvaient pas partir maintenant, alors je décidais de rester et renvoyais Piontek. L'après-midi, nous avions pris le thé et discuté, je lui avais parlé de mon travail et encore d'Hélène; elle m'avait demandé si j'avais couché avec elle, si je l'aimais, et je n'avais pas su répondre; elle m'avait demandé pourquoi je ne l'épousais pas et je n'avais toujours pas su répondre, enfin elle m'avait demandé: «C'est à cause de moi que tu n'as pas couché avec elle, que tu ne l'épouses pas?»; et moi, honteux, j'avais gardé les yeux baissés, perdus dans les dessins géométriques du tapis. Voilà ce dont je me souvenais, or il semble que les choses ne se soient pas passées ainsi, et je dois maintenant reconnaître que ma sœur et son mari n'étaient sans doute pas là, et c'est pourquoi je reprends ce récit depuis le début, en essayant de me tenir au plus près de ce qui peut être affirmé. Käthe arriva vers le soir avec des provisions dans une petite charrette tirée par un baudet, et me prépara à manger. Pendant qu'elle cuisinait, je descendis chercher du vin dans la longue cave voûtée, poussiéreuse, emplie d'une agréable odeur de terre humide. Il y avait là des centaines de bouteilles, parfois très vieilles, je devais souffler la poussière pour lire les étiquettes, dont certaines étaient entièrement moisies. Je choisis les meilleures bouteilles sans la moindre gêne, ce n'était pas la peine de laisser de tels trésors à Ivan, de toute façon il n'appréciait que la vodka, je trouvai un château-margaux 1900 et je pris aussi un ausone de la même année ainsi que, un peu au hasard, un graves, un haut-brion de 1923. Bien plus tard, j'ai compris que c'était une erreur, 1923 ne fut pas vraiment une grande année, j'aurais mieux fait de choisir le 1921, nettement meilleur. J'ouvris le margaux tandis que Käthe servait le repas, et convins avec elle, avant qu'elle ne prenne congé, qu'elle passerait chaque jour me faire à dîner, mais me laisserait seul le reste du temps. Les plats étaient simples et copieux, de la soupe, de la viande, des patates rôties à la graisse, je n'en savourai que mieux le vin. Je m'étais installé au bout de la longue table, pas à la place du maître mais sur le côté, dos à la cheminée où le feu crépitait, avec près de moi un grand candélabre, j'avais coupé l'éclairage électrique et mangeais à la lumière dorée des bougies, dévorant méthodiquement la viande saignante et les pommes de terre et buvant à longues gorgées le vin, et c'était comme si ma sœur s'était trouvée en face de moi, mangeant aussi tranquillement avec son beau sourire flottant, nous étions assis l'un en face de l'autre et son mari se tenait entre nous à la tête de la table, dans sa chaise roulante, et nous bavardions amicalement, ma sœur parlait d'une voix douce et claire, von Üxküll de manière cordiale, avec cette raideur et cette sévérité dont il ne semblait jamais se départir, mais en gardant toute la prévenance de l'aristocrate de souche, sans jamais me mettre mal à l'aise, et dans cette lumière chaude et vacillante je voyais et entendais parfaitement notre conversation qui occupait mon esprit tandis que je mangeais et achevais la bouteille de ce bordeaux onctueux, opulent, fabuleux. Je décrivais pour von Üxküll la destruction de Berlin. «Ça n'a pas l'air de vous choquer», faisais-je enfin remarquer. -