band, Karoline, ma cousine au second degré». Una écoutait en silence. «Vous semblez approuver leur geste», dis-je. Sa réponse venait d'elle-même à mon esprit: «J'ai beaucoup de respect personnel pour certains d'entre eux, mais je désapprouve leur tentative pour deux raisons. Premièrement, c'est beaucoup trop tard. Ils auraient dû le faire en 1938, au moment de la crise des Sudètes. Ils y pensaient, et Beck le voulait, mais lorsque les Anglais et les Français se sont déculottés devant ce caporal ridicule, ça leur a ôté le vent des voiles. Et puis les succès de Hitler les ont démoralisés et enfin entraînés, même Haider, qui est pourtant un homme très intelligent, mais trop cérébral. Beck, lui, avait l'intelligence de l'honneur, il devait comprendre que maintenant c'était trop tard, mais il n'a pas reculé, pour soutenir les autres. La vraie raison, toutefois, c'est que l'Allemagne a choisi de suivre cet homme. Lui, il veut à tout prix son Götterdämmerung, et maintenant il faut que l'Allemagne le suive jusqu'au bout. Le tuer, maintenant, pour sauver les meubles, ce serait tricher, truquer le jeu. Je vous l'ai dit, il faut boire le calic e jusqu'à la lie. C'est le seul moyen pour que quelque chose de nouveau puisse commencer». – «Jünger pense la même chose, disait Una. Il a écrit à Berndt». – «Oui, c'est ce qu'il m'a fait comprendre à mots couverts. Il a aussi un essai à ce sujet qui circule». – «J'ai vu Jünger au Caucase, dis-je, mais je n'ai pas eu l'occasion de discuter avec lui. De toute façon, vouloir tuer le Führer est un crime insensé. Il n'y a peut-être pas d'issue, mais je trouve la trahison inacceptable, aujourd'hui comme en 1938. C'est le réflexe de votre classe, condamnée à disparaître. Elle ne survivra pas mieux sous les bolcheviques.» – «Sans doute, fit calmement von Üxküll. Je vous l'ai dit: tout le monde a suivi Hitler, même les junkers. Haider croyait qu'on pouvait battre les Russes. Il n'y a que Ludendorff qui ait compris, mais trop tard, et il a maudit Hindenburg d'avoir donné le pouvoir à Hitler. Moi, j'ai toujours détesté cet homme, mais je ne prends pas ça comme une caution pour m'exempter du destin de l'Allemagne». – «Vous et vos semblables, excusez-moi de vous le dire, avez fait votre temps». – «Et vous aurez bientôt fait le vôtre. Il aura été bien plus court». Il me contemplait fixement, comme on contemple un cafard ou une araignée, non pas avec dégoût, mais avec la froide passion de l'entomologiste. Je me le figurais très clairement. J'avais terminé le margaux, j'étais légèrement gris, je débouchai le saint-émilion, changeai nos verres, et fis goûter le vin à von Üxküll. Il regardait l'étiquette. «Je me souviens de cette bouteille. C'est un cardinal, romain qui me l'a envoyée. Nous avions eu une longue discussion sur le rôle des Juifs. Il soutenait la très catholique proposition qu'il faut opprimer les Juifs, mais les garder comme témoins de la vérité du Christ, position que j'ai toujours trouvée absurde. Je crois d'ailleurs qu'il la défendait plutôt pour le plaisir de la dispute, c'était un jésuite». Il souriait et me posa une question, sans doute pour m'agacer: «Il paraît que l'Église vous a créé des ennuis lorsque vous avez voulu évacuer les Juifs de Rome?» – «Il paraît. Je n'étais pas là». – «Il n'y a pas que l'Église, disait Una. Tu te souviens, ton ami Karl-Friedrich nous disait que les Italiens ne comprenaient rien à la question juive?» – «Oui, c'est vrai, répondit von Üxküll. Il disait que les Italiens n'appliquaient même pas leurs propres lois raciales, qu'ils protégeaient les Juifs étrangers contre l'Allemagne». – «C'est vrai, dis-je, mal à l'aise. Nous avons eu des difficultés avec eux à ce sujet». Et voilà ce que répondait ma sœur: «C'est bien la preuve que ce sont des gens sains. Ils apprécient la vie à sa juste valeur. Je les comprends: ils ont un beau pays, du soleil, ils mangent bien et leurs femmes sont belles». – «Ce n'est pas comme l'Allemagne», lâchait laconiquement von Üxküll. Je goûtai enfin le vin: il sentait la girofle rôtie et un peu le café, je le trouvai plus ample que le margaux, doux et rond et exquis. Von Üxküll me regardait: «Est-ce que vous savez pourquoi vous tuez les Juifs? Le savez-vous?» Dans cette étrange conversation il ne cessait de me provoquer, je ne répondais pas, je savourais le vin. «Pourquoi les Allemands ont-ils mis tant d'acharnement à tuer les Juifs?» – «Vous vous trompez si vous croyez qu'il ne s'agit que des Juifs, disais-je calmement. Les Juifs ne sont qu'une catégorie d'ennemis. Nous détruisons tous nos ennemis, qui et où qu'ils soient». – «Oui, mais avouez que, pour les Juifs, vous y avez mis une obstination particulière». – «Je ne le pense pas. Le Führer, en effet, a peut-être des raisons personnelles de haïr les Juifs. Mais au SD, nous ne haïssons personne, nous poursuivons objectivement des ennemis. Les choix que nous faisons sont rationnels». – «Pas si rationnels que ça. Pourquoi deviez-vous éliminer les malades mentaux, les handicapés des hôpitaux? Quel danger posaient-ils, ces malheureux?» – «Bouches inutiles. Savez-vous combien de millions de reichsmarks nous avons ainsi économisés? Sans parler des lits d'hôpitaux libérés pour les blessés du front». – «Moi, énonça alors dans cette chaude lumière dorée Una, qui nous avait écoutés en silence, je sais pourquoi nous avons tué les Juifs». Elle parlait d'une voix claire et ferme, je l'entendais avec précision et l'écoutais en buvant, mon repas achevé. «En tuant les Juifs, disait-elle, nous avons voulu nous tuer nous-mêmes, tuer le Juif en nous, tuer ce qui en nous ressemblait à l'idée que nous nous faisons du Juif. Tuer en nous le bourgeois pansu qui compte ses sous, qui court après les honneurs et rêve de pouvoir, mais un pouvoir qu'il conçoit sous les traits d'un Napoléon III ou d'un banquier, tuer la moralité étriquée et rassurante de la bourgeoisie, tuer l'économie, tuer l'obéissance, tuer la servitude du Knecht, tuer toutes ces belles vertus allemandes. Car nous n'avons jamais compris que ces qualités que nous attribuions aux Juifs en les nommant bassesse, veulerie, avarice, avidité, soif de domination et méchanceté facile sont des qualités foncièrement allemandes, et que si les Juifs font preuve de ces qualités, c'est parce qu'ils ont rêvé de ressembler aux Allemands, d'être allemands, c'est parce qu'ils nous imitent servilement comme l'image même de tout ce qui est beau et bon en Haute-Bourgeoisie, le Veau d'Or de ceux qui fuient l'âpreté du désert et de la Loi Ou alors peut-être qu'ils faisaient semblant, peut-être ont-ils fini par adopter ces qualités presque par courtoisie, par une forme de sympathie, pour ne pas se montrer aussi distants. Et nous, au contraire, notre rêve d'Allemands, c'était d'être juifs, purs, indestructibles, fidèles à une Loi, différents de tous et sous la main de Dieu. Or en fait ils se trompent tous, les Allemands comme les Juifs. Car si Juif, de nos jours, veut encore dire quelque chose, cela veut dire Autre, un Autre et un Autrement peut-être impossibles, mais nécessaires». Elle vida son verre d'une traite. «Les amis de Berndt non plus n'ont rien compris à tout ça. Eux, ils disaient qu'en fin de compte le massacre des Juifs n'avait pas grande importance, et qu'en tuant Hitler ils pourraient rejeter ce crime sur lui, sur Himmler, sur la S S, sur quelques assassins malades, sur toi. Mais eux, ils en sont aussi responsables que toi, car eux aussi sont des Allemands et eux aussi ont fait la guerre pour la victoire de cette Allemagne-ci, et pas une autre. Et le pire, c'est que si les Juifs s'en sortent, si l'Allemagne sombre et les Juifs survivent, ils oublieront ce que veut dire le nom Juif, ils voudront être plus que jamais allemands». Je continuais à boire tandis qu'elle parlait de sa voix claire et rapide, le vin me montait à la tête. Et tout à coup me revint en mémoire ma vision du Zeughaus, le Führer en juif avec le châle de prière des rabbins et les objets rituels en cuir, devant un vaste public où personne ne le remarquait, sauf moi, et tout cela disparut abruptement, Una et son mari et notre conversation, et je restai seul avec les reliefs de mon repas et les vins extraordinaires, ivre, repu, un peu amer, un hôte que personne n'avait invité. Cette nuit-là, je dormis mal dans mon petit lit. J'avais trop bu, la tête me tournait, je souffrais encore des séquelles du choc de la veille. Je n'avais pas fermé les volets et la lueur de la lune tombait doucement dans la pièce, je me l'imaginais pénétrant de même dans la chambre du fond du couloir, glissant sur le corps endormi de ma sœur, nue sous le drap, et j'aurais voulu être cette lumière, cette douceur intangible, mais en même temps mon esprit rageait, mes ratiocinations grinçantes du dîner résonnaient dans ma tête comme le tintement affolé des cloches orthodoxes à Pâques, et ruinaient le calme dans lequel j'aurais voulu baigner. Enfin je sombrai dans le sommeil, mais le malaise se prolongeait, teintait mes rêves de couleurs affreuses. Dans une chambre sombre, je voyais une grande et belle femme en longue robe blanche, peut-être une robe de mariée, je ne pouvais distinguer ses traits mais c'était de toute évidence ma sœur, elle était prostrée au sol, sur la moquette, en proie à des convulsions et des diarrhées incontrôlables. De la merde noire suintait à travers sa robe, l'intérieur devait en être rempli. Von Üxküll, l'ayant trouvée ainsi, ressortait dans le couloir (il marchait) pour appeler un liftier ou un garçon d'étage sur un ton péremptoire (il s'agissait donc d'un hôtel, je me disais que ce devait être leur nuit de noces). Revenant dans la chambre, von Üxküll ordonnait au garçon de la soulever par les bras tandis qu'il lui prenait les pieds afin de la porter dans la salle de bains pour la déshabiller et la laver. Il faisait cela froidement, efficacement, il paraissait indifférent aux odeurs immondes qui émanaient d'elle et me prenaient à la gorge, je devais me forcer pour contrôler mon dégoût, la nausée qui montait (mais où donc étais-je, dans ce rêve, moi?).