Je me levai tôt et traversai la maison vide et silencieuse. Dans la cuisine je trouvai du pain, du beurre, du miel, du café et je mangeai. Ensuite, je passai dans le salon et examinai les livres de la bibliothèque. Il y avait beaucoup de volumes en allemand mais aussi en anglais, en italien, en russe; je finis par me décider, avec une flambée de plaisir, pour L'éducation sentimentale, que je trouvai en français. Je m'installai près d'une fenêtre et lus durant quelques heures, levant de temps en temps la tête pour regarder les bois et le ciel gris. Vers midi, je me préparai une omelette au lard, et mangeai à la vieille table en bois qui occupait le coin de la cuisine, me versant de la bière que je bus à grands traits. Je me fis du café et fumai une cigarette, puis me décidai pour une promenade. J'enfilai mon manteau d'officier sans le boutonner: il faisait encore doux, la neige ne fondait pas mais durcissait et se racornissait sur elle-même. Je traversai le jardin et entrai dans la forêt. Les pins étaient bien espacés, très hauts, ils montaient et tout en haut se refermaient comme une vaste voûte, posée sur des colonnes. Çà et là il y avait encore des plaques de neige, le sol nu était dur, rouge, tapissé d'aiguilles sèches qui crissaient sous mes pas. Je débouchai sur une laie sablonneuse, une ligne droite entre les pins. Des traces de roues de chariots restaient imprimées dans le sol; au bord de la piste, de loin en loin, des troncs d'arbres débités s'entassaient proprement. La piste aboutissait à une rivière grise, large d'une dizaine de mètres; à l'autre rive montait un champ labouré dont les sillons, noirs, striaient la neige, butant contre un bois de hêtres. Je tournai à droite et entrai dans la forêt, suivant le cours de la rivière qui bruissait doucement. En marchant, je m'imaginais Una marchant avec moi. Elle était vêtue d'une jupe en laine avec des bottes, d'une veste d'homme en cuir et son grand châle tricoté. Je la voyais avancer devant moi, d'un pas sûr et tranquille, je la regardais, me pénétrant du jeu des muscles de ses cuisses, de ses fesses, de son dos fier et droit. Je ne pouvais rien imaginer de plus noble et de plus beau, de plus vrai. Plus loin, des chênes et des hêtres se mêlaient aux pins, le sol devenait marécageux, couvert de feuilles mortes gorgées d'eau à travers lesquelles le pied s'enfonçait dans une boue encore durcie par le froid. Mais un peu plus loin le sol se haussait légèrement et redevenait sec et agréable au pas. Il n'y avait ici presque que des pins, minces et droits comme des flèches, du bois jeune replanté après une coupe. Puis la forêt enfin s'ouvrait sur un pré dru, froid, presque sans neige, surplombant les eaux immobiles du lac. Sur la droite j'apercevais quelques petites maisons, la route, la crête de l'isthme couronnée de sapins et de bouleaux. Je savais que la rivière s'appelait la Drage, et qu'elle passait de ce lac au Dratzig-See puis continuait plus loin vers le Krössin-See, où se trouvait une école SS, près de Falkenburg. Je regardais l'étendue grise du lac: autour c'était le même paysage ordonné de terre noire et de bois. Je suivis la berge jusqu'au village. Un paysan, dans son jardin, me héla, et j'échangai quelques mots avec lui; il était inquiet, il avait peur des Russes, je ne pouvais lui donner de nouvelles précises mais je savais qu'il avait raison d'avoir peur. Sur la route, je pris vers la gauche et gravis lentement la longue côte, entre les deux lacs. Les talus étaient élevés et me cachaient les eaux. Au sommet de l'isthme, j'escaladai le tertre et passai entre les arbres, en repoussant les branches, jusqu'à un endroit d'où l'on domine d'assez haut toute une baie qui plus loin s'ouvre en grands plans irréguliers. L'immobilité des eaux, des forêts noires sur l'autre berge, conférait à ce paysage un aspect solennel, mystérieux, comme à un royaume au-delà de la vie, mais néanmoins encore en deçà de la mort, une terre d'entre les deux. J'allumai une cigarette et regardai le lac. Une conversation d'enfance ou plutôt d'adolescence me revenait en mémoire, ma sœur m'avait raconté, un jour, un vieux mythe poméranien, le légende de Vineta, une belle et arrogante ville engloutie dans la Baltique, dont les pêcheurs entendaient encore les cloches sonner sur les eaux à midi, et qu'on situait parfois près de Kolberg. Cette grande ville très riche, m'avait-elle expliqué avec un sérieux enfantin, fut perdue à cause du désir sans limite d'une femme, la fille du roi. Beaucoup de marins et de chevaliers venaient y boire et s'y amuser, des hommes beaux et forts, pleins de vie. Chaque soir, la fille du roi sortait déguisée dans la ville, elle descendait dans les auberges, les bouges les plus sordides, et elle choisissait un homme. Elle le ramenait dans son palais et lui faisait l'amour toute la nuit; au matin, l'homme était mort d'épuisement. Pas un, aussi fort fût-il, ne résistait à son désir insatiable. Elle faisait jeter leurs cadavres à la mer, dans une baie battue par les tempêtes. Mais ne pouvoir l'assouvir ne faisait qu'exciter l'immensité de son désir. On la voyait se promener sur la plage, chantant pour l'Océan à qui elle voulait faire l'amour. Seul l'Océan, chantait-elle, serait assez vaste, assez puissant pour combler son désir. Une nuit enfin, n'y tenant plus, elle sortit nue de son palais, laissant dans son lit le cadavre de son dernier amant. C'était une nuit de tempête, l'Océan fouettait les digues qui protégeaient la ville. Elle alla sur la jetée et ouvrit la grande porte de bronze placée là par son père. L'Océan entra dans la ville, prit la princesse et en fit sa femme, et garda la ville noyée comme montant de sa dot Lorsque Una eut achevé son histoire, je lui avais fait remarquer que c'était la même légende que celle, française, de la ville d'Ys. «Certes, m'avait-elle rétorqué sur un ton hautain, mais celle-ci est plus belle». – «Si je la comprends bien, elle explique que l'ordre de la cité est incompatible avec le plaisir insatiable des femmes». – «Je dirais plutôt le plaisir démesuré des femmes. Mais ce que tu proposes là, c'est une moralité d'homme. Moi je pense que toutes ces idées, la mesure, la moralité, ont été inventées par les hommes pour compenser la limitation de leur plaisir. Car les hommes savent depuis longtemps que leur plaisir ne pourra jamais être comparé au plaisir que nous endurons, que ce plaisir-là est d'un autre ordre.»