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Sur le chemin du retour, je me sentais une coquille vide, un automate. Je songeais au rêve affreux de la nuit, j'essayais de m'imaginer ma sœur les jambes couvertes d'une diarrhée liquide, collante, à la puanteur abominablement douce. Les évacuées décharnées d'Auschwitz, blotties sous leurs couvertures, avaient elles aussi les jambes couvertes de merde, leurs jambes semblables à des bâtons; celles qui s'arrêtaient pour déféquer étaient exécutées, elles étaient obligées de chier en marchant, comme les chevaux. Una couverte de merde aurait été encore plus belle, solaire et pure sous cette fange qui ne l'aurait pas touchée, qui aurait été incapable de la souiller. Entre ses jambes maculées, je me serais blotti comme un nourrisson affamé de lait et d'amour, désemparé. Ces pensées me ravageaient la tête, impossible de les en chasser, je peinais à respirer et ne comprenais pas ce qui m'envahissait si brutalement. À la maison, j'errai sans but par les couloirs et les pièces, ouvrant et refermant les portes au hasard. Je voulus ouvrir celles des chambres de von Üxküll, mais m'arrêtai au dernier instant, la main sur la poignée, retenu par une gêne indicible, comme lorsque tout enfant je pénétrais en son absence dans le bureau de mon père pour caresser ses livres et jouer avec ses papillons. Je remontai à l'étage et entrai dans la chambre d'Una. J'ouvris rapidement les volets, les rejetant dans un grand fracas de bois. Des fenêtres, on dominait la cour d'un côté, et de l'autre la terrasse, le jardin et la forêt, au-delà de laquelle on apercevait un coin du lac. Je vins m'asseoir sur le coffre au pied du lit, face au grand miroir. Je contemplai l'homme devant moi dans la glace, un type avachi, fatigué, maussade, au visage gonflé de ressentiment. Je ne le reconnaissais pas, cela ne pouvait pas être moi, mais pourtant si. Je me redressai, levai la tête, ça ne changeait pas grand-chose. J'imaginai Una debout devant ce miroir, nue ou en robe, elle devait se trouver fabuleusement belle, et quelle chance elle avait de pouvoir se regarder ainsi, de pouvoir détailler son beau corps, mais peut-être que non, peut-être n'en voyait-elle pas la beauté, invisible à ses propres yeux, peut-être n'en percevait-elle pas l'étrangeté affolante, le scandale de ces seins et de ce sexe, cette chose entre les jambes qui ne peut être vue mais qui cache jalousement toute sa splendeur, peut-être n'en ressentait-elle que la lourdeur et le lent vieillissement, avec une légère tristesse ou tout au plus un doux sentiment de complicité familière, jamais l'âcreté du désir paniqué: Regarde, il n'y a là rien à voir. Respirant avec difficulté, je me levai, allai regarder par la fenêtre, vers la forêt. La chaleur engendrée par la longue marche s'était dissipée, la chambre me paraissait glaciale, j'avais froid. Je me tournai vers le secrétaire dressé contre le mur entre les deux croisées donnant sur le jardin, et j'essayai distraitement de l'ouvrir. Il était fermé à clef. Je descendis, allai trouver un gros couteau dans la cuisine, empilai du petit bois dans le serre-bûches, pris aussi la bouteille de cognac et un gobelet, et remontai. Dans la chambre, je me versai une mesure d'alcool, bus un peu, et entrepris de faire du feu dans le gros poêle cimenté à l'angle. Lorsqu'il eut bien pris, je me redressai et fis sauter la serrure du secrétaire avec le couteau. Elle céda facilement Je m'assis, le verre de cognac près de moi, et fouillai les tiroirs. Il y avait là toute sorte d'objets et de papiers, des bijoux, quelques coquillages exotiques, des fossiles, de la correspondance d'affaires, que je parcourus distraitement, des lettres adressées à Una depuis la Suisse et traitant surtout de questions de psychologie mêlées à des potins anodins, d'autres choses encore. Dans un tiroir, serrée dans un petit portefeuille en cuir, je trouvai une liasse de feuillets rédigés de sa main: des brouillons de lettres qui m'étaient adressées, mais qu'elle n'avait jamais envoyées. Le cœur battant, je dégageai le bureau en enfournant le reste des objets dans les tiroirs et étalai les lettres comme un éventail de cartes à jouer. Je laissai courir mes doigts dessus et en choisis une, au hasard pensais-je, mais ce n'était sans doute pas entièrement le hasard, cette lettre était datée du 28 avril 1944 et commençait ainsi: Cher Max, ça fait un an aujourd'hui que Maman est morte. Tu ne m'as jamais écrit, tu ne m'as jamais rien dit de ce qui s'est passé, tu ne m'as jamais rien expliqué… La lettre s'interrompait là, j'en parcourus rapidement quelques autres, elle paraissaient toutes inachevées. Alors je bus un peu de cognac et me mis à tout raconter à ma sœur, exactement comme je l'ai écrit ici, sans rien omettre. Cela prit un certain temps; lorsque j'achevai la chambre s'obscurcissait. Je pris une autre lettre et me levai pour l'approcher de la fenêtre. Celle-ci parlait de notre père et je la lus d'une traite, la bouche sèche, crispé par l'angoisse. Una écrivait que mon ressentiment envers notre mère, pour le compte de notre père, avait été injuste, que notre mère avait eu une vie difficile à cause de lui, de sa froideur, de ses absences, de son départ final, inexpliqué. Elle me demandait si je me souvenais même de lui. En fait je me souvenais de peu de choses, je me rappelais son odeur, sa sueur comment nous nous ruions sur lui pour l'attaquer, lorsqu'il lisait sur le divan, et comment il nous prenait alors dans ses bras en riant à gorge déployée. Une fois, je toussais, il m'avait fait avaler un médicament que j'avais tout de suite vomi sur le tapis; je mourais de honte, j'avais peur qu'il ne se fâche, mais il avait été très gentil, il m'avait consolé puis avait nettoyé le tapis. La lettre continuait, Una m'expliquait que son mari avait connu notre père en Courlande, que notre père, comme me l'avait indiqué le juge Baumann, commandait un Freikorps. Von Üxküll commandait une autre unité, mais il le connaissait bien. Berndt dit que c'était un animal déchaîné, écrivait-elle. Un homme sans foi, sans limites. Il faisait crucifier des femmes violées aux arbres, il jetait lui-même des enfants vivants dans les granges incendiées, il livrait les ennemis capturés à ses hommes, des bêtes affolées, et riait et buvait en regardant les supplices. Dans le commandement, il était obstiné, borné, il n'écoutait personne. Toute l'aile qu'il était censé défendre à Mitau s'est effondrée à cause de son arrogance, précipitant la retraite de l'armée. Je sais que tu ne vas pas me croire, ajoutait-elle, mais c'est la vérité, penses-en ce que tu veux. Épouvanté, saisi de rage, je froissai la lettre, je fis le geste de la déchirer, mais je me retins. Je la jetai sur le secrétaire et esquissai quelques mouvements à travers la pièce, je voulus sortir, je revins, j'hésitais, bloqué par une cascade d'impulsions divergentes, enfin je bus du cognac, cela me calma un peu, je pris la bouteille et descendis boire encore au salon. Käthe était arrivée et préparait le repas, elle entrait et sortait de la cuisine, je ne voulais pas me retrouver en sa présence. Je retournai dans le hall d'entrée et ouvris la porte des appartements de von Üxküll. Il y avait là deux belles pièces, un cabinet de travail et une chambre à coucher, meublées avec goût, du mobilier ancien et lourd en bois sombre, des tapis orientaux, de simples objets en métal, une salle de bains munie d'un équipement particulier, sans doute adapté à sa paralysie. À regarder tout cela, je ressentais de nouveau un vif sentiment de gêne, en même temps je n'en avais cure. Je me promenai dans la pièce de travaiclass="underline" aucun objet n'encombrait le grand bureau massif et sans chaise; sur les étagères, il n'y avait que des partitions, de compositeurs en tous genres rangées par pays et par périodes avec, à part, une petite pile de partitions reliées, ses propres œuvres. J'en ouvris une et contemplai les séries de notes, une abstraction pour moi, que je ne savais pas lire. À Berlin, von Üxküll m'avait parlé d'une œuvre qu'il projetait, une fugue ou, comme il avait dit, une suite de variations sérielles en forme de fugue. «Je ne sais pas encore si ce que j'envisage est vraiment possible», avait-il dit. Lorsque je lui avais demandé quel en serait le thème, il avait eu une moue: «Ce n'est pas de la musique romantique. Il n'y a pas de thème. C'est juste une étude». – «À quoi la destinez-vous?» avais-je alors demandé. – «À rien. Vous savez bien qu'on ne joue pas mes œuvres en Allemagne. Je ne l'entendrai sans doute jamais jouer». – «Pourquoi l'écrivez-vous, alors?» Et il avait souri, un grand sourire de plaisir: «Pour l'avoir fait avant de mourir».