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Parmi les partitions se trouvaient bien entendu du Rameau, du Couperin, du Forqueray, du Balbastre. J'en tirai quelques-unes de l'étagère et les feuilletai, regardant les titres que je connaissais bien. Il y avait la Gavotte à six doubles de Rameau, et en regardant la page la musique vint tout de suite se dérouler dans ma tête, claire, allègre, cristalline, comme le galop d'un cheval de race lancé sur la plaine russe, en hiver, si léger que ses sabots ne font qu'effleurer la neige, ne laissant que la plus infime des traces. Mais j'avais beau fixer la page je ne pouvais relier ces trilles ensorcelants aux signes tracés là. Von Üxküll, à la fin du repas à Berlin, avait reparlé de Rameau. «Vous avez raison d'aimer cette musique, avait-il dit. C'est une musique lucide, souveraine. Elle ne se départ jamais de son élégance mais reste truffée de surprises et même de pièges, elle est ludique, joyeuse d'un gai savoir qui ne néglige ni les mathématiques, ni la vie». Il avait aussi défendu Mozart en des termes curieux: «Je l'ai longtemps mésestimé. Dans ma jeunesse, il me semblait un hédoniste doué, sans profondeur. Mais c'était peut-être le jugement de mon propre puritanisme. En vieillissant, je commence à croire qu'il avait peut-être un sentiment de la vie aussi fort que celui de Nietzsche, et que sa musique ne paraît simple que parce que la vie, somme toute, est assez simple. Mais je n'en ai pas tout à fait décidé, je dois écouter encore».

Käthe partait et j'allai manger, vidant encore avec cérémonie une des merveilleuses bouteilles de von Üxküll. La maison commençait à me sembler familière et chaleureuse, Käthe avait refait du feu dans la cheminée, la salle était agréablement tiède, je me sentais apaisé, en amitié avec tout cela, ce feu et ce bon vin et même le portrait du mari de ma sœur, accroché au-dessus de ce piano dont je ne savais pas jouer. Mais ce sentiment ne dura pas. Après le repas, j'avais débarrassé la table et m'étais servi une mesure de cognac, je m'installai devant la cheminée et essayai de lire Flaubert, mais je n'y parvenais pas. Trop de choses sourdes me travaillaient. Je bandais, l'idée me venait de me mettre nu, d'aller explorer nu cette grande maison sombre et froide et silencieuse, un espace vaste et libre mais aussi privé et plein de secrets, tout comme la maison de Moreau, lorsque nous étions enfants. Et cette pensée en amenait derrière elle une autre, son double obscur, celle de l'espace quadrillé et surveillé des camps: la promiscuité des baraquements, le grouillement des latrines collectives, aucun endroit possible pour avoir, seul ou à deux, un moment humain. J'en avais discuté une fois avec Höss, qui m'avait affirmé qu'en dépit de toutes les interdictions et les précautions les détenus continuaient à avoir une activité sexuelle, pas seulement les kapos avec leurs Pipel ou des lesbiennes entre elles, mais des hommes et des femmes, les hommes soudoyaient les gardes pour qu'ils leur amènent leur maîtresse, ou se glissaient dans le Frauenlager avec un Kommando de travail, et risquaient la mort pour une rapide secousse, un frottement de deux bassins décharnés, un bref contact de corps rasés et pouilleux. J'avais été fortement impressionné par cet érotisme impossible, voué à finir écrasé sous les bottes ferrées des gardes, le contraire même dans sa désespérance de l'érotisme libre, solaire, transgressif des riches, mais peut-être aussi sa vérité cachée indiquant sournoisement et obstinément que tout amour vrai est inéluctablement tourné vers la mort, et ne tient pas compte, dans son désir, de la misère des corps. Car l'homme a pris les faits bruts et sans prolongements donnés à toute créature sexuée et en a bâti un imaginaire sans limites, trouble et profond, l'érotisme qui, plus que toute autre chose, le distingue des bêtes, et il en a fait de même avec l'idée de la mort, mais cet imaginaire-là n'a pas de nom, curieusement (on pourrait l'appeler thanatisme, peut-être): et ce sont ces imaginaires, ces jeux de hantises ressassés, et non pas la chose en elle-même, qui sont les moteurs effrénés de notre soif de vie, de savoir, d'écartèlement de soi. Je tenais toujours entre mes mains L'éducation sentimentale, posée sur mes jambes presque au contact de mon sexe, oubliée, je laissais ces pensées d'idiot affolé me labourer la tête, l'oreille emplie du battement angoissé de mon cœur. Le matin, j'étais plus calme. Dans le salon, j'essayai de nouveau de lire après avoir pris du pain avec du café, et puis ma pensée dérivait encore, se détachait des tourments de Frédéric et de Madame Arnoux, et partait. Je me demandais: Qu'est-ce que tu es venu faire ici? Que veux-tu, au juste? Attendre qu'Una revienne? Attendre qu'un Russe vienne t'égorger? Te suicider? Je songeais à Hélène. Elle et ma sœur, me dis-je, étaient les deux seules femmes, à part quelques infirmières, à avoir vu mon corps nu. Qu'avait-elle vu, qu'avait-elle pensé en voyant cela? Que voyait-elle en moi que je ne voyais pas, et que ma sœur, depuis longtemps déjà, ne voulait plus voir? Je pensais au corps d'Hélène, je l'avais souvent vue en maillot, ses formes étaient plus fines et nerveuses que celles de ma sœur, ses seins étaient plus menus. Toutes deux avaient également la peau blanche, mais cette blancheur faisait éclater le poil noir et dru de ma sœur, alors que chez Hélène, elle se continuait dans la blondeur douce de ses cheveux. Son sexe aussi devait être blond et doux, mais cela, je ne voulais pas y penser. Un dégoût subit me prit à la gorge. Je me disais: L'amour est mort, le seul amour est mort. Je n'aurais pas dû venir, il faut partir, retourner à Berlin. Mais je ne voulais pas rentrer à Berlin, je voulais rester. Un peu plus tard je me levai et sortis. Je partis de nouveau par la forêt, je trouvai un vieux pont en bois sur la Drage et passai au-delà. Les fourrés devenaient plus touffus, sombres, on ne pouvait plus avancer que par les chemins des forestiers et des bûcherons, à travers lesquels se tendaient des branches qui griffaient mes vêtements. Plus loin se dressait une petite montagne isolée, d'où l'on pouvait sans doute voir toute la région, mais je ne poussai pas jusque-là, je marchai sans but, en cercle peut-être, enfin je retrouvai la rivière et revins à la maison. Käthe m'attendait et sortit de la cuisine à ma rencontre: «Herr Busse est là, avec Herr Gast et quelques autres. Ils vous attendent dans la cour. Je leur ai donné du schnaps». Busse était le fermier de von Üxküll. «Qu'est-ce qu'ils me veulent?» demandai-je. – «Ils souhaitent vous parler». Je traversai la maison et sortis dans la cour. Les paysans étaient assis sur un char à banc, tiré par un cheval de trait plutôt étique qui broutait les brins d'herbe dépassant de la neige. À ma vue ils se découvrirent et sautèrent à terre. L'un d'eux, un homme rougeaud, aux cheveux gris mais à la moustache encore noire, s'avança et s'inclina légèrement devant moi. «Bonjour, Herr Obersturmbannführer. Käthe nous a dit que vous êtes le frère de Madame?» Son ton était poli, mais il hésitait, cherchait ses mots. «C'est exact», dis-je. -»Savez-vous où sont le Freiherr et Madame? Savez-vous ce qu'ils prévoient?» – «Non. Je pensais les trouver ici. Je ne sais pas où ils sont. En Suisse, sans doute». – «C'est qu'il va bientôt falloir partir, Herr Obersturmbannführer. Il ne faut plus attendre longtemps. Les Rouges attaquent Stargard, ils ont encerclé Arnswalde. Les gens s'inquiètent. Le Kreisleiter dit qu'ils n'arriveront jamais jusqu'ici, mais on ne le croit pas». Il était gêné, il faisait tourner son chapeau dans ses mains. «Herr Busse, dis-je, je comprends votre souci. Vous devez songer à vos familles. Si vous pensez devoir partir, partez. Personne ne vous retient». Son visage s'éclaira un peu. «Merci, Herr Obersturmbannführer. C'est qu'on se faisait du souci, vu que la maison était vide». Il hésita. «Si vous voulez, je peux vous donner un chariot et un cheval. On vous aidera, si vous voulez charger des meubles. On prendra ça avec nous, on le mettra en sûreté». -»Merci, Herr Busse. J'y songerai. J'enverrai Käthe vous chercher, si je décide quelque chose».