ancien français qui parfois me faisaient rire tout haut de surprise: J'ai une amie, ne sais qui c'est, /Jamais ne la vis, par ma foi. J'avais le joyeux sentiment de me trouver sur une île déserte, coupée du monde; si, comme dans les contes de fées, j'avais pu entourer le domaine d'une barrière d'invisibilité, je serais resté là toujours à attendre le retour de ma sœur, presque heureux, tandis que trolls et bolcheviques submergeaient les terres à l'entour. Car comme les princes-poètes du bas Moyen Âge, la pensée de l'amour d'une femme cloîtrée dans un lointain château (ou un sanatorium helvète) me contentait pleinement. Avec une gaieté sereine, je me la représentais assise comme moi à une terrasse, face à de hautes montagnes plutôt qu'à une forêt, seule aussi (que son mari suive sa cure), et lisant des livres semblables à ceux que je lisais, raflés dans sa bibliothèque. L'air frais des hauteurs devait lui mordre la bouche, peut-être s'était-elle enveloppée, pour lire, dans une couverture, mais en dessous son corps demeurait, avec sa lourdeur et sa présence. Enfants, nos corps grêles se ruaient l'un sur l'autre, s'entrechoquaient avec fureur, mais c'étaient comme deux cages de peau et d'os, qui empêchaient nos sentiments de se toucher à nu. Nous n'avions pas encore saisi à quel point l'amour vit dans les corps, se niche dans leurs replis les plus secrets, dans leurs fatigues et leur pesanteur aussi. Je me figurais avec précision le corps d'Una lisant, s'ajustant à la chaise, je devinais la courbure de sa colonne vertébrale, de sa nuque, le poids de sa jambe croisée sur l'autre, le son presque inaudible de sa respiration, et l'idée même de sa sueur sous ses aisselles me ravissait, me soulevait dans un transport qui abolissait ma propre chair et faisait de moi cette pure perception, tendue à se rompre. Mais de tels moments ne pouvaient durer: l'eau dégouttait lentement des arbres et là-bas, en Suisse, elle se levait en repoussant sa couverture et regagnait les salles communes, me laissant avec mes chimères, mes sombres chimères qui, tandis qu'à mon tour je rentrais dans sa maison, en épousaient l'architecture, se déployaient selon la disposition des pièces que j'habitais, évitais, ou, tout comme sa chambre, désirais éviter mais sans y parvenir. J'avais enfin poussé la porte de sa salle de bains. C'était une grande pièce de femme, avec une longue baignoire en porcelaine, un bidet, une cuvette au fond. Je tripotai les flacons de parfum, me contemplai amèrement dans la glace au-dessus du lavabo- Comme dans sa chambre, il ne régnait dans cette salle de bains presque aucune odeur, j'avais beau inspirer profondément, c'était en vain, elle était partie depuis trop longtemps, et Käthe avait bien fait le ménage. Si je posais le nez sur les savons parfumés, ou bien ouvrais les flacons d'eau de toilette, alors je sentais des odeurs magnifiques, profondément féminines, mais ce n'étaient pas les siennes, même ses draps n'avaient aucune odeur, j'étais sorti de la salle de bains et j'avais retourné le lit pour le flairer en vain, Käthe avait mis des draps propres, blancs, rêches, frais, même ses culottes ne sentaient rien, les quelques culottes en dentelle noire qui traînaient dans ses tiroirs, soigneusement lavées, et c'est uniquement la tête enfouie dans les robes du placard que je percevais quelque chose, une odeur lointaine, indéfinissable, mais qui me faisait gonfler les tempes et battre sourdement le sang aux oreilles. Le soir, à la lumière d'un bougeoir (l'électricité était coupée depuis quelques jours), je fis chauffer deux grands seaux d'eau sur le fourneau et montai les déverser dans la baignoire de ma sœur. L'eau bouillonnait, je dus prendre des gants pour tenir les poignées brûlantes; j'ajoutai quelques baquets d'eau froide, trempant ma main pour vérifier la température, et y versai des flocons de mousse odorante. Je buvais maintenant une eau-de-vie de prune locale, dont j'avais trouvé une grosse dame-jeanne à la cuisine, et j'en avais aussi monté un flacon, avec un verre et un cendrier, que je disposai sur un petit plateau en argent en travers du bidet. Avant de pénétrer dans l'eau je baissai les yeux sur mon corps, ma peau blême qui prenait une teinte doucement dorée à la lumière des bougies fichées dans un candélabre au pied du bain. Ce corps ne me plaisait pas beaucoup, et pourtant, comment pouvais-je ne pas l'adorer? J'entrai dans l'eau en songeant à l'aspect crémeux de la peau de ma sœur, seule et nue dans une salle de bain carrelée de Suisse, aux grosses veines bleues qui serpentaient sous cette peau. Je n'avais pas vu son corps nu depuis l'enfance, à Zurich, pris de peur, j'avais éteint, mais je pouvais me le représenter dans ses moindres détails, les seins lourds, mûrs, fermes, les hanches solides, le beau ventre rond qui se perdait dans un triangle noir et dense de boucles, barré peut-être par une grosse cicatrice verticale, du nombril au pubis. Je bus un peu d'eau-de-vie et me laissai aller à l'étreinte de l'eau chaude, ma tête posée sur la tablette près du bougeoir, mon menton dépassant à peine de l'épaisse couche de mousse, comme devait y flotter le visage serein de ma sœur, ses longs cheveux remontés en un lourd chignon traversé par une aiguille en argent. La pensée de ce corps étendu dans l'eau, les jambes légèrement écartées, me rappelait la conception de Rhésos. Sa mère, une des Muses, je ne me souviens plus laquelle, Calliope peut-être, était encore vierge et elle se rendait à une joute musicale pour répondre au défi de Thamyris; pour y arriver, elle dut passer le Strymon qui glissa ses remous frais en elle, entre ses cuisses, et c'est ainsi qu'elle conçut. Ma sœur, me disais-je avec aigreur, a-t-elle de même conçu ses jumeaux, dans l'eau mousseuse de son bain? Elle avait dû connaître des hommes, après moi, beaucoup d'hommes; puisqu'elle m'avait ainsi trahi, j'espérais que c'était avec beaucoup d'hommes, une armée, et qu'elle trompait chaque jour son mari impuissant avec tout ce qui passait. Je l'imaginais faisant monter un homme dans cette salle de bains, un garçon de ferme, le jardinier, un laitier, un des Français du STO. Tout le monde dans le coin devait être au courant, mais personne ne disait rien, par respect pour von Üxküll. Et von Üxküll, lui, s'en moquait, il restait tapi comme une araignée dans ses appartements, à rêver de sa musique abstraite, qui l'emportait loin de son corps brisé. Et ma sœur aussi se moquait de ce que pensaient et disaient ses voisins, du moment qu'ils continuaient à monter. Elle leur demandait de porter l'eau, de l'aider à défaire sa robe; et eux, ils étaient maladroits, ils devenaient tout rouges, leurs gros doigts durcis par le travail s'embrouillaient, elle devait les aider. La plupart bandaient déjà en entrant, ça se voyait à travers leur pantalon; ils ne savaient pas quoi faire, elle devait tout leur dire. Ils lui frottaient le dos, les seins, et après, elle les baisait dans sa chambre. Ils sentaient la terre, la crasse, la sueur, le tabac bon marché, elle devait aimer ça, follement. Leurs queues, quand elle les décalottait pour les sucer, puaient l'urine. Et quand c'était fini elle les renvoyait, aimablement mais sans sourire. Elle ne se lavait pas, elle dormait dans leur odeur, comme une enfant. Ainsi sa vie, lorsque je n'étais pas là, valait la mienne, tous deux, l'un sans l'autre, ne savions que nous vautrer dans nos corps, leurs possibilités infinies mais en même temps si restreintes. Le bain refroidissait lentement, mais je ne sortais pas, je me réchauffais au feu mauvais de ces pensées, je trouvais un confort insensé à ces rêveries, même les plus sordides, je cherchais un refuge dans mes rêves comme un gamin sous sa couverture, car aussi cruels et corrompus fussent-ils, c'était toujours mieux que l'insupportable amertume du dehors. Enfin je sortis du bain. Sans même me sécher j'avalai un verre d'eau-de-vie, puis je m'enroulai dans une des grandes serviettes-éponges rangées là. J'allumai une cigarette et, sans prendre la peine de m'habiller, allai fumer à une des fenêtres donnant sur la cour: tout à fait au fond, une ligne pâle bordait le ciel, virant lentement du rose au blanc au gris puis à un bleu sombre qui se fondait dans le ciel nocturne. La cigarette achevée, j'allai boire encore un verre puis me couchai dans le grand lit à baldaquin, ramenant sur moi les draps amidonnés et les lourdes couvertures. J'étendis mes membres, me retournai sur le ventre, la tête enfoncée dans le coussin moelleux, couché comme elle s'était couchée là, après son bain, tant d'années durant. Je le voyais bien, toutes ces choses agitées et contradictoires montaient en moi comme une eau noire, ou comme un bruit strident qui menaçait de recouvrir tous les autres sons, la raison, la prudence, le désir réfléchi même. Je me passai la main entre les cuisses, et je me dis: Si je lui passais la main ainsi, à elle, elle n'y tiendrait plus, mais en même temps cette pensée me révoltait, je ne voulais pas qu'elle me prenne comme elle aurait pris un garçon de ferme, pour s'assouvir, je voulais qu'elle me désire, librement comme je la désirais, je voulais qu'elle m'aime comme je l'aimais. Enfin je coulai dans le sommeil et des rêves féroces, disloqués, dont il ne me reste rien que la trace sombre de cette phrase, prononcée par la voix sereine d'Una: «Tu es un homme très lourd à porter pour les femmes».