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Du monde extérieur, je n'avais plus la moindre idée, je ne savais pas ce qui s'y passait. Il n'y avait pas de radio, personne ne venait. Distraitement, je comprenais qu'au sud, tandis que je me perdais dans la folle âcreté de mes impuissances, la vie de beaucoup de gens prenait fin, comme avaient déjà pris fin tant d'autres vies, mais cela m'était égal. Je n'aurais su dire si les Russes se trouvaient à vingt kilomètres ou à cent et je m'en moquais, plus encore, je n'y songeais même pas, cela se déroulait pour moi dans un tout autre temps que le mien, sans parler d'espace, et si ce temps venait à la rencontre de mon temps, eh bien, on verrait lequel céderait. Mais malgré mon abandon, une angoisse nue sourdait de mon corps, s'écoulait de lui, comme des gouttelettes de neige fondue viennent d'une branche frapper les branches, les aiguilles du dessous. Cette angoisse me corrodait, muettement. Comme une bête qui fouille dans ses poils pour trouver la source d'une douleur, comme un enfant, obstiné et furieux contre ses jouets rétifs, je cherchais à mettre un nom sur ma peine. Je buvais, je vidais plusieurs bouteilles de vin ou bien des verres d'eau-de-vie puis j'abandonnais mon corps au lit, ouvert à tous les vents. Un air froid et humide y circulait. Je me regardais tristement dans le miroir, contemplant mon sexe rouge et fatigué pendant au milieu des poils, je me disais qu'il avait bien changé, et que même si elle avait été là ce ne serait plus comme avant. À onze ou douze ans, nos sexes étaient minuscules, c'étaient presque nos squelettes qui se heurtaient dans la lumière du crépuscule; maintenant, il y avait toute cette épaisseur de chair, et aussi les terribles blessures qu'elle avait subies, l'éventration sans aucun doute pour elle, et pour moi le long trou à travers mon crâne, cicatrice enroulée sur elle-même, tunnel de chairs mortes. Un vagin, un rectum est aussi un trou dans le corps, mais au-dedans les chairs sont vivantes, elles forment une surface, pour elles il n'y a pas de trou. Qu'est-ce donc qu'un trou, un vide? C'est ce qu'il y a dans la tête quand la pensée ose chercher à se fuir, à se détacher du corps, à faire comme si le corps n'existait pas, comme si on pouvait penser sans corps, comme si la pensée la plus abstraite, celle de la loi morale au-dessus de sa tête comme un ciel étoilé, par exemple, n'épousait pas le rythme du souffle, la pulsation du sang dans les veines, le grincement des cartilages. Et c'est vrai, lorsque je jouais avec Una, dans notre enfance, et plus tard, quand j'appris à me servir à des fins précises des corps des garçons qui me voulaient, j'étais jeune, je n'avais pas encore compris la lourdeur spécifique des corps, et ce à quoi le commerce amoureux engage, voue et condamne. L'âge ne voulait rier dire pour moi, même à Zurich. Maintenant, j'avais commencé les travaux d'approche, je pressentais ce que pouvait signifier vivre dans un corps, et même un corps de femme, aux seins pesants, forcé de s'asseoir sur la cuvette ou de s'accroupir pour uriner, dont il faut ouvrir le ventre au couteau pour en retirer les enfants. J'aurais aimé disposer ce corps-là devant moi, sur le divan, les cuisses ouvertes comme les feuillets d'un livre, une étroite bande de dentelle blanche cachant la boursouflure du sexe, la naissance de l'épaisse cicatrice en haut et, sur les côtés, celle des crêtes des tendons, des creux où je convoitais de poser mes lèvres, et le fixer alors que deux doigts venaient lentement repousser le tissu «Regarde, regarde comme c'est blanc. Songe, songe comme c'est noir dessous». Je désirais follement voir ce sexe couché entre ces deux combes de chair blanche, gonflé, comme offert sur le plateau de ses cuisses, et passer ma langue dans la fente presque sèche, de bas en haut, délicatement, une seule fois. Je voulais aussi regarder ce beau corps pisser, penché en avant sur la cuvette, les coudes appuyés sur les genoux, et entendre l'urine fuser dans l'eau; et je voulais encore que sa bouche se penche tandis qu'il achevait, prenne ma verge toujours molle entre les lèvres, que son nez flaire mes poils, le creux entre mes bourses et ma cuisse, la ligne de mes reins, s'enivre de mon odeur rêche et sure, cette odeur d'homme que je connais si bien. Je brûlais de coucher alors ce corps sur le lit et de lui écarter les jambes, d'enfouir mon nez dans cette vulve humide comme une truie fouillant du museau un nid de truffes noires, puis de le retourner sur le ventre, de lui écarter les fesses à deux mains pour contempler la rosace violacée de l'anus clignant doucement comme un œil, poser mon nez dessus et inhaler. Et je rêvais en dormant de pousser mon visage dans les poils frisés de son aisselle et de laisser son sein peser sur ma joue, mes deux jambes enroulées autour d'une des siennes, ma main reposant légèrement sur son épaule. Et lorsque au réveil ce corps sous moi m'aurait entièrement absorbé, elle m'aurait regardé avec un sourire flottant, aurait écarté encore les jambes et m'aurait bercé en elle sur un rythme lent et souterrain comme une vieille messe de Josquin, et nous nous serions lentement éloignés du rivage, portés par nos corps comme par une mer tiède et étale et riche en sel, et sa voix serait venue chuchoter près de mon oreille, avec clarté et distinctement: «Le Dieu m'a faite pour l'amour». Il recommençait à faire froid, il neigea un peu, la terrasse, la cour, le jardin étaient saupoudrés de neige. Il ne restait plus grand-chose à manger, j'avais fini le pain, je tentai d'en faire moi-même avec la farine de Käthe, je ne savais pas trop comment m'y prendre, mais dans un livre de cuisine je trouvai une recette et je fis ainsi plusieurs pains, dont j'arrachais des morceaux que j'avalais chauds dès qu'ils sortaient du four, croquant en même temps des oignons crus qui me donnaient une haleine impossible. Il n'y avait plus d'œufs ni de jambon, mais dans la cave je trouvai des caisses de petites pommes vertes de l'été précédent, un peu farineuses mais sucrées, que je croquais à longueur de journée en buvant des gorgées d'eau-de-vie. La cave à vins, elle, était inépuisable. Il restait aussi des pâtés, et je dînais de pâté, de lard grillé à la poêle avec des oignons, et des meilleurs vins de France. La nuit, il neigea de nouveau, par fortes bourrasques, le vent, venu du nord, frappait lugubrement la maison, envoyait cogner les volets mal fixés tandis que la neige battait les croisées. Mais le bois ne manquait pas, le poêle de la chambre ronflait, il faisait bon dans cette chambre où je m'étalais nu dans l'obscurité illuminée par la neige, comme si la tempête me fouettait la peau. Le lendemain il neigeait encore, le vent était tombé et la neige descendait épaisse et drue, recouvrant les arbres et la terre. Une forme dans le jardin me fit songer aux corps couchés dans la neige à Stalingrad, je les voyais nettement, leurs lèvres bleues, leur peau couleur de bronze piquée de barbe, surpris, ébahis, pantois dans la mort mais calmes, presque apaisés, le contraire même du corps de Moreau baignant dans son sang sur le tapis, du corps à la nuque tordue de ma mère, étalée sur son lit, atroces, insoutenables images, je ne pouvais m'y tenir malgré tous mes efforts, et pour les chasser je montai en pensée les marches menant au grenier de la maison de Moreau, je m'y réfugiai et me blottis dans un coin, pour attendre que ma sœur vienne m'y retrouver et me consoler, moi son triste chevalier à la tête cassée.