Cette nuit-là le Vorkommando campa dans un petit village déserté près de la ville. Dehors, les croassements obsédants des corbeaux faisaient songer à des cris de nourrissons. Alors que je me couchais sur une paillasse dans une isba que je partageais avec les autres officiers, un petit oiseau, un moineau peut-être, entra dans la pièce et fonça contre les murs et les fenêtres fermées. À moitié assommé, il resta couché quelques secondes, essoufflé, ses ailes de travers, puis de nouveau se déchaîna en une brève et futile frénésie. Il devait être mourant. Les autres dormaient déjà ou ne réagissaient pas. Enfin, je réussis à le coincer sous un casque et je le relâchai dehors: il fila dans la nuit comme s'il se réveillait d'un cauchemar. L'aube nous trouva déjà en route. La guerre maintenant était juste devant nous, nous avancions très lentement. Au bord des routes s'éparpillaient les morts insomniaques, aux yeux ouverts, vides. L'alliance d'un soldat allemand brillait au soleil du petit matin; son visage était rouge, gonflé, sa bouche et ses yeux pleins de mouches. Les chevaux crevés s'entremêlaient aux hommes, certains, blessés par les balles ou les éclats, achevaient de mourir, ils hennissaient, se débattaient, roulaient avec fureur sur les autres carcasses ou les corps de leurs cavaliers. Près d'un pont de fortune, devant nous, le courant emporta trois soldats, et de la berge on distinguait un long moment les uniformes trempés, les visages pâles des noyés qui s'éloignaient lentement. Dans les villages vides, abandonnés par leurs habitants, les vaches aux pis gonflés beuglaient de douleur, les oies, prises de folie, cacardaient dans les petits jardins des isbas au milieu des lapins et des poulets et des chiens condamnés à mourir de faim à la chaîne; les maisons restaient ouvertes aux quatre vents, les gens, pris de panique, avaient laissé leurs livres, leurs reproductions, leur radio, leurs édredons. Et puis venaient les faubourgs extérieurs de Kiev, ravagés par les destructions, et puis juste après, le centre, presque intact Le long du boulevard Chevtchenko, sous le beau soleil d'automne, les tilleuls luxuriants et les châtaigniers viraient au jaune; sur la Khrechtchatik, la grande rue principale, il fallait naviguer entre les barricades et les croisillons antichars, que peinaient à dégager des soldats allemands harassés. Hafner fit la liaison avec le QG du XXIXe corps d'armée, d'où l'on nous dirigea vers les locaux du NKVD, sur une colline au-dessus de la Khrechtchatik, dominant le centre. C'avait été un fort beau palais du début du XIXe siècle, avec une longue façade jaune ornée de moulures et des hautes colonnes peintes en blanc flanquant la porte principale, sous un fronton triangulaire; mais il avait été bombardé, puis, pour faire bonne mesure, incendié par le NKVD. D'après nos informateurs il servait autrefois de pension pour jeunes vierges pauvres; en 1918, les institutions soviétiques s'y étaient installées; depuis, sa réputation sinistre effrayait, on y fusillait des gens dans le jardin, derrière le second korpus. Hafner dépêcha une section rafler des Juifs pour nettoyer et réparer ce qui pouvait l'être; on installait nos bureaux et notre matériel là où c'était possible, certains se mettaient déjà au travail Je descendis au quartier général demander des sapeurs: il fallait inspecter le bâtiment, s'assurer qu'il ne n'était pas miné, on me les promit pour le lendemain. Au palais des jeunes vierges, les premiers Juifs arrivaient sous escorte et commençaient à déblayer; Hafner avait aussi fait confisquer des matelas et des édredons, pour qu'on ne dorme pas à la dure. Le lendemain matin, un samedi, je n'avais même pas encore eu le temps d'aller m'enquérir de nos sapeurs, une formidable explosion se répercuta à travers le centre-ville, soufflant les quelques carreaux qui nous restaient. Rapidement la nouvelle se répandit que la citadelle de Novo-Petcherskaïa avait sauté, tuant, entre autres, le commandant de la division d'artillerie et son chef d'état-major. Tout le monde parlait de sabotage, de détonateurs à retardement; la Wehrmacht restait prudente, et n'écartait pas la possibilité d'un accident causé par des munitions mal stockées. Hafner et Janssen commencèrent à arrêter des Juifs, tandis que je tentais de recruter des informateurs ukrainiens. C'était difficile, on ne savait rien sur eux: ces hommes qui se présentaient pouvaient tout aussi facilement être des agents des Russes. Les Juifs arrêtés furent enfermés dans un cinéma sur la Khrechtchatik; je croisais à la hâte les renseignements qui affluaient de toute part: tout paraissait indiquer que les Soviétiques avaient soigneusement miné la ville; nos sapeurs n'arrivaient toujours pas. Enfin, après une protestation vigoureuse, on nous envoya trois types du génie; ils repartirent après deux heures, sans avoir rien trouvé. La nuit, l'inquiétude déteignait sur mon sommeil et infectait mes rêves: j'étais saisi d'une intense envie de déféquer et je courais aux cabinets, la merde jaillissait liquide et épaisse, un flot continu qui remplissait rapidement la cuvette, cela montait, je chiais toujours, la merde atteignait le dessous de mes cuisses, recouvrait mes fesses et mes bourses, mon anus continuait à dégorger. Je me demandais frénétiquement comment nettoyer toute cette merde, mais je ne pouvais pas l'arrêter, son goût acre, vil, nauséabond emplissait ma bouche, me révulsant. Je m'éveillai en suffoquant, la bouche assoiffée, pâteuse et amère. L'aube pointait et je montai sur les falaises regarder le soleil se lever sur le fleuve, les ponts disloqués, la ville et la plaine au-delà. Le Dniepr s'étalait sous mes pieds, large, lent, ses eaux couvertes de spirales d'écume verte; au milieu, sous le pont dynamité de la voie ferrée, s'étiraient quelques petits îlots entourés de roseaux et de nénuphars, avec quelques barques de pêche abandonnées; une barge de la Wehrmacht traversait; plus haut, de l'autre côté, un bateau achevait de rouiller sur la plage, à moitié échoué, couché sur le flanc. Les arbres cachaient la lavra et je n'apercevais que le dôme doré du clocher, qui reflétait sourdement la lumière cuivrée du soleil montant. Je retournai au palais: dimanche ou pas, nous étions débordés de travail; de plus, le Vorkommando du Gruppenstab arrivait. Ils se présentèrent au milieu de la matinée, dirigés par l'Obersturmführer Dr. Krieger, le Leiter V; avec lui se trouvaient l'Obersturmführer Breun, un certain Braun, et le Hauptmann der Schutzpolizei Krumme, qui commandait nos Orpo; Thomas était resté à Jitomir, il arriverait quelques jours plus tard avec le Dr. Rasch. Krieger et ses collègues occupèrent une autre aile du palais, où nous avions déjà mis un peu d'ordre; nos Juifs travaillaient d'arrache-pied; la nuit, nous les avions gardés dans une cave, près des anciennes cellules du NKVD. Blobel nous rendit visite après le déjeuner et nous félicita pour nos progrès, puis repartit pour Jitomir. Il ne comptait pas y rester car la ville était Judenrein; le Kommando avait vidé le ghetto le jour de notre arrivée à Kiev et liquidé les trois mille cent quarante-cinq Juifs restants. Un chiffre de plus pour nos rapports, il y en aurait bientôt d'autres. Qui, me demandais-je, pleurera tous ces Juifs tués, tous ces enfants juifs enterrés les yeux ouverts sous la riche terre noire de l'Ukraine, si on tue aussi leurs sœurs et leurs mères? Si on les tuait tous, il ne resterait personne pour les pleurer, et c'était peut-être ça, aussi, l'idée. Mon travail progressait: on m'avait envoyé des melnykistes de confiance, ils avaient trié mes informateurs et même identifié trois bolcheviques, dont une femme, qu'on avait fusillés sur-le-champ; grâce à eux, je recrutais des dvorniki, ces espèces de concierges soviétiques qui avant informaient le NKVD mais n'hésitaient pas, en échange de menus privilèges ou pour de l'argent, à faire de même pour nous. Ils nous dénoncèrent bientôt des officiers de l'Armée rouge déguisés en civil, des commissaires, des bandéristes, des intellectuels juifs, que je transférais à Hafner ou à Janssen après un interrogatoire rapide. Eux, de leur côté, continuaient à remplir de Juifs arrêtés le Goskino 5. Depuis l'explosion de la citadelle, la ville était calme, la Wehrmacht s'organisait, le ravitaillement s'améliorait. Mais les perquisitions avaient été un peu hâtives. Le mercredi matin, le 24 donc, une nouvelle explosion éventra la Feldkommandantur installée dans l'hôtel Continental, au coin de la Khrechtchatik et de la Proreznaya. Je descendis voir. La rue fourmillait de badauds et de soldats désœuvrés qui regardaient brûler le bâtiment. Des Feldgendarmes commençaient à regrouper des civils pour leur faire déblayer les décombres; des officiers évacuaient l'aile intacte de l'hôtel en portant des valises, des couvertures, des gramophones. Le verre crissait sous les pas: à plusieurs rues à la ronde, les vitres avaient éclaté sous la force du souffle. De nombreux officiers devaient avoir été tués, mais personne ne savait combien au juste. Tout à coup retentit une autre détonation, plus bas, vers la place Tolstoï; puis une autre grosse bombe éclata dans un immeuble en face de l'hôtel, projetant sur nous des gravats et un nuage de poussière. Les gens, pris de panique, couraient à droite et à gauche, les mères criaient après leurs enfants; des motards allemands remontaient la Khrechtchatik entre les obstacles antichars, tirant au hasard des rafales de mitraillette. Une fumée noire enveloppait rapidement la rue, plusieurs incendies s'étaient déclarés, j'étouffais. Des officiers de la Wehrmacht vociféraient des ordres contradictoires; personne ne semblait savoir qui commandait. La Khrechtchatik était maintenant obstruée de décombres et de véhicules renversés, les fils électriques des trolleybus, sectionnés, pendaient dans les rues; à deux mètres de moi, le réservoir d'une Opel sauta et la voiture prit feu. Je retournai au palais; d'en haut, toute la rue paraissait brûler, on entendait encore des explosions. Blobel venait d'arriver et je lui rendis compte de la situation. Hafner arriva à son tour et expliqua que les Juifs détenus au cinéma, près de l'hôtel Continental, s'étaient pour la plupart sauvés à la faveur de la confusion. Blobel ordonna de les retrouver; je suggérai qu'il serait peut-être plus urgent de faire à nouveau visiter de fond en comble nos quartiers. Janssen alors divisa les Orpo et les Waffen-SS en petits groupes de trois et les envoya dans toutes les entrées, avec ordre de défoncer toute porte fermée à clef, et de surtout fouiller les caves et les greniers. Moins d'une heure plus tard, un des hommes découvrit des explosifs au sous-sol. Un Scharführer de la Waffen-SS, qui avait fait le génie militaire, alla voir: il s'agissait d'une soixantaine de bouteilles remplies d'essence, ce que les Finlandais appelaient des «cocktails Molotov» depuis leur guerre d'Hiver, apparemment stockées, mais on ne savait jamais, il fallait faire venir un expert. Ce fut la panique. Janssen criait et distribuait des coups de cravache à nos Arbeitjuden; Hafner, toujours avec son air d'efficacité, lançait des ordres inutiles pour se donner une contenance, Blobel conféra rapidement avec le Dr. Krieger et ordonna l'évacuation du bâtiment Aucune position de repli n'avait été prévue, et personne ne savait où aller; tandis qu'on chargeait à la hâte les véhicules, je fis une liaison rapide avec le Q G du corps d'armée; mais les officiers étaient débordés, on me dit de me débrouiller. Je rejoignis le palais à travers les incendies et la confusion. Des sapeurs de la Wehrmacht essayaient de déployer des lances d'incendie, mais les flammes gagnaient du terrain. Je songeai alors au grand stade Dynamo; il se situait loin des incendies, près de la lavra sur les hauteurs de Petchersk, et il y avait peu de chances que l'Armée rouge ait pris la peine de le miner. Blobel approuva mon idée et y dirigea les autos et les camions chargés; les officiers s'installèrent dans les bureaux abandonnés et des vestiaires qui puaient encore la sueur et le désinfectant, tandis que les hommes occupaient les tribunes et qu'on faisait asseoir nos Juifs, amenés sous bonne garde, sur le gazon. Pendant qu'on déchargeait et rangeait nos dossiers, nos coffres et nos machines à écrire, et que les spécialistes déployaient le matériel de communication, Blobel se rendit à son tour au corps d'armée; à son retour, il nous ordonna de tout démonter et ranger à nouveau: la Wehrmacht nous attribuait des quartiers dans une ancienne résidence du tsar, un peu plus bas. Il fallut tout recharger; la journée entière se perdait dans ces déménagements. Seul von Radetzky semblait joyeux du remue-ménage: «Krieg ist Krieg und Schnaps ist Schnaps», lançait-il avec hauteur à ceux qui se plaignaient Le soir, je pus enfin aller aux renseignements avec mes collaborateurs melnykistes: il s'agissait d'en apprendre le plus possible sur le plan des Rouges; visiblement, les explosions étaient coordonnées, il fallait arrêter les saboteurs et identifier leur Rostoptchine. L'Abwehr disposait d'informations sur un certain Friedmann, un agent du NKVD réputé chef d'un réseau d'espionnage et de sabotage monté avant le retrait de l'Armée rouge; les sapeurs soutenaient qu'il s'agissait simplement de mines posées en avance, avec des détonateurs à retardement. Le centre était devenu un enfer. Il y avait encore eu des explosions, les incendies ravageaient maintenant toute la Khrechtchatik, de la place de la Douma à la place Tolstoï; des cocktails Molotov, rangés dans les greniers, se brisaient sous l'effet de la chaleur, l'essence gélifiée coulait dans les escaliers des immeubles et venait nourrir les conflagrations, qui se communiquaient petit à petit aux rues parallèles, la rue Pouchkine d'un côté, puis la Mering, la rue Karl-Marx, la rue Engels et jusqu'à la rue de la Révolution-d'Octobre au pied de notre palais. Les deux TsOuM, les grands magasins, avaient été pris d'assaut par la population affolée; la Feldgendarmerie arrêtait beaucoup de pillards et voulait nous les livrer, d'autres étaient morts dans les flammes. Toute la population du centre-ville fuyait, ployée sous les ballots et poussant des landaus chargés de radios, de tapis et d'affaires ménagères, tandis que les bébés s'égosillaient dans les bras de leurs mères. De nombreux soldats allemands s'étaient mêlés à eux et fuyaient aussi, sans aucun ordre. De temps en temps une toiture s'effondrait à l'intérieur d'un immeuble en un immense vacarme de poutres. À certains endroits je ne pouvais respirer qu'avec un mouchoir mouillé sur la bouche, je toussais convulsivement, en crachant des glaires épaisses.