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Le dimanche on colla les affiches, dans toute la ville. Les Juifs étaient invités à se réunir le lendemain matin devant leur cimetière sur la Melnikova, avec chacun cinquante kilogrammes de bagages, pour être réinstallés comme colons dans diverses régions d'Ukraine. J'avais des doutes quant au succès de cette manœuvre: on n'était plus à Lutsk, et je savais que des rumeurs avaient filtré à travers les lignes de front sur le sort qui attendait les Juifs; plus on avançait à l'Est, moins on en trouvait, ils fuyaient maintenant devant nous avec l'Armée rouge, alors qu'au début ils nous attendaient avec confiance. D'un autre côté, comme me le fit remarquer Hennicke, les bolcheviques gardaient un silence remarquable sur nos exécutions: dans leurs émissions radio, ils nous accusaient d'atrocités monstrueuses, exagérées, mais sans jamais mentionner les Juifs; peut-être, d'après nos experts, craignaient-ils d'ébranler l'unité sacré du peuple soviétique. Nous savions, par nos informateurs, que de nombreux Juifs se voyaient désignés pour les évacuations vers l'arrière, mais ils semblaient être sélectionnés selon les mêmes critères que les Ukrainiens et les Russes, en tant qu'ingénieurs, médecins, membres du Parti, ouvriers spécialisés; la plupart des Juifs qui fuyaient partaient par leurs propres moyens. «C'est difficile à comprendre, ajouta Hennicke. Si vraiment les Juifs dominent le Parti communiste, ils devraient faire plus d'efforts pour sauver leurs coreligionnaires-» – «Ils sont malins, suggéra le Dr. von Scheven, un autre officier du groupe. Ils ne veulent pas prêter le flanc à notre propagande en favorisant trop ouvertement les leurs. Staline doit aussi compter avec le nationalisme grand-russe. Pour garder le pouvoir, ils sacrifient leurs cousins pauvres». – «Vous avez sans doute raison», approuva Hennicke. Je souriais intérieurement, mais avec amertume: comme au Moyen Âge, nous raisonnions par syllogismes, qui se prouvaient les uns les autres. Et ces preuves nous conduisaient sur un chemin sans retour. La Grosse Aktion débuta le lundi 29 septembre, le matin du Yom Kippour, le jour juif de l'Expiation. Blobel nous l'avait fait savoir la veille: «Ils vont expier, expier». J'étais resté dans mes bureaux, au palais, à rédiger un rapport. Callsen apparut sur le pas de la porte: «Vous ne venez pas? Vous savez bien que le Brigadeführer a donné l'ordre que tous les officiers soient présents». – «Je sais. Je finis ceci et je viens». – «Comme vous l'entendez». Il disparut et je continuai à travailler. Une heure plus tard je me levai, pris mon calot et mes gants, et allai trouver mon chauffeur. Dehors, il faisait froid, je songeai à retourner chercher un pull-over, puis y renonçai Le ciel était couvert, l'automne avançait, bientôt ce serait l'hiver. Je passai par les ruines encore fumantes de la Khrechtchatik, puis remontai le boulevard Chevtchenko. Les Juifs marchaient vers l'ouest en longues colonnes, en famille, calmement, portant des ballots ou des sacs à dos. La plupart paraissaient très pauvres, sans doute des réfugiés; les hommes et les garçons portaient tous la casquette des prolétaires soviétiques, mais çà et là on apercevait aussi un chapeau mou. Certains venaient en charrettes, tirées par des chevaux efflanqués et chargées de vieillards et de valises. Je fis faire un détour à mon chauffeur, je voulais en voir plus; il prit à gauche et descendit au-delà de l'université, puis obliqua vers la gare par la Saksaganskaïa. Des Juifs sortaient avec leurs affaires de toutes les maisons et se mêlaient au flot qui s'écoulait avec une rumeur paisible. On ne voyait presque aucun soldat allemand. Aux coins des rues ces ruisseaux humains se rejoignaient, grossissaient et continuaient, il n'y avait pas d'agitation. Je remontai la colline dos à la gare, et retrouvai le boulevard à l'angle du grand jardin botanique. Un groupe de soldats se tenaient là, avec quelques auxiliaires ukrainiens, et faisaient rôtir un cochon entier sur une énorme broche. Ça sentait très bon, les Juifs en passant contemplaient le cochon avec envie, et les soldats riaient, se moquaient d'eux. Je m'arrêtai et descendis de la voiture. Les gens affluaient de toutes les rues transversales et venaient rejoindre le flot central, des rivières se jetant dans un fleuve. Périodiquement, la colonne interminable s'arrêtait, puis repartait avec un heurt. Devant moi, des vieilles avec des guirlandes d'oignons au cou tenaient par la main des gamins morveux, je remarquai une petite fille debout entre plusieurs bocaux de conserves plus grands qu'elle. Il me semblait y avoir principalement des vieux et des enfants, mais c'était difficile à juger: les hommes valides avaient dû rejoindre l'Armée rouge, ou alors fuir. Sur la droite, devant le jardin botanique, un cadavre gisait dans le caniveau, un bras replié sous le visage; les gens défilaient à côté sans le regarder. Je m'approchai des soldats attroupés autour du cochon: «Que s'est-il passé?» Un Feldwebel me salua et répondit: «Un agitateur, Herr Obersturmführer. Il criait, il excitait la foule en racontant des calomnies sur la Wehrmacht. On lui a dit de se taire, mais il continuait à crier». Je regardai de nouveau la foule: les gens paraissaient calmes, un peu inquiets peut-être, mais passifs. Par mon réseau d'indicateurs, j'avais contribué à répandre des rumeurs: les Juifs partaient en Palestine, ils partaient au ghetto, en Allemagne pour travailler. Les autorités locales mises en place par la Wehrmacht s'étaient de leur côté activées pour éviter la panique. Je savais que des bruits de massacre couraient aussi, mais toutes ces rumeurs s'annulaient, les gens ne devaient plus savoir que croire, et alors on pouvait compter sur leurs souvenirs de l'occupation allemande de 1918, sur leur confiance en l'Allemagne, et sur l'espoir aussi, le vil espoir.

Je repartis. Je n'avais rien indiqué à mon chauffeur mais il suivait le flot des Juifs, vers la Melnikova. On ne voyait toujours presque aucun soldat allemand; il y avait juste quelques points de contrôle à des carrefours, comme à l'angle du jardin botanique ou un autre là où l'Artyoma rejoint la Melnikova. Là, j'assistai à mon premier incident de la journée: des Feldgendarmes battaient plusieurs Juifs barbus, aux longues papillotes frisées devant les oreilles, des rabbins peut-être, vêtus uniquement de chemises. Ils étaient rouges de sang, leurs chemises en étaient trempées, des femmes criaient, il y avait de grands remous dans la foule. Puis les Feldgendarmes se saisirent de ces rabbins et les emmenèrent. J'étudiai les gens: ils savaient que ces hommes allaient mourir, cela se voyait à leurs regards angoissés; mais ils espéraient encore que ce ne serait que les rabbins, les pieux.

Au bout de la Melnikova, devant le cimetière juif, des obstacles antichars et des barbelés rétrécissaient la chaussée, gardés par des soldats de la Wehrmacht et des Polizei ukrainiens. Le cordon commençait là; passé ce goulot, les Juifs ne pouvaient plus faire demi-tour. La zone de triage se situait un peu plus loin, sur la gauche, au terrain vague devant l'immense cimetière chrétien de Lukyanovskoe. Un long mur de briques rouges, assez bas, bordait la nécropole; derrière, de grands arbres barraient le ciel, à moitié dénudés ou bien encore rouge et jaune. De l'autre côté de la rue Degtiarovska, on avait installé une rangée de tables devant lesquelles on faisait défiler les Juifs. Je retrouvai là plusieurs de nos officiers: «Ça a déjà commencé?» Hafner fit un signe de la tête vers le nord: «Oui, ça fait plusieurs heures déjà. Vous étiez où? Le Standartenführer est furieux». Derrière chaque table se tenait un sous-officier du Kommando, flanqué d'un traducteur et de plusieurs soldats; à la première, les Juifs devaient remettre leurs papiers, à la seconde leur argent, leurs valeurs et leurs bijoux, ensuite les clefs de leurs appartements, étiquetées de manière lisible, et enfin leurs vêtements et leurs chaussures. Ils devaient se douter de quelque chose, mais ils ne disaient rien; de toute façon, la zone était scellée derrière le cordon. Certains Juifs tentaient de discuter avec les Polizei, mais les Ukrainiens criaient, les frappaient, les renvoyaient dans la queue. Un vent pinçant soufflait, j'avais froid, je regrettais de ne pas avoir pris mon pull-over; de temps en temps, quand le vent se levait, on pouvait distinguer une faible pétarade; la plupart des Juifs ne semblaient pas le remarquer. Derrière la rangée des tables, nos Askaris entassaient par ballots entiers les vêtements confisqués dans des camions; les véhicules repartaient vers la ville, où nous avions installé un centre de tri. J'allai examiner la pile des papiers, jetés en vrac au milieu du terrain pour être brûlés plus tard. Il y avait là des passeports déchirés, des livrets de travail, des cartes de syndicats ou de rationnement, des photos de famille; le vent emportait les feuillets les plus légers, la place en était couverte. Je contemplai quelques photographies: des clichés, des portraits de studio, d'hommes, de femmes et d'enfants, de grands-parents et de bébés joufflus; parfois, une prise de vue de vacances, du bonheur et de la normalité de leur vie d'avant tout ça. Cela me rappelait une photographie que je gardais dans mon tiroir, à côté de mon lit, au collège. C'était le portrait d'une famille prussienne d'avant la Grande Guerre, trois jeunes junkers en uniforme de cadets et sans doute leur sœur. Je ne me souviens plus où je l'avais trouvée, peut-être lors d'une de nos rares sorties, chez un brocanteur ou un marchand de cartes postales. À cette époque, j'étais très malheureux, j'avais été placé de force dans cet affreux pensionnat à la suite d'une grande transgression (ceci se passait en France, où nous étions partis quelques années après la disparition de mon père). La nuit, je détaillais cette photo des heures durant, à la lumière de la lune ou sous les couvertures avec une petite lampe de poche. Pourquoi, me demandais-je, ne pouvais-je pas avoir grandi dans une famille parfaite comme celle-là, plutôt que dans cet enfer corrompu? Les familles juives des photos éparpillées semblaient elles aussi heureuses; l'enfer, pour eux, c'était ici, maintenant, et le passé disparu, ils ne pouvaient que le regretter. Au-delà des tables, les Juifs en sous-vêtements tremblaient de froid; des Polizei ukrainiens séparaient les hommes et les garçons des femmes et des petits enfants; les femmes, les enfants et les vieillards, on les chargeait dans des camions de la Wehrmacht pour les transporter au ravin; les autres devaient s'y rendre à pied. Hafner m'avait rejoint «Le Standartenführer vous cherche. Faites attention, il est vraiment en rogne». – «Pourquoi?» – «Il en veut à l'Obergruppenführer de lui avoir imposé ses deux bataillons de police. Il pense que l'Obergruppenführer veut prendre tout le crédit pour l'Aktion». -»Mais c'est idiot». Blobel arrivait, il avait bu et son visage luisait Dès qu'il me vit il se mit à m'insulter de manière grossière: «Qu'est-ce que vous foutez? Ça fait des heures qu'on vous attend». Je le saluai: «Herr Standartenführer! Le SD a ses propres tâches. J'examinais le dispositif, pour prévenir tout incident» Il se calma un peu: «Et alors?» grommela-t-il. – «Tout semble en ordre, Herr Standartenführer». – «Bon. Allez là-haut Le Brigadeführer veut voir tous les officiers». Je repris mon véhicule et suivis les camions; à l'arrivée, les Polizei faisaient descendre les femmes et les enfants, qui rejoignaient les hommes arrivant à pied. De nombreux Juifs, en marchant, chantaient des chants religieux; peu tentaient de s'enfuir, ceux-là étaient vite arrêtés par le cordon ou abattus. De la crête, on entendait nettement les rafales, et les femmes surtout commençaient à paniquer. Mais elles ne pouvaient rien faire. On les divisait en petits groupes et un sous-officier assis à une table les comptait; puis nos Askaris les prenaient et les menaient pardessus la lèvre du ravin. Après chaque série de coups de feu, un autre groupe partait, cela allait très rapidement. Je contournai le ravin par l'ouest pour rejoindre les autres officiers, qui s'étaient postés en haut du versant nord. De là, le ravin s'étendait devant moi: il devait avoir une cinquantaine de mètres de large et peut-être une trentaine de profondeur, et courait sur plusieurs kilomètres; le petit ruisseau, au fond, rejoignait là-bas le Syrets, qui donnait son nom au quartier. On avait posé des planches sur ce ruisseau pour que Juifs et tireurs puissent traverser facilement; au-delà, dispersées un peu partout sur les flancs nus du ravin, se multipliaient de petites grappes blanches. Les «emballeurs» ukrainiens entraînaient leurs charges vers ces tas et les forçaient à s'allonger dessus ou à côté; les hommes du peloton s'avançaient alors et passaient le long des files de gens couchés presque nus, leur tirant à chacun une balle de mitraillette dans la nuque; il y avait trois pelotons en tout. Entre les exécutions quelques officiers inspectaient les corps et administraient des coups de grâce au pistolet. Sur une hauteur, dominant la scène, se tenaient des groupes d'officiers S S et de la Wehrmacht. Jeckeln était là avec son entourage, flanqué du Dr. Rasch; je reconnus aussi plusieurs haut gradés de la 6e armée. Je vis Thomas, qui me remarqua, mais ne me rendit pas mon salut. En face, les petits groupes dévalaient les flancs du ravin et rejoignaient les grappes de corps qui s'étendaient de plus en plus. Le froid devenait mordant, mais on faisait circuler du rhum, j'en bus un peu. Blobel déboula en voiture directement de notre côté du ravin, il avait dû faire le grand tour; il buvait à une petite flasque et vitupérait, il criait que les choses n'allaient pas assez vite. Pourtant les cadences avaient été poussées au maximum. Les tireurs étaient relevés toutes les heures et ceux qui ne tiraient pas les approvisionnaient en rhum et remplissaient les chargeurs. Les officiers parlaient peu, certains tentaient de cacher leur trouble. L'Ortskommandantur avait fait venir une batterie de cuisine de campagne et un pasteur militaire préparait du thé pour réchauffer les Orpo et les membres du Sonderkommando. À l'heure du déjeuner, les officiers supérieurs retournèrent en ville, mais les officiers subalternes restèrent manger avec les hommes. Comme les exécutions devaient continuer sans pause on installa la cantine plus bas, dans une dépression d'où l'on ne voyait pas le ravin. Le groupe était responsable du ravitaillement; quand on déballa les conserves, les hommes, apercevant des rations de boudin noir, se mirent à tempêter et à crier violemment. Hafner, qui venait de passer une heure à administrer des coups de grâce, hurlait en jetant les boîtes ouvertes à terre; «Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel?»; derrière moi, un Waffen-SS vomissait bruyamment. Moi-même j'étais livide, la vue du boudin me renversait le cœur. Je me tournai vers Hartl, le Verwaltungsführer du groupe, et lui demandai comment il avait pu faire cela. Mais Hartl, planté dans sa culotte de cheval ridiculement large, restait indifférent. Alors je lui criai que c'était une disgrâce: «Dans cette situation, on peut se passer d'une telle nourriture!» Hartl me tourna le dos et s'éloigna; Hafner rejetait les conserves dans un carton tandis qu'un autre officier, le jeune Nagel, essayait de me calmer: «Voyons, Herr Obersturmführer»… – «Non, ce n'est pas normal, on doit penser à des questions comme ça. C'est cela, sa responsabilité». – «Absolument, grimaçait Hafner. Je vais aller chercher autre chose». Quelqu'un me versa un gobelet de rhum que j'avalai d'une traite; cela brûlait, cela faisait du bien. Hartl était revenu et braquait un doigt épais dans ma direction: «Obersturmführer, vous n'avez pas à me parler comme ça». – «Et vous n'aviez pas à… à.,, à»…, bégayai-je en indiquant les caisses renversées. – «Meine Herren! aboya Vogt. Pas de scandale, je vous en prie