, à la seconde leur argent, leurs valeurs et leurs bijoux, ensuite les clefs de leurs appartements, étiquetées de manière lisible, et enfin leurs vêtements et leurs chaussures. Ils devaient se douter de quelque chose, mais ils ne disaient rien; de toute façon, la zone était scellée derrière le cordon. Certains Juifs tentaient de discuter avec les Polizei, mais les Ukrainiens criaient, les frappaient, les renvoyaient dans la queue. Un vent pinçant soufflait, j'avais froid, je regrettais de ne pas avoir pris mon pull-over; de temps en temps, quand le vent se levait, on pouvait distinguer une faible pétarade; la plupart des Juifs ne semblaient pas le remarquer. Derrière la rangée des tables, nos Askaris entassaient par ballots entiers les vêtements confisqués dans des camions; les véhicules repartaient vers la ville, où nous avions installé un centre de tri. J'allai examiner la pile des papiers, jetés en vrac au milieu du terrain pour être brûlés plus tard. Il y avait là des passeports déchirés, des livrets de travail, des cartes de syndicats ou de rationnement, des photos de famille; le vent emportait les feuillets les plus légers, la place en était couverte. Je contemplai quelques photographies: des clichés, des portraits de studio, d'hommes, de femmes et d'enfants, de grands-parents et de bébés joufflus; parfois, une prise de vue de vacances, du bonheur et de la normalité de leur vie d'avant tout ça. Cela me rappelait une photographie que je gardais dans mon tiroir, à côté de mon lit, au collège. C'était le portrait d'une famille prussienne d'avant la Grande Guerre, trois jeunes junkers en uniforme de cadets et sans doute leur sœur. Je ne me souviens plus où je l'avais trouvée, peut-être lors d'une de nos rares sorties, chez un brocanteur ou un marchand de cartes postales. À cette époque, j'étais très malheureux, j'avais été placé de force dans cet affreux pensionnat à la suite d'une grande transgression (ceci se passait en France, où nous étions partis quelques années après la disparition de mon père). La nuit, je détaillais cette photo des heures durant, à la lumière de la lune ou sous les couvertures avec une petite lampe de poche. Pourquoi, me demandais-je, ne pouvais-je pas avoir grandi dans une famille parfaite comme celle-là, plutôt que dans cet enfer corrompu? Les familles juives des photos éparpillées semblaient elles aussi heureuses; l'enfer, pour eux, c'était ici, maintenant, et le passé disparu, ils ne pouvaient que le regretter. Au-delà des tables, les Juifs en sous-vêtements tremblaient de froid; des Polizei ukrainiens séparaient les hommes et les garçons des femmes et des petits enfants; les femmes, les enfants et les vieillards, on les chargeait dans des camions de la Wehrmacht pour les transporter au ravin; les autres devaient s'y rendre à pied. Hafner m'avait rejoint «Le Standartenführer vous cherche. Faites attention, il est vraiment en rogne». – «Pourquoi?» – «Il en veut à l'Obergruppenführer de lui avoir imposé ses deux bataillons de police. Il pense que l'Obergruppenführer veut prendre tout le crédit pour l'Aktion». -»Mais c'est idiot». Blobel arrivait, il avait bu et son visage luisait Dès qu'il me vit il se mit à m'insulter de manière grossière: «Qu'est-ce que vous foutez? Ça fait des heures qu'on vous attend». Je le saluai: «Herr Standartenführer! Le SD a ses propres tâches. J'examinais le dispositif, pour prévenir tout incident» Il se calma un peu: «Et alors?» grommela-t-il. – «Tout semble en ordre, Herr Standartenführer». – «Bon. Allez là-haut Le Brigadeführer veut voir tous les officiers». Je repris mon véhicule et suivis les camions; à l'arrivée, les Polizei faisaient descendre les femmes et les enfants, qui rejoignaient les hommes arrivant à pied. De nombreux Juifs, en marchant, chantaient des chants religieux; peu tentaient de s'enfuir, ceux-là étaient vite arrêtés par le cordon ou abattus. De la crête, on entendait nettement les rafales, et les femmes surtout commençaient à paniquer. Mais elles ne pouvaient rien faire. On les divisait en petits groupes et un sous-officier assis à une table les comptait; puis nos Askaris les prenaient et les menaient pardessus la lèvre du ravin. Après chaque série de coups de feu, un autre groupe partait, cela allait très rapidement. Je contournai le ravin par l'ouest pour rejoindre les autres officiers, qui s'étaient postés en haut du versant nord. De là, le ravin s'étendait devant moi: il devait avoir une cinquantaine de mètres de large et peut-être une trentaine de profondeur, et courait sur plusieurs kilomètres; le petit ruisseau, au fond, rejoignait là-bas le Syrets, qui donnait son nom au quartier. On avait posé des planches sur ce ruisseau pour que Juifs et tireurs puissent traverser facilement; au-delà, dispersées un peu partout sur les flancs nus du ravin, se multipliaient de petites grappes blanches. Les «emballeurs» ukrainiens entraînaient leurs charges vers ces tas et les forçaient à s'allonger dessus ou à côté; les hommes du peloton s'avançaient alors et passaient le long des files de gens couchés presque nus, leur tirant à chacun une balle de mitraillette dans la nuque; il y avait trois pelotons en tout. Entre les exécutions quelques officiers inspectaient les corps et administraient des coups de grâce au pistolet. Sur une hauteur, dominant la scène, se tenaient des groupes d'officiers S S et de la Wehrmacht. Jeckeln était là avec son entourage, flanqué du Dr. Rasch; je reconnus aussi plusieurs haut gradés de la 6e armée. Je vis Thomas, qui me remarqua, mais ne me rendit pas mon salut. En face, les petits groupes dévalaient les flancs du ravin et rejoignaient les grappes de corps qui s'étendaient de plus en plus. Le froid devenait mordant, mais on faisait circuler du rhum, j'en bus un peu. Blobel déboula en voiture directement de notre côté du ravin, il avait dû faire le grand tour; il buvait à une petite flasque et vitupérait, il criait que les choses n'allaient pas assez vite. Pourtant les cadences avaient été poussées au maximum. Les tireurs étaient relevés toutes les heures et ceux qui ne tiraient pas les approvisionnaient en rhum et remplissaient les chargeurs. Les officiers parlaient peu, certains tentaient de cacher leur trouble. L'Ortskommandantur avait fait venir une batterie de cuisine de campagne et un pasteur militaire préparait du thé pour réchauffer les Orpo et les membres du Sonderkommando. À l'heure du déjeuner, les officiers supérieurs retournèrent en ville, mais les officiers subalternes restèrent manger avec les hommes. Comme les exécutions devaient continuer sans pause on installa la cantine plus bas, dans une dépression d'où l'on ne voyait pas le ravin. Le groupe était responsable du ravitaillement; quand on déballa les conserves, les hommes, apercevant des rations de boudin noir, se mirent à tempêter et à crier violemment. Hafner, qui venait de passer une heure à administrer des coups de grâce, hurlait en jetant les boîtes ouvertes à terre; «Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel?»; derrière moi, un Waffen-SS vomissait bruyamment. Moi-même j'étais livide, la vue du boudin me renversait le cœur. Je me tournai vers Hartl, le Verwaltungsführer du groupe, et lui demandai comment il avait pu faire cela. Mais Hartl, planté dans sa culotte de cheval ridiculement large, restait indifférent. Alors je lui criai que c'était une disgrâce: «Dans cette situation, on peut se passer d'une telle nourriture!» Hartl me tourna le dos et s'éloigna; Hafner rejetait les conserves dans un carton tandis qu'un autre officier, le jeune Nagel, essayait de me calmer: «Voyons, Herr Obersturmführer»… – «Non, ce n'est pas normal, on doit penser à des questions comme ça. C'est cela, sa responsabilité». – «Absolument, grimaçait Hafner. Je vais aller chercher autre chose». Quelqu'un me versa un gobelet de rhum que j'avalai d'une traite; cela brûlait, cela faisait du bien. Hartl était revenu et braquait un doigt épais dans ma direction: «Obersturmführer, vous n'avez pas à me parler comme ça». – «Et vous n'aviez pas à… à.,, à»…, bégayai-je en indiquant les caisses renversées. – «Meine Herren! aboya Vogt. Pas de scandale, je vous en prie». Tout le monde était visiblement à bout de nerfs. Je m'éloignai et mangeai un peu de pain et un oignon cru; derrière moi, les officiers discutaient avec animation. Un peu plus tard, les officiers supérieurs étaient revenus et Hartl avait dû faire un rapport, car Blobel vint me voir et me réprimanda au nom du Dr. Rasch: «Dans ces circonstances, on doit se comporter en officier». Il me donna l'ordre, lorsque Janssen serait relevé dans le ravin, de le remplacer. «Vous avez votre arme? Oui? Pas de fillettes dans mon Kommando, vous comprenez?» Il postillonnait, il était complètement ivre et ne se contrôlait presque plus. Un peu plus tard je vis remonter Janssen. Il me regardait d'un air mauvais: «À vous». La paroi du ravin, là où je me tenais, était trop abrupte pour que je puisse descendre, je dus refaire le tour et entrer par le fond. Autour des corps, la terre sablonneuse s'imprégnait d'un sang noirâtre, le ruisseau aussi était noir de sang. Une odeur épouvantable d'excréments dominait celle du sang, beaucoup de gens déféquaient au moment de mourir; heureusement, le vent soufflait fortement et chassait un peu ces effluves. Vu de près, les choses se passaient bien moins calmement: les Juifs qui arrivaient en haut du ravin, chassés par les Askaris et les Orpo, hurlaient de terreur en découvrant la scène, ils se débattaient, les «emballeurs» les frappaient à coups de schlague ou de câble métallique pour les obliger à descendre et à se coucher, même au sol ils criaient encore et tentaient de se redresser, et les enfants s'accrochaient à la vie autant que les adultes, ils se relevaient d'un bond et filaient jusqu'à ce qu'un «emballeur» les rattrape et les assomme, souvent les coups partaient à côté et les gens n'étaient que blessés, mais les tireurs n'y prêtaient pas attention et passaient déjà à la victime suivante, les blessés roulaient, se tordaient, gémissaient de douleur, d'autres, au contraire, sous le choc, se taisaient et restaient paralysés, les yeux écarquillés. Les hommes allaient et venaient, ils tiraient coup sur coup, presque sans relâche. Moi, j'étais pétrifié, je ne savais pas ce qu'il fallait faire. Grafhorst arriva et me secoua par le bras: «Obersturmführer!» Il pointa son pistolet vers les corps. «Essayez d'achever les blessés». Je sortis mon pistolet et me dirigeai vers un groupe: un très jeune homme beuglait de douleur, je dirigeai mon pistolet vers sa tête et appuyai sur la détente, mais le coup ne partit pas, j'avais oublié de relever la sûreté, je l'ôtai et lui tirai une balle dans le front, il sursauta et se tut subitement. Pour atteindre certains blessés, il fallait marcher sur les corps, cela glissait affreusement, les chairs blanches et molles roulaient sous mes bottes, les os se brisaient traîtreusement et me faisaient trébucher, je m'enfonçais jusqu'aux chevilles dans la boue et le sang. C'était horrible et cela m'emplissait d'un sentiment grinçant de dégoût, comme ce soir en Espagne, dans la latrine avec les cafards, j'étais encore jeune, mon beau-père nous avait offert des vacances en Catalogne, nous dormions dans un village, et une nuit j'avais été pris de coliques, je courus à la latrine au fond du jardin, m'éclairant avec une lampe de poche, et le trou, propre la journée, grouillait d'énormes cafards bruns, cela m'épouvanta, je tentai de me retenir et revins me coucher, mais les crampes étaient trop fortes, il n'y avait pas de pot de chambre, je chaussai mes grosses bottes de pluie et retournai à la latrine, me disant que je pourrais chasser les cafards à coups de pied et faire vite, je passai la tête par la porte en éclairant le sol, puis je remarquai un reflet sur le mur, j'y dirigeai le faisceau de ma lampe, le mur aussi grouillait de cafards, tous les murs, le plafond aussi, et la planche au-dessus de la porte, je tournai lentement ma tête passée par la porte et ils étaient là aussi, une masse noire, grouillante, et alors je retirai lentement ma tête, très lentement, et je rentrai à ma chambre et me retins jusqu'au matin. Marcher sur les corps des Juifs me donnait le même sentiment, je tirais presque au hasard, sur tout ce que je voyais gigoter, puis je me ressaisis et essayai de faire attention, il fallait quand même que les gens souffrent le moins possible, mais de toute façon je ne pouvais achever que les derniers, en dessous déjà il y avait d'autres blessés, pas encore morts, mais qui le seraient bientôt. Je n'étais pas le seul à perdre contenance, certains des tireurs aussi tremblaient et buvaient entre les fournées. Je remarquai un jeune Waffen-SS, je ne connaissais pas son nom: il commençait à tirer n'importe comment, sa mitraillette tenue à la hanche, il riait affreusement et vidait son chargeur au hasard, un coup à gauche, puis à droite, puis deux coups puis trois, comme un enfant qui suit le tracé du pavé selon une mystérieuse topographie interne. Je m'approchai de lui et le secouai, mais il continuait à rire et à tirer juste devant moi, je lui arrachai la mitraillette et le giflai, puis l'envoyai vers les hommes qui rechargeaient les magasins; Grafhorst m'expédia un autre homme à la place et je lui lançai la mitraillette en criant: «Et fais ça proprement, compris?!! Près de moi, on amenait un autre groupe: mon regard croisa celui d'une belle jeune fille, presque nue mais très élégante, calme, ses yeux emplis d'une immense tristesse. Je m'éloignai. Lorsque je revins elle était encore vivante, à moitié retournée sur le dos, une balle lui était sortie sous le sein et elle haletait, pétrifiée, ses jolies lèvres tremblaient et semblaient vouloir former un mot, elle me fixait avec ses grands yeux surpris, incrédules, des yeux d'oiseau blessé, et ce regard se planta en moi, me fendit le ventre et laissa s'écouler un flot de sciure de bois, j'étais une vulgaire poupée et ne ressentais rien, et en même temps je voulais de tout mon cœur me pencher et lui essuyer la terre et la sueur mêlées sur son front, lui caresser la joue et lui dire que ça allait, que tout irait pour le mieux, mais à la place je lui tirai convulsivement une balle dans la tête, ce qui après tout revenait au même, pour elle en tout cas si ce n'était pour moi, car moi à la pensée de ce gâchis humain insensé j'étais envahi d'une rage immense, démesurée, je continuais à lui tirer dessus et sa tête avait éclaté comme un fruit, alors mon bras se détacha de moi et partit tout seul dans le ravin, tirant de part et d'autre, je lui courais après, lui faisant signe de m'attendre de mon autre bras, mais il ne voulait pas, il me narguait et tirait sur les blessés tout seul, sans moi, enfin, à bout de souffle, je m'arrêtai et me mis à pleurer. Maintenant, pensais-je, c'est fini, mon bras ne reviendra jamais, mais à ma grande surprise il se trouvait de nouveau là, à sa place, solidement attaché à mon épaule, et Hafner s'approchait de moi et me disait: «C'est bon, Obersturmführer. Je vous remplace».