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rendre alors je comprendrais tout et pourrais enfin me reposer. Mais je n'arrivais pas à penser, mes pensées s'entrechoquaient, réverbéraient dans ma tête comme le fracas de rames de métro passant les stations l'une derrière l'autre, dans toutes les directions et à tous les niveaux. De toute façon personne n'avait cure de ce que je pouvais penser. Notre système, notre État se moquait profondément des pensées de ses serviteurs. Cela lui était indifférent que l'on tue les Juifs parce qu'on les haïssait ou parce qu'on voulait faire avancer sa carrière ou même, dans certaines limites, parce qu'on y prenait du plaisir. Tout comme cela lui était indifférent que l'on ne haïsse pas les Juifs et les Tsiganes et les Russes qu'on tuait, et que l'on ne prenne absolument aucun plaisir à les éliminer, aucun plaisir du tout Cela lui était même indifférent, au fond, que l'on refuse de les tuer, aucune sanction ne serait prise, car il savait bien que le réservoir des tueurs disponibles était sans fond, il pouvait y puiser des hommes à volonté, et l'on pourrait tout aussi bien être assigné à d'autres tâches, plus en rapport avec ses talents. Schulz, par exemple, le Kommandant de l'Ek 5 qui avait demandé son remplacement après avoir reçu le Führerbefehl, venait enfin d'être relevé, et on disait qu'il avait obtenu un bon poste à Berlin, à la Staatspolizei. Moi aussi, j'aurais pu demander à partir, j'aurais sans doute même reçu une recommandation positive de Blobel ou du Dr. Rasch. Pourquoi donc ne le faisais-je pas? Sans doute n'avais-je pas encore compris ce que je voulais comprendre. Le comprendrais-je jamais? Rien n'était moins sûr. Une phrase de Chesterton me trottait par la tête: Je n'ai jamais dit que l'on avait toujours tort d'entrer au pays des fées. J'ai seulement dit que c'était toujours dangereux. C'était donc cela, la guerre, un pays des fées perverti, le terrain de jeux d'un enfant dément qui casse ses jouets en hurlant de rire, qui jette gaiement la vaisselle par les fenêtres? Un peu avant six heures, le soleil se coucha et Blobel ordonna un arrêt pour la nuit: les tireurs, de toute façon, n'y voyaient plus. Il tint une conférence rapide, debout derrière le ravin avec ses officiers, pour discuter des problèmes. Des milliers de Juifs attendaient encore sur la place et dans la Melnikova; on en avait déjà fusillé, d'après les comptes, près de vingt mille. Plusieurs officiers se plaignaient du fait qu'on envoyait les condamnés par-dessus le bord du ravin: lorsqu'ils voyaient la scène à leurs pieds, ils paniquaient et devenaient difficiles à contrôler. Après discussion, Blobel décida de faire creuser, par les sapeurs de l'Ortskommandantur, des entrées dans les ravines qui menaient au ravin principal, et de faire venir les Juifs par là; ainsi, ils ne verraient les corps qu'au dernier moment. Il ordonna aussi de faire recouvrir les morts de chaux. Nous regagnâmes nos quartiers. Sur la place devant Lukyanovskoe, des centaines de familles attendaient, assises sur leurs valises ou par terre. Certains avaient fait du feu et préparaient à manger. Dans la rue, c'était pareiclass="underline" la queue remontait jusqu'à la ville, gardée par un mince cordon. Le lendemain matin, à l'aube, cela reprit. Mais je ne pense pas qu'il soit utile de poursuivre la description. Le 1er octobre, tout était fini. Blobel fit dynamiter les flancs du ravin pour recouvrir les corps; on attendait une visite du Reichsführer, il voulait que tout soit propre. En même temps les exécutions continuaient: des Juifs, encore, mais aussi des communistes, des officiers de l'Armée rouge, des marins de la flotte du Dniepr, des pillards, des saboteurs, des fonctionnaires, des bandéristes, des Tsiganes, des Tatars. Puis l'Einsatzkommando 5, dirigé maintenant, à la place de Schulz, par un Sturmbannführer Meier, arrivait à Kiev pour prendre en charge les exécutions et les tâches administratives; notre propre Sonderkommando continuerait à avancer dans le sillage de la 6e armée, vers Poltava et Kharkov; les jours suivant la Grande Action, je fus donc très occupé, car je devais transférer tous mes réseaux et mes contacts à mon successeur, le Leiter III de l'Ek 5. Il fallait aussi gérer les suites de l'action: nous avions collecté cent trente-sept camions de vêtements, destinés aux Volksdeutschen nécessiteux de l'Ukraine; les couvertures iraient à la Waffen-SS pour un hôpital de campagne. Et puis il y avait les rapports à établir: Blobel m'avait rappelé l'ordre de Müller, et m'avait chargé de préparer une présentation visuelle de l'action. Himmler arriva enfin, en compagnie de Jeckeln, et nous gratifia le jour même d'un discours. Après nous avoir expliqué la nécessité d'éradiquer la population juive, afin d'extirper le Bolchevisme à la racine, il nota gravement qu'il était conscient de la difficulté de la tâche; puis presque sans transition il nous exposa sa conception de l'avenir de l'Est allemand. Les Russes, au terme de la guerre, rejetés au-delà des Ourals, pourraient former une Slavland croupion; bien entendu, ils chercheraient régulièrement à revenir; pour les en empêcher, l'Allemagne établirait aux montagnes une ligne de villes-garnisons et de fortins, confiés à la Waffen-SS. Tous les jeunes Allemands seraient astreints à un service de deux ans dans la S S et seraient envoyés là-bas; certes, il y aurait des pertes, mais ces petits conflits de basse intensité permanents permettraient à la Nation allemande de ne pas sombrer dans la mollesse des vainqueurs, et de préserver toute la vigueur du guerrier, vigilant et fort. Protégée par cette ligne, la terre russe et ukrainienne serait ouverte à la colonisation allemande, pour être développée par nos vétérans: chacun, soldat-cultivateur comme ses fils, gérerait une grande et riche propriété; le travail des champs serait assuré par les hilotes slaves, et l'Allemand se bornerait à administrer. Ces fermes seraient disposées en constellation autour de petites villes de garnison et de marché; quant aux affreuses villes industrielles russes, elles seraient à terme rasées; Kiev, une très ancienne ville allemande nommée à l'origine Kiroffo, pourrait toutefois être épargnée. Toutes ces villes se verraient reliées au Reich par un réseau d'autostrades et de trains express à deux étages, avec des cabines-couchettes individuelles, pour lesquels on construirait des voies spéciales de plusieurs mètres de large; ces vastes travaux seraient assurés par les Juifs restants et les prisonniers de guerre. Enfin la Crimée, autrefois terre gothe, tout comme les régions allemandes de la Volga et le centre pétrolier de Bakou, serait annexée au Reich pour devenir une terre de vacances et de loisirs, reliée directement à l'Allemagne, via Brest-Litovsk, par un express; le Führer, après l'accomplissement de ses grands travaux, y viendrait prendre sa retraite. Ce discours frappa les esprits: clairement, même si pour moi la vision esquissée évoquait les fantastiques utopies d'un Jules Verne ou d'un Edgar Rice Burroughs, il y avait, élaboré dans des sphères raréfiées loin au-dessus de la nôtre, un plan, un objectif final. Le Reichsführer profita aussi de l'occasion pour nous présenter le S S-Brigadeführer et Generalmajor der Polizei Dr. Thomas, venu avec lui pour remplacer le Dr. Rasch à la tête de l'Einsatzgruppe. Rasch, en effet, avait quitté Kiev le deuxième jour de l'action, sans même faire ses adieux: Thomas, comme toujours, avait anticipé les événements avec justesse. Les rumeurs allaient bon train; on spéculait sur son conflit avec Koch, on racontait qu'il se serait effondré durant l'action. Le Dr. Thomas, qui avait la Croix de Fer et parlait le français, l'anglais, le grec et le latin, était un homme d'une autre trempe; médecin spécialisé en psychiatrie, il avait quitté sa pratique pour le SD en 1934, par idéalisme et par conviction nationale-socialiste. J'eus rapidement l'occasion de mieux le connaître car dès son arrivée il se mit à visiter tous les bureaux du groupe et des Kommandos et à discuter individuellement avec les officiers. Il semblait particulièrement concerné par les troubles psychologiques des hommes et des officiers: comme il nous l'expliqua, en présence du Leiter de l'Ek 5 qui reprenait mes dossiers et de plusieurs autres officiers SD, il était impossible pour un homme sain d'esprit d'être exposé à de telles situations durant des mois sans souffrir de séquelles, parfois graves. En Lettonie, dans l'Einsatzgruppe A, un Untersturmführer était devenu fou et avait tué plusieurs autres officiers avant d'être abattu à son tour; ce cas préoccupait profondément Himmler et la hiérarchie, et le Reichsführer avait demandé au Dr. Thomas, à qui son ancienne spécialité conférait une sensibilité particulière au problème, de recommander des mesures. Le Brigadeführer promulgua rapidement un ordre inédit: tous ceux qui ne pouvaient plus s'obliger à tuer des Juifs, soit par conscience, soit par faiblesse, devaient se présenter au Gruppenstab pour se voir affecter à d'autres tâches ou même renvoyer en Allemagne, Cet ordre donna lieu à de vives discussions parmi les officiers; certains pensaient que reconnaître ainsi officiellement sa faiblesse laisserait des traces dommageables dans son dossier personnel, et grèverait toute chance de promotion; d'autres au contraire se déclarèrent prêts à prendre le Dr. Thomas au mot, et demandèrent à partir. D'autres encore, comme Lübbe, furent mutés sans avoir rien demandé, sur l'avis des médecins des Kommandos. Les choses se calmaient un peu. Pour mon rapport j'avais décidé, plutôt que de livrer des images en vrac, de faire faire un album de présentation. Cela se révéla tout un travail. Un de nos Orpo, photographe amateur, avait pris plusieurs pellicules en couleurs durant les exécutions, et disposait aussi des produits pour les développer; je lui fis réquisitionner du matériel dans une échoppe pour qu'il me prépare des tirages de ses meilleurs clichés. Je collectai aussi des photographies en noir et blanc, et fis copier tous nos rapports traitant de l'action sur beau papier, fourni par l'intendance du XXIXe corps. Un commis du Stab, de sa belle écriture officielle, calligraphia les légendes et une page de titre, portant la mention La Grande Action de Kiev, et, en plus petit, Rapports et documents et les dates. Parmi les Arbeitjuden spécialisés gardés au nouveau Lager de Syrets, je dénichai un vieux cordonnier qui avait restauré des livres pour des bureaux du Parti et même préparé des albums pour un congrès; von Radomski, le commandant du camp, me le prêta pour quelques jours, et, avec une peau de cuir noir prélevée sur les biens confisqués, il me relia les rapports et les planches de photographies, sous une couverture frappée de l'insigne Sk 4a en repoussé. Puis je présentai le livre à Biobel. Il était ravi; il le feuilletait, s'extasiait sur la reliure et la calligraphie: «Ah, comme je voudrais en avoir un pareil, en souvenir». Il me félicita et m'assura qu'il serait transmis au Reichsführer, voire au Führer lui-même; le Kommando entier pourrait en tirer une grande fierté. Je ne pense pas qu'il considérait cet album comme moi: pour lui, c'était un trophée; pour moi, plutôt une remémoration amère, un rappel solennel. J'en discutai le soir avec une nouvelle connaissance, un ingénieur de la Wehrmacht nommé Osnabrugge. Je l'avais rencontré au casino des officiers, lorsqu'il m'avait offert à boire; il s'était révélé intéressant, et je prenais plaisir à discuter avec lui. Je lui parlai de l'album et il eut cette réflexion curieuse: «Chaque homme doit faire son travail avec amour». Osnabrugge était diplômé d'une université polytechnique du Rhin, spécialisé en travaux de pontage; sa vocation le passionnait, il en parlait avec éloquence: «Vous comprenez, j'ai été formé avec un sentiment de mission culturelle. Un pont, c'est une contribution littérale et matérielle à la communauté, cela crée de nouvelles routes, de nouveaux liens. Et puis, c'est d'une beauté. Pas seulement à regarder: si vous pouviez comprendre les calculs, les tensions et les forces, les arches et les câbles, comment tout cela s'équilibre par le jeu des mathématiques!» Or lui-même n'avait jamais construit de pont: il avait dessiné des projets, mais aucun n'avait été réalisé. Puis la Wehrmacht l'avait envoyé ici pour expertiser les destructions de ponts par les Soviétiques. «C'est fascinant, voyez-vous. De même qu'aucun pont n'est jamais construit de la même façon, aucun pont ne saute de la même façon. Il y a toujours des surprises, c'est très instructif. Mais quand même, ça me désole de voir ça. Ce sont de si beaux ouvrages. Si vous voulez bien, je vous montrerai». J'acceptai avec plaisir, j'étais un peu plus libre, maintenant. Il me fixa rendez-vous au pied du plus grand des ponts détruits du Dniepr et je l'y retrouvai un matin. «C'est vraiment impressionnant», commenta-t-il en scrutant les débris, poings sur les hanches, immobile. Cet immense pont métallique à arches, érigé juste sous les falaises de Petchersk, reposait sur cinq piliers massifs en pierre de taille; trois sections entières étaient à l'eau, coupées net par les charges; en face, deux sections tenaient encore. Les sapeurs du génie construisaient un ponton juste à côté, avec des poutrelles et des éléments en bois jetés sur de gros canots gonflables; ils avaient déjà traversé presque la moitié du fleuve. En attendant, le trafic s'effectuait par barges, et une foule attendait sur la grève, militaires et civils. Osnabrugge disposait d'un canot à moteur. Nous contournâmes le ponton en cours de construction et il accosta lentement aux poutrelles tordues du pont effondré. «Vous voyez, m'indiquait-il en désignant les piliers, là, ils ont même fait tomber l'arche de soutènement, mais là-bas, non. En fait ce n'était pas la peine, il suffisait de sectionner les éléments porteurs et tout le reste partait Ils ont fait du zèle». – «Et les piliers?» – «Tous bons, sauf peut-être celui du milieu. On est en train de voir ça. De toute façon on le reconstruira certainement, mais pas tout de suite». Je regardai autour de moi tandis qu'Osnabrugge me signalait encore des détails. Au sommet des falaises boisées, transformées par l'automne en flambée orange et jaune, avec des touches de rouge vif comme semées au hasard, les coupoles dorées de la lavra étincelaient au soleil. La ville se cachait derrière et l'on ne voyait aucune habitation de ce côté-là.