Выбрать главу

Plus bas, en aval, deux autres ponts démolis barraient le fleuve. La rivière coulait paresseusement entre les poutrelles à moitié immergées; devant nous, une barge chargée de paysannes en foulards bariolés et de soldats encore assoupis avançait posément En contemplant les longues algues ondoyant sous la surface je fus pris comme d'un dédoublement de la vision: je distinguais nettement les algues et en même temps je croyais voir de grands corps de hussards napoléoniens, en uniforme vert pomme, vert bouteille ou jaune, avec cocardes et plumes d'autruches ondulées, dérivant avec le courant Ce fut très intense et je dus prononcer le nom de l'empereur car Osnabrugge reprit soudainement: «Napoléon? Justement, j'ai trouvé un livre sur Eblé avant de partir, vous savez, le chef des ingénieurs? Un type admirable. Presque le seul, à part Ney, qui se soit mouillé, c'est le cas de le dire, le seul des officiers supérieurs de Napoléon qui soit mort, aussi. À Königsberg, à la fin de l'année, des suites de ses travaux de pontage sur la Berezina». – «Oui, la Berezina, c'est connu». – «Nous, on l'a dépassée en moins d'une semaine. Vous saviez qu'Eblé y avait fait construire deux ponts? Un pour les hommes et un pour le matériel roulant, dont les officiers en carriole, bien sûr». Nous repartions vers la berge. «Vous devriez lire Hérodote, lui dis-je. Il a de belles histoires de ponts aussi». – «Oh, je connais ça, je connais». Il désigna le ponton du génie: «Les Perses construisaient déjà sur des bateaux, comme cela». Il fit une moue. «Mieux, sans doute». Il me laissa sur la grève et je lui serrai amicalement la main. «Merci pour l'expédition. Ça m'a fait un grand bien. À bientôt, alors!» – «Oh, je ne sais pas. Je dois partir demain pour Dniepropetrovsk. J'ai vingt-trois ponts à voir en tout, figurez-vous! Mais on se recroisera certainement un jour».

Mon anniversaire tombe le 10 octobre et cette année-là Thomas m'avait invité à dîner. À la fin de l'après-midi, plusieurs officiers vinrent avec une bouteille de cognac me présenter leurs félicitations et nous bûmes quelques verres. Thomas nous rejoignit de très bonne humeur, leva un toast à ma santé, puis me tira de côté en me serrant la main: «Mon cher, je t'apporte une bonne nouvelle en guise de cadeau: tu vas être promu. C'est encore un secret, mais j'ai vu les papiers chez Hartl. Le Reichsführer, après l'Aktion, a demandé au Gruppenchef de lui soumettre une liste des hommes et des officiers méritants. Ton album a fait très bonne impression et ton nom a été mis sur la liste. Je sais que Hartl a essayé de s'y opposer, il ne t'a toujours pas pardonné tes mots durant l'Aktion, mais Blobel t'a soutenu. Tu ferais bien d'ailleurs d'aller t'excuser auprès de Hartl un de ces jours». – «C'est hors de question. C'est bien plutôt à lui de venir s'excuser». Il rit et haussa les épaules: «Comme tu veux, Hauptsturmführer. Mais ton attitude ne te facilite pas la vie». Je m'assombris: «Mon attitude est celle d'un officier S S et d'un national-socialiste. Que ceux qui peuvent en dire autant viennent me faire des reproches». Je changeai de sujet: «Et toi?» – «Quoi, moi?» – «Tu ne vas pas être promu, toi?» Il sourit largement: «Je ne sais pas. Tu verras bien». – «Attention! Je te rattrape». Il rit et je ris avec lui. «Ça m'étonnerait», dit-il.