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La ville reprenait lentement vie. Après avoir rebaptisé les rues principales -la Khrechtchatik était devenue l'Eiehhornstrasse, en honneur du général allemand entré à Kiev en 1918, le boulevard Chevtchenko la Rovnoverstrasse, l'Artyoma la Lembergstrasse, et ma préférée, la Tchekistova, une vulgaire Göthenstrasse -, l'Ortskommandantur avait autorisé quelques restaurants privés à ouvrir; le meilleur d'entre eux, disait-on, était tenu par un Volksdeutschen d'Odessa qui avait repris à son compte la cantine pour hauts fonctionnaires du Parti où il travaillait comme cuisinier. Thomas y avait fait réserver une table. Tous les clients étaient des officiers allemands, à part deux cadres ukrainiens qui discutaient avec des officiers de l'AOK: je reconnus Bahazy, le «maire» de Kiev mis en place par Eberhard; le SD le soupçonnait de corruption massive, mais il soutenait Melnyk et von Reichenau avait donné son accord, et nous avions fini par retirer nos objections. D'épais rideaux en faux velours masquaient les fenêtres, une bougie éclairait chaque alcôve; on nous plaça dans un coin, un peu en retrait, et on nous apporta des zakouski ukrainiens -cornichons, ail mariné et lard fumé – avec de la vodka au miel et au poivre, glacée. Nous bûmes des toasts en grignotant les zakouski et en bavardant. «Alors, rigolait Thomas, t'es-tu laissé tenter par l'offre du Reichsführer, comptes-tu t'installer comme gentleman-farmer?» – «Je ne pense pas! Je ne suis pas très doué pour les travaux des champs». Déjà Thomas passait à la Grande Action:

«C'était vraiment très dur, très désagréable, commentait-t-il. Mais c'était nécessaire». Je ne voulais pas poursuivre: «Qu'est-ce qui est arrivé à Rasch, alors?» demandai-je. – «Oh, lui! J'étais sûr que tu allais me le demander». Il tira une petite liasse de feuilles pliées de la poche de sa tunique: «Tiens, lis ça. Mais motus, hein?» C'était un rapport sur papier à en-tête du groupe, signé par Rasch, et daté de quelques jours avant la Grosse Aktion. Je le parcourus rapidement; à la fin, Rasch exprimait le doute que tous les Juifs puissent être éliminés, et soulignait qu'ils n'étaient pas le seul danger: L'appareil bolchevique est loin d'être identique à la population juive. Dans de telles conditions nous manquerons l'objectif de la sécurité politique si nous remplaçons la tâche principale, qui est de détruire la machine communiste, par celle, relativement plus aisée, d'éliminer les Juifs. Il insistait aussi sur l'impact négatif, pour la reconstruction de l'industrie ukrainienne, de la destruction des Juifs, et proposait de manière argumentée la mise en œuvre à grande échelle de la force de travail juive. Je rendis le rapport à Thomas, qui le replia soigneusement et le rempocha. «Je vois», dis-je en pinçant les lèvres. «Mais tu reconnaîtras qu'il n'a pas tout à fait tort». – «Bien entendu! Mais ça ne sert à rien de piquer des coups de gueule. Ça ne fait rien avancer. Souviens-toi de ton rapport de 39. Le Brigadeführer Thomas, lui, a fait dynamiter des synagogues parisiennes par des extrémistes français. La Wehrmacht l'a viré de France, mais le Reichsführer était ravi». La vodka était finie et on débarrassait; puis on nous apporta du vin français, du bordeaux. «Mais où ont-ils déniché ça?» m'étonnai-je. – «Une petite surprise: je me les suis fait envoyer de France par un ami. Imagine-toi, elles sont arrivées indemnes. Il y en a deux». J'étais très touché; dans les circonstances présentes, c'était vraiment un beau geste. Je goûtai le vin avec volupté. «Je l'ai bien laissé reposer, nota Thomas. Ça change de la piquette moldave, n'est-ce pas?» Il leva son verre. «Tu n'es pas le seul à fêter ton anniversaire, je crois». – «C'est vrai». Thomas était un de mes rares collègues à savoir que j'avais une sœur jumelle; d'ordinaire, je n'en parlais pas, mais il l'avait remarqué à l'époque dans mon dossier, et je lui avais tout expliqué. «Cela fait combien de temps que tu ne l'as pas vue?»

– «Bientôt sept ans».

– «Et tu as des nouvelles?» – «De temps à autre. Rarement en fait». – «Elle vit toujours en Poméranie?» – «Oui. Ils vont régulièrement en Suisse. Son mari passe pas mal de temps dans les sanatoriums». – «Elle a eu des enfants?» – «Je ne pense pas. Ça m'étonnerait. Je ne sais pas si son mari en est même capable. Pourquoi?» Il leva de nouveau son verre: «À sa santé, alors?» – «À sa santé». Nous bûmes en silence, on nous apportait les plats, nous mangeâmes en bavardant agréablement. Après le repas Thomas fit ouvrir la seconde bouteille et tira deux cigares de sa vareuse.

«Maintenant ou avec le cognac?» Je rosis de plaisir, mais en même temps je me sentais vaguement gêné: «Tu es un vrai magicien, dis. Fumons-les avec le cognac, mais finissons d'abord le vin». La discussion se porta sur la situation militaire. Thomas était très optimiste: «Ici, en Ukraine, ça avance bien. Von Kleist fonce sur Melitopol et Kharkov va tomber dans une semaine ou deux. Quant à Odessa, c'est du jour au lendemain. Mais surtout, l'offensive sur Moscou est en train de tout enfoncer. Depuis la jonction de Hoth et de Hoepner, à Vyazma, on a encore fait un demi-million de prisonniers! L'Abwehr parle de trente-neuf divisions anéanties. Les Russes ne pourront jamais supporter ce niveau de pertes. Et puis, Guderian est déjà presque à Mtsensk et rejoindra bientôt les autres. C'était un vrai coup de génie du Führer, d'envoyer Guderian ici finir Kiev, puis de le renvoyer sur Moscou. Les Rouges n'y ont rien compris. À Moscou, ça doit être la panique. Dans un mois on y est et après, la guerre est finie». – «Oui, mais si on ne prend pas Moscou?» – «On va prendre Moscou». J'insistai: «Oui, mais si on ne la prend pas? Qu'est-ce qui se passe? Comment est-ce que la Wehrmacht passe l'hiver? Tu as parlé aux gens de l'intendance? Ils n'ont rien prévu pour l'hiver, rien. Nos soldats sont toujours en uniforme d'été. Même s'ils commencent dès maintenant à livrer des vêtements chauds, ils ne pourront jamais équiper les troupes proprement. C'est criminel! Même si on prend Moscou, on va perdre des dizaines de milliers de types, juste de froid et de maladie». – «Tu es un pessimiste. Je suis certain que le Führer a tout prévu». -»Non. L'hiver n'est pas prévu. J'en ai discuté, à l'AOK, ils n'ont rien, ils n'arrêtent pas d'envoyer des messages à Berlin, ils sont catastrophés». Thomas haussa les épaules: «On s'en sortira. À Moscou, on trouvera tout ce qu'il faut». – «Tu peux être sûr que les Russes détruiront tout avant de se retirer. Et puis si on ne prend pas Moscou?» – «Pourquoi veux-tu qu'on ne prenne pas Moscou? Les Rouges sont incapables de résister à nos panzers. Ils ont mis tout ce qu'ils avaient à Vyazma et on les a écrasés». -»Oui, parce que le beau temps tient. Mais d'un jour à l'autre les pluies vont commencer. À Uman, il a même déjà neigé!» Je m'échauffais, je sentais le sang me monter au visage. «Tu as vu cet été ce qui se passe quand il pleut un jour, deux jours? Là, ça va durer deux ou trois semaines. Chaque année, en cette saison, le pays entier s'arrête, depuis toujours. Alors les armées devront s'arrêter aussi. Et après, ça sera le froid». Thomas me fixait d'un air narquois; mes joues brûlaient, je devais être rouge. «Tu es devenu un vrai expert militaire, ma parole», commenta-t-il. – «Pas du tout. Mais à force de passer ses journées avec des soldats on apprend des choses. Et puis je lis. Par exemple, j'ai lu un livre sur Charles XII». Je gesticulais maintenant. «Tu vois Romny? Dans la région où Guderian a fait sa jonction avec von Kleist? Eh bien, c'est là que Charles XII avait son QG, en décembre 1708, un peu avant Poltava. Lui et Pierre manœuvraient avec des troupes chères, qu'il fallait économiser, ils dansaient l'un autour de l'autre depuis des mois. Puis à Poltava Pierre égratigne les Suédois et tout de suite ils se retirent. Mais ça, c'est encore la guerre féodale, la guerre de seigneurs soucieux d'honneur et surtout égaux entre eux, et donc leur guerre reste au fond courtoise, une sorte de jeu cérémonial ou une parade, presque du théâtre, en tout cas pas trop meurtrière. Alors qu'après, quand le sujet du roi, manant ou bourgeois, devient un citoyen, c'est-à-dire quand l'État se démocratise, là, la guerre, tout à coup, devient totale et terrible, elle devient sérieuse. C'est pour ça que Napoléon a écrasé toute l'Europe: pas parce que ses armées étaient plus nombreuses ou parce qu'il était plus fin stratège que ses adversaires, mais parce que les vieilles monarchies lui faisaient encore la guerre à l'ancienne, de manière limitée. Alors que lui ne faisait déjà plus une guerre limitée. La France de Napoléon est ouverte aux talents, comme on disait, les citoyens participent à l'administration, et l'État régule mais c'est le peuple qui est souverain; ainsi cette France-là fait naturellement une guerre totale, avec toutes ses forces mises en jeu. Et ce n'est que lorsque ses ennemis l'ont compris et ont commencé à faire la même chose, que Rostoptchine brûle Moscou et qu'Alexandre soulève les Cosaques et les paysans pour harceler la Grande Armée durant la retraite, que la chance a tourné. Dans la guerre de Pierre Ier et de Charles XII, on ne risque qu'une petite mise: si on la perd, on arrête de jouer. Mais quand c'est la Nation entière qui fait la guerre, elle joue tout et doit miser encore et encore jusqu'à la banqueroute totale. Et c'est ça le problème. Si on ne prend pas Moscou, on ne pourra pas arrêter et négocier une paix raisonnable. Donc on devra continuer. Mais veux-tu que je te dise le fond de ma pensée? Pour nous, cette guerre, c'est un pari. Un pari gigantesque, qui engage toute la Nation, tout le Volk, mais un pari quand même. Et un pari, tu le gagnes ou tu le perds. Les Russes, eux, ne peuvent pas s'offrir ce luxe. Pour eux ce n'est pas un pari, c'est une catastrophe qui s'est abattue sur leur pays, un fléau. Et tu peux perdre un pari, mais tu ne peux pas perdre devant un fléau, tu es obligé de le surmonter, tu n'as pas le choix». J'avais débité tout cela d'une traite, rapidement, reprenant à peine mon souffle. Thomas se taisait, il buvait son vin. «Et encore une chose, ajoutai-je vivement. Je te le dis à toi, à toi seulement. Le meurtre des Juifs, au fond, ne sert à rien. Rasch a absolument raison. Ça n'a aucune utilité économique ou politique, ça n'a aucune finalité d'ordre pratique. Au contraire c'est une rupture d'avec le monde de l'économie et de la politique. C'est le gaspillage, la perte pure. C'est tout. Et donc ça ne peut avoir qu'un sens: celui d'un sacrifice définitif, qui nous lie définitivement, nous empêche une fois pour toutes de revenir en arrière. Tu comprends? Avec ça, on sort du monde du pari, plus de marche arrière possible. L'Endsieg ou la mort. Toi et moi, nous tous, nous sommes liés maintenant, liés à l'issue de cette guerre par des actes commis en commun. Et si on s'est trompés dans nos calculs, si on a sous-estimé le nombre d'usines que les Rouges ont montées ou déplacées derrière l'Oural, alors on est foutus». Thomas finissait son vin. «Max, dit-il enfin, tu penses trop. C'est mauvais pour toi. Cognac?» Je commençais à tousser et fis signe que oui de la tête. La toux continuait, par quintes, j'avais comme quelque chose de lourd bloqué au niveau du diaphragme, quelque chose qui ne voulait pas sortir, et j'eus un renvoi assez violent. Je me levai rapidement en m'excusant et filai vers l'arrière du restaurant. Je trouvai une porte, l'ouvris, elle donnait sur une cour intérieure. J'étais pris de haut-le-cœur terribles: enfin je vomis un peu. Cela me soulagea mais me laissa épuisé, je me sentais vidé, je dus m'appuyer quelques minutes contre une charrette rangée là, brancards en l'air. Puis je rentrai. J'allai trouver la serveuse et lui demandai de l'eau: elle m'apporta un seau, je bus un peu et me rinçai le visage. Puis je retournai m'asseoir. «Pardonne-moi». – «Ça ne va pas? Tu es malade?» – «Non, ce n'est rien, juste un malaise». Ce n'était pas la première fois. Mais je ne sais pas au juste quand ça avait commencé. À Jitomir, peut-être. Je n'avais vomi qu'une seule fois ou deux, mais, régulièrement, après les repas, j'étais pris de ces haut-le-cœur désagréables et fatigants, toujours précédés d'une toux sèche. «Tu devrais voir un médecin», dit Thomas. On avait servi les cognacs et je bus un peu. Je me sentais mieux. De nouveau, Thomas m'offrit un cigare; je le pris, mais ne l'allumai pas tout de suite. Thomas avait l'air inquiet «Max-… Ce genre d'idées, garde-les pour toi. Tu pourrais t'attirer des ennuis». – «Oui, je sais. Je t'en parle juste à toi, parce que tu es mon ami». Je changeai abruptement de sujet: «Alors, as-tu déjà jeté ton dévolu?» Il rit: «Pas eu le temps. Mais ça ne doit pas être trop compliqué. La serveuse n'est pas mal, tu avais remarqué?» Je n'avais même pas regardé la serveuse. Mais je dis oui «Et toi?» demanda-t-il. – «Moi? Tu as vu le travail qu'on a? J'ai de la chance si je peux dormir, je n'ai pas d'heures de sommeil à perdre, moi». – «Et en Allemagne? Avant de venir ici? On ne s'est pas beaucoup vus, depuis la Pologne. Et tu es un type discret Tu n'as pas une gentille Fräulein cachée quelque part, qui t'écrit de longues lettres d'amour éplorées, "Max, Max, mon chéri, reviens vite, ah quelle misère la guerre"?» Je ris avec lui et allumai mon cigare. Thomas fumait déjà le sien. J'avais certainement beaucoup bu et j'eus soudain envie de parler: «Non. Pas de Fräulein. Mais bien avant de te rencontrer, j'avais une fiancée. Mon amour d'enfance». Je voyais qu'il était curieux: «Ah oui? Raconte». – «Il n'y a pas grand-chose à raconter. On s'aimait depuis qu'on était tout petits. Mais ses parents étaient contre. Son père, son beau-père plutôt, était un gros bourgeois français, un monsieur à principes. On a été séparés de force, mis dans des internats, loin l'un de l'autre. Elle m'écrivait des lettres désespérées en cachette, moi aussi Et puis on m'a envoyé faire mes études à Paris». – «Et tu ne l'as plus revue?» – «Quelquefois, pendant les vacances, vers dix-sept ans. Et puis je l'ai revue une dernière fois, des années plus tard, juste avant de venir en Allemagne. Je lui ai dit que notre union serait indestructible». – «Pourquoi tu ne l'as pas épousée?» -