Je ne devais pas être le seul à me poser des questions. Une incertitude sourde mais profonde courait dans les rangs de la Wehrmacht. La coopération avec la S S restait excellente, mais la Grande Action avait provoqué des remous inquiets. Un nouvel ordre du jour de von Reichenau commençait à circuler, un texte cru et dur, démenti brutal aux conclusions de Rasch. Les doutes des hommes y étaient décrits comme des idées vagues sur le système bolchevique. Le soldat dans les territoires de l'Est est non seulement un combattant selon les règles de l'art de la guerre, écrivait-il, mais aussi le porteur d'une idéologie nationale impitoyable et le vengeur des bestialités infligées à la Nation allemande et celles qui lui sont proches par la race. Ainsi, le soldat doit avoir une pleine compréhension pour la nécessité d'une vengeance sévère mais juste contre la Juiverie sous-humaine. La pitié humaine devait être bannie: offrir à manger à un Slave de passage, peut-être un agent bolchevique, était de la pure irréflexion, un acte humanitaire mal entendu. Les villes seraient détruites, les partisans anéantis, les hésitants aussi. Ces idées, bien entendu, ne venaient pas toutes de von Reichenau, le Reichsführer devait lui avoir soufflé quelques passages, mais l'essentiel restait que cet ordre travaillait en direction du Führer selon sa ligne et vers son but, pour reprendre la si belle expression d'un obscur fonctionnaire du ministère de l'Agriculture prussien, et il était donc peu étonnant que le Führer en ait été ravi, qu'il l'ait fait distribuer à titre d'exemple à toutes les armées de l'Est. Mais je doutais que cela suffise à rasséréner les esprits. Le national-socialisme était une philosophie entière, totale, une Weltanschauung, comme nous disions; chacun devait pouvoir s'y retrouver, il devait y avoir place pour tous. Or là, c'était comme si l'on avait forcé une ouverture dans ce tout et y avait engagé toutes les destinées du national-socialisme, par une voie unique et sans retour, et que tous devaient suivre, jusqu'au bout.
La fatalité des choses, à Kiev, ne faisait qu'accroître mon malaise. Dans le couloir du palais des jeunes vierges, je croisai une connaissance de Berlin: «Herr Sturmbannführer Eichmann! Vous avez été promu. Mes félicitations!» – «Ah, Doktor Aue. Justement je vous cherchais. J'ai un paquet pour vous. On me l'a remis au Prinz-Albrecht-Palais». J'avais connu cet officier à l'époque où il montait les Bureaux centraux de l'émigration juive, pour Heydrich; il passait souvent à mon département nous consulter sur des questions juridiques. Il était alors Obersturmführer; maintenant, il arborait ses nouveaux galons au col d'un uniforme de ville noir qui tranchait sur notre feldgrau de campagne. Il se pavanait, on aurait dit un petit coq; c'était curieux, il m'avait laissé le souvenir d'un fonctionnaire empressé et besogneux, je ne le reconnaissais pas. «Et qu'est-ce qui vous amène ici?» lui demandai-je en l'introduisant dans mon bureau. – «Votre paquet, et j'en ai un autre pour un de vos collègues». – «Non, je veux dire à Kiev». Nous nous étions assis et il se pencha en avant avec un air de conspirateur: «Je suis venu voir le Reichsführer». Il rayonnait visiblement de fierté et semblait avide de parler: «Avec mon Amtchef. Sur invitation spéciale». Il se pencha à nouveau: il ressemblait ainsi à un oiseau de proie, petit, mais furtif.
«J'ai dû présenter un rapport. Un rapport statistique. Établi par mes services. Vous savez que je dirige un Referat, maintenant?» – «Non, je ne le savais pas. Je vous en félicite». – «Le IV B 4. Pour les questions juives.» Il avait posé sa casquette sur mon bureau et tenait une serviette de cuir noir serrée sur ses genoux; il tira un étui de la poche de sa tunique, en sortit de grosses lunettes, les chaussa, et ouvrit la serviette pour en extraire une large enveloppe, assez épaisse, qu'il me remit. «Voilà la bête. Bien entendu, je ne vous demande pas ce que c'est». – «Oh, mais je peux vous le dire. Ce sont des partitions». – «Vous êtes musicien? Moi aussi, figurez-vous, un peu. Je joue du violon». – «En fait non. C'était pour quelqu'un d'autre, mais entretemps il est mort». Il ôta ses lunettes: «Ah. Je suis bien désolé. Cette guerre est vraiment terrible. Au fait, enchaîna-t-il, votre ami le Dr. Lulley m'a aussi confié une petite note, en me priant de percevoir pour lui des frais de port» – «Aucun problème. Je vous enverrai ça d'ici à ce soir. Où logez-vous?» – «Avec l'état-major du Reichsführer». -»Très bien. Merci beaucoup pour la commission. C'était très aimable de votre part» – «Oh, c'était un plaisir. Entre SS-Männer il faut s'aider mutuellement Je suis seulement navré que ce soit arrivé trop tard». Je haussai les épaules: «C'est comme ça. Je peux vous offrir un verre?» – «Oh, je ne devrais pas. Le service, vous savez. Mais»… Il semblait désolé et je lui tendis une perche: «Ici, on dit Krieg ist Krieg»… Il acheva la phrase avec moi:
«…und Schnaps ist Schnaps. Oui, je sais. Un tout petit, alors». Je tirai de mon coffre deux gobelets et la bouteille que je gardais pour mes invités. Eichmann se leva pour proposer le toast, cérémonieux: «À la santé de notre Führer!» Nous trinquâmes. Je voyais qu'il avait encore envie de parler. «En quoi consistait votre rapport, alors? Si ce n'est pas un secret».
– «Eh bien, tout ça est très hush-hush, comme disent les Anglais. Mais à vous je peux le dire. Le Gruppenführer et moi-même avons été envoyés ici par der Chef» – il parlait de Heydrich, maintenant installé à Prague en tant que Reichsprotektor adjoint – «pour discuter avec le Reichsführer du plan d'évacuation des Juifs du Reich». – «Évacuation?» – «Précisément. Vers l'Est. D'ici à la fin de l'année,» – «Tous?»
– «Tous». – «Et où vont-ils être envoyés?» – «La plupart dans l'Ostland, sans doute. Et dans le Sud aussi pour la construction de la Durchgangstrasse IV. Ce n'est pas encore fixé». – «Je vois. Et votre rapport?» – «Un résumé statistique. Je l'ai présenté en personne au Reichsführer. Sur la situation globale par rapport à l'émigration juive». Il leva un doigt. «Vous savez combien il y en a?» – «De quoi?»
– «De Juifs. En Europe». Je secouai la tête: «Je n'en ai aucune idée». – «Onze millions! Onze millions, vous vous rendez compte? Bien entendu, pour les pays que nous ne contrôlons pas encore, comme l'Angleterre, les chiffres sont approximatifs. Comme ils n'ont pas de lois raciales, on a dû se baser sur des critères religieux. Mais quand même ça donne un ordre de grandeur. Rien qu'ici en Ukraine vous en avez presque trois millions». Il prit un ton encore plus pédant: «Deux millions neuf cent quatre-vingt-quatorze mille six cent quatre-vingt-quatre, pour être précis». – «En effet, c'est précis. Mais dites-moi, ce n'est pas avec un Einsatzgruppe qu'on va pouvoir faire grand-chose». – «Justement. D'autres méthodes sont à l'étude». Il regarda sa montre et se leva. «Maintenant vous m'excuserez, je dois retourner retrouver l'Amtchef. Merci pour le verre». – «Merci pour le paquet! Je vous fais parvenir l'argent pour Lulley tout à l'heure». Ensemble, nous dressâmes le bras pour tonner: «Heil Hitler!» Eichmann parti, je me rassis et contemplai le paquet posé sur mon; bureau. Il contenait les partitions de Rameau et de Couperin que j'avais commandées pour le petit Juif de Jitomir. Cela avait été une bêtise, une naïveté sentimentale; néanmoins cela m'emplissait d'une grande mélancolie. Je croyais maintenant mieux comprendre les réactions des hommes et des officiers pendant les exécutions. S'ils souffraient, comme j'avais souffert durant la Grande Action, ce n'était pas seulement à cause des odeurs et de la vue du sang, mais à cause de la terreur et de la douleur morale des condamnés; et de même, ceux que l'on fusillait souffraient souvent plus de la douleur et de la mort, devant leurs yeux, de ceux qu'ils aimaient, femmes, parents, enfants chéris, que de leur propre mort, qui leur venait à la fin comme une délivrance. Dans beaucoup de cas, en venais-je à me dire, ce que j'avais pris pour du sadisme gratuit, la brutalité inouïe avec laquelle certains hommes traitaient les condamnés avant de les exécuter, n'était qu'une conséquence de la pitié monstrueuse qu'ils ressentaient et qui, incapable de s'exprimer autrement, se muait en rage, mais une rage impuissante, sans objet, et qui devait donc presque inévitablement se retourner contre ceux qui en étaient la cause première. Si les terribles massacres de l'Est prouvent une chose, c'est bien, paradoxalement, l'affreuse, l'inaltérable solidarité de l'humanité. Aussi brutalisés et accoutumés fussent-ils, aucun de nos hommes ne pouvait tuer une femme juive sans songer à sa femme, sa sœur ou sa mère, ne pouvait tuer un enfant juif sans voir ses propres enfants devant lui dans la fosse. Leurs réactions, leur violence, leur alcoolisme, les dépressions nerveuses, les suicides, ma propre tristesse, tout cela démontrait que l'autre existe, existe en tant qu'autre, en tant qu'humain, et qu'aucune volonté, aucune idéologie, aucune quantité de bêtise et d'alcool ne peut rompre ce lien, ténu mais indestructible. Cela est un fait, et non une opinion.