Arrivé à Iagotine, j'étais tellement crotté que le sous-officier responsable de la gare ne reconnut pas mon grade et m'accueillit par une bordée d'injures parce que je traînais de la boue dans sa salle d'attente. Je posai mon paquetage sur un banc et rétorquai durement: «Je suis officier et vous n'avez pas à me parler comme ça». Je ressortis rejoindre Hanika, qui m'aida à me rincer un peu à une pompe à main. Le sous-officier se confondit en excuses lorsqu'il vit mes pattes de col, qui étaient toujours celles d'un Obersturmführer; il m'invita à prendre un bain et à dîner. Je lui remis la lettre pour Thomas, qui partirait avec le courrier. Il me logea dans une chambrette pour officiers; Hanika dormit sur un banc dans la salle d'attente, avec des permissionnaires qui attendaient le train de Kiev. Le chef de station me réveilla en pleine nuit: «Il y a un train dans vingt minutes. Venez». Je m'habillai à la hâte et sortis. La pluie avait cessé mais tout dégouttait encore, les rails brillaient sous les tristes lampadaires de la gare. Hanika m'avait rejoint avec les paquets. Puis le train arriva, ses freins grinçant longuement, par à-coups, avant l'arrêt. Comme tous les trains se rapprochant du front, il était à moitié vide, on avait le choix des compartiments. Je me recouchai et me rendormis. Si Hanika grinça des dents, je ne l'entendis pas.
Lorsque je me réveillai nous n'avions même pas dépassé Lubny. Le train s'arrêtait souvent, à cause d'alertes, ou pour laisser passer des convois prioritaires. Près des toilettes, je fis la connaissance d'un Major de la Luftwaffe, qui rentrait de permission pour rejoindre son escadron à Poltava. Cela faisait cinq jours qu'il avait quitté l'Allemagne. Il me parla du moral des civils du Reich, qui restaient confiants bien que la victoire se fît attendre, et très aimablement nous offrit un peu de pain et de saucisson. Aux gares aussi on trouvait parfois de quoi grignoter. Le train avait son propre temps, je ne me sentais pas pressé. À l'arrêt je contemplais longuement la tristesse des gares russes. Les équipements à peine installés paraissaient déjà vétustes; les ronces et les herbes folles envahissaient les voies; çà et là, même en cette saison, on apercevait l'éclat de couleur d'une fleur tenace, perdue parmi le gravier imbibé d'huile noire. Les vaches qui traversaient placidement semblaient chaque fois surprises lorsque la sirène mugissante d'un train venait déranger leur méditation. Un gris terne de boue et de poussière recouvrait tout. Sur les chemins longeant les rails, un gamin crasseux poussait un vélo rafistolé, ou bien une vieille paysanne clopinait vers la gare pour tenter d'y vendre quelques légumes moisis. Je me laissai envahir par les ramifications sans fin du système des voies, des aiguillages contrôlés par des manœuvres abrutis et alcooliques. Aux gares de triage, on voyait attendre des files interminables de wagons sales, graisseux, boueux, chargés de blé, de charbon, de fer, de pétrole, de bétail, toutes les richesses de l'Ukraine occupée saisies pour être envoyées en Allemagne, toutes ces choses dont les hommes ont besoin, déplacées d'un endroit à un autre selon un plan de circulation grandiose et mystérieux. C'était donc pour cela qu'on faisait la guerre, pour cela que les hommes mouraient? Or même dans la vie de tous les jours il en est ainsi. Quelque part, un homme perd son existence, couvert de poussière de charbon, dans les profondeurs étouffantes d'une mine; ailleurs, plus loin, un autre se repose au chaud, revêtu d'alpaga, enfoncé avec un bon livre dans un fauteuil, sans jamais songer d'où et comment lui viennent ce fauteuil, ce livre, cet alpaga, cette chaleur. Le national-socialisme avait voulu faire en sorte que chaque Allemand, à l'avenir, puisse avoir sa part modeste des bonnes choses de la vie; or, dans les limites du Reich, cela s'était révélé impossible; ces choses, maintenant, nous les prenions aux autres. Cela était-il juste? Tant que nous en avions la force et le pouvoir, oui, car en ce qui concerne la justice, il n'y a pas d'instance absolue, et chaque peuple définit sa vérité et sa justice. Mais si jamais notre force faiblissait, si notre pouvoir flanchait, alors il faudrait subir la justice des autres, aussi terrible soit-elle. Et cela aussi serait juste.
À Poltava, Blobel m'envoya à l'épouillage dès qu'il me vit. Puis il me renseigna sur la situation. «Le Vorkommando a pu entrer à Kharkov le 24, avec le IVe corps d'armée. Ils ont déjà établi un bureau». Mais Callsen manquait absolument d'hommes et demandait d'urgence des renforts. Pour le moment, toutefois, les routes étaient bloquées par les pluies et la boue. Le train n'allait pas plus loin car les voies devaient être remises en état et élargies, et cela, aussi, ne pourrait se faire que lorsque les déplacements redeviendraient possibles. «Dès qu'il gèlera vous vous rendrez à Kharkov avec quelques autres officiers et des troupes; le Kommandostab vous rejoindra un peu plus tard. Le Kommando entier prendra ses quartiers d'hiver à Kharkov».
Hanika se révéla vite une bien meilleure ordonnance que Popp. Tous les matins, je trouvais mes bottes cirées et un uniforme nettoyé, séché et repassé; au petit déjeuner, il produisait souvent quelque chose pour améliorer l'ordinaire. Il était très jeune; il avait été versé de la Hitlerjugend dans la Waffen-SS, et de là s'était retrouvé affecté au Sonderkommando; mais il ne manquait pas de qualités. Je le formai au classement des dossiers, pour qu'il puisse me ranger ou me trouver des documents. Ries était passé à côté d'une perle: le garçon était aimable, serviable, il suffisait de savoir le prendre. La nuit, pour un peu, il aurait dormi en travers de ma porte, comme un chien ou un domestique de roman russe. Mieux nourri, reposé, son visage s'arrondissait, c'était en fait un beau garçon malgré l'acné juvénile.
Blobel, lui, devenait de plus en plus lunatique; il buvait, piquait des crises de rage folles, sans aucun prétexte. Il se choisissait parmi les officiers une tête de Turc, et il le poursuivait des jours durant, sans relâche, le harcelant sur chaque aspect de son travail. En même temps c'était un bon organisateur, il avait un sens développé des priorités et des contraintes pratiques. Heureusement, il n'avait pas encore eu l'occasion de tester son nouveau Saurer; le camion était resté bloqué à Kiev, et il en attendait la livraison avec impatience. L'idée même de la chose me faisait froid dans le dos, et j'espérais bien être parti avant qu'il ne le reçoive. Je continuais à souffrir de haut-le-cœur brutaux, accompagnés parfois de remontées de gaz douloureuses et exténuantes; mais je gardais cela pour moi. Mes rêves aussi, je n'en parlais à personne. Presque chaque nuit maintenant, je montais dans un métro, chaque fois différent mais toujours comme excentré, décalé, imprévisible, et qui m'habitait d'une circulation permanente de trains qui vont et viennent, d'escaliers mécaniques ou d'ascenseurs qui montent et descendent d'un niveau à l'autre, de portes qui s'ouvrent et se ferment à contre-temps, de signaux passant du vert au rouge sans que les trains s'arrêtent, de lignes se croisant sans aiguillage, et de terminus où les passagers attendent en vain, un réseau détraqué, bruyant, immense, interminable, traversé par un trafic incessant et insensé. Dans ma jeunesse j'adorais le métro; je l'avais découvert à dix-sept ans lorsque j'étais monté à Paris, et à la moindre occasion je le prenais simplement pour le plaisir du mouvement, de regarder les gens, les stations qui défilent. La CMP venait, l'année précédente, de reprendre le nord-sud, et pour le prix d'un ticket je pouvais traverser la ville de part en part. Bientôt je connaissais mieux la géographie souterraine de Paris que sa surface. Avec d'autres internes de ma prépa, je sortais la nuit grâce à un double de clef que les étudiants se passaient de génération à génération et, armés de petites lampes de poche, nous attendions sur un quai la dernière rame pour ensuite nous glisser dans les tunnels et marcher sur les voies de station à station. Nous avions vite découvert de nombreuses galeries et puits d'accès fermés au public, ce qui ne laissait pas d'être utile lorsque des cheminots, dérangés dans leur travail nocturne, tentaient de nous pourchasser. Cette activité souterraine laisse toujours dans mon souvenir la trace d'une forte émotion, faite d'un sentiment amical de sécurité et de chaleur, avec sans doute une lointaine couleur erotique, aussi. À cette époque déjà, les métros peuplaient mes rêves, mais maintenant, ils véhiculaient une angoisse translucide et acidulée, je ne pouvais jamais arriver là où je devais, je manquais mes correspondances, les portes des wagons me claquaient au nez, je voyageais sans billet, dans la peur des contrôleurs, et je me réveillais souvent envahi d'une panique froide, abrupte, qui me laissait comme débordé.