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Enfin les premières gelées saisirent les routes et je pus partir. Le froid était tombé d'un coup, en une nuit; au matin, joyeuses, la vapeur des haleines, les fenêtres blanches de givre. Avant le départ, j'enfilai tous mes pull-overs; Hanika avait réussi à me dénicher une chapka en loutre pour quelques reichsmarks; à Kharkov, il faudrait vite trouver des vêtements chauds. Sur la route, le ciel était pur, bleu, des nuées de passereaux tournoyaient devant les bois; près des villages, les paysans fauchaient les joncs des étangs gelés pour recouvrir leurs isbas. La route elle-même restait périlleuse: le gel, par endroits, avait figé les crêtes chaotiques de la fange, soulevées par le passage des blindés et des camions, et ces arêtes durcies faisaient déraper les véhicules, déchiraient les pneus, parfois même causaient des renversements lorsqu'un chauffeur avait mal pris l'angle et perdait le contrôle de sa machine. Ailleurs, en dessous d'une fine croûte qui se brisait sous les roues, la boue restait visqueuse, traître. Tout autour s'étalaient la steppe vide, les champs moissonnés, quelques forêts. Il y a environ cent vingt kilomètres de Poltava à Kharkov: le voyage demanda une journée. On entrait dans la ville par des faubourgs dévastés aux murs calcinés, chamboulés, renversés, parmi lesquels, hâtivement déblayées, s'entassaient en de petites meules les carcasses tordues et brûlées du matériel de guerre gaspillé pour la vaine défense de la ville. Le Vorkommando s'était installé dans l'hôtel International, qui bordait une immense place centrale dominée, au fond, par l'entassement constructiviste du Dom Gosprom, des bâtiments cubiques, disposés en arc de cercle, avec deux hautes arches carrées et une paire de gratte-ciel, étonnante construction pour cette large ville paresseuse avec ses maisons en bois et ses vieilles églises tsaristes. La Maison du Plan, incendiée au cours des combats, dressait ses façades massives et ses étagements de fenêtres éventrées juste à côté, sur la gauche; au centre de la place, un imposant Lénine en bronze tournait le dos aux deux blocs, et, indifférent aux véhicules et aux blindés allemands rangés à ses pieds, invitait d'un geste large les passants à lui. Dans l'hôtel la confusion régnait; la plupart des chambres avaient les vitres brisées, il s'y engouffrait un froid amer. Je réquisitionnai une petite suite à peu près habitable, laissai Hanika se débrouiller avec les fenêtres et le chauffage, et redescendis trouver Callsen. «Les combats pour la ville ont été intenses, me résuma-t-il, il y a eu beaucoup de destructions, vous l'avez bien vu; il sera difficile de trouver à loger le Sonderkommando en entier». Le Vorkommando avait néanmoins commencé son travail de S P et interrogeait des suspects; on avait en outre, sur demande de la 6e armée, arrêté de nombreux otages afin de prévenir des sabotages comme à Kiev. Callsen avait développé son analyse politique: «La population de la ville est en majorité russe, les problèmes délicats liés aux relations avec les Ukrainiens se poseront moins ici. Il y a aussi une importante population juive, bien que beaucoup aient fui avec les bolcheviques». Blobel lui avait donné l'ordre de convoquer les meneurs juifs et de les fusiller: «Pour les autres, on verra plus tard». Dans la chambre, Hanika avait réussi à boucher les fenêtres avec du carton et des bâches, et il avait trouvé quelques bougies pour l'éclairage; mais les pièces restaient glaciales. Durant un long moment, assis sur le divan tandis qu'il faisait chauffer du thé, je me laissai occuper par une fantaisie: prétextant le froid, je l'invitais à dormir avec moi, pour la chaleur mutuelle, puis lentement, au cours de la nuit, je lui passais la main sous la tunique, embrassais ses jeunes lèvres, et fouillais dans son pantalon pour en extraire sa verge raidie. Séduire un subordonné, même consentant, voilà qui était hors de question; mais cela faisait bien longtemps que je n'avais plus songé à de telles choses, et je ne cherchai pas à résister à la douceur de ces images. Je regardais sa nuque et me demandais s'il avait jamais connu une fille. Il était vraiment très jeune, mais même avant son âge, au pensionnat, nous faisions déjà, entre garçons, tout ce qu'on peut faire, et les garçons plus âgés, qui devaient alors avoir eu l'âge que Hanika avait maintenant, savaient se trouver des filles, au village voisin, ravies d'être culbutées. Ma pensée maintenant glissait: à la place de sa frêle nuque venaient se dessiner des nuques autrement puissantes, celles d'hommes que j'avais connus ou même simplement aperçus, et je considérais ces nuques avec le regard d'une femme, comprenant soudainement avec une netteté effrayante que les hommes ne contrôlent rien, ne dominent rien, qu'ils sont tous des enfants et même des jouets, mis là pour le plaisir des femmes, un plaisir insatiable et d'autant plus souverain que les hommes croient contrôler les choses, croient dominer les femmes, alors qu'en réalité les femmes les absorbent, ruinent leur domination et dissolvent leur contrôle, pour en fin de compte prendre d'eux bien plus qu'ils ne veulent donner. Les hommes croient en toute honnêteté que les femmes sont vulnérables, et que cette vulnérabilité, il faut soit en profiter, soit la protéger, tandis que les femmes se rient, avec tolérance et amour ou bien avec mépris, de la vulnérabilité infantile et infinie des hommes, de leur fragilité, cette friabilité si proche de la perte de contrôle permanente, cet effondrement perpétuellement menaçant, cette vacuité incarnée dans une si forte chair. C'est bien pour cela, sans aucun doute, que les femmes tuent si rarement. Elles souffrent bien plus, mais elles auront toujours le dernier mot. Je buvais mon thé.

Hanika avait fait mon lit avec toutes les couvertures qu'il avait pu trouver; j'en pris deux et les lui laissai sur le divan de la première pièce, où il dormirait. Je fermai la porte et me masturbai rapidement, puis m'endormis sur-le-champ, les mains et le ventre maculés de sperme. Pour une raison ou une autre, peut-être pour rester proche de von Reichenau, qui y avait son QG, Blobel choisit de demeurer à Poltava, et nous attendîmes le Kommandostab plus d'un mois. Le Vorkommando ne restait pas inactif. Comme à Kiev, j'entrepris de monter des réseaux d'informateurs; c'était d'autant plus nécessaire vu la population bigarrée, pleine d'immigrés de toute l'URSS, parmi lesquels se cachaient certainement de nombreux espions et saboteurs; en outre, nous n'avions pu trouver aucune liste, aucun fichier du NKVD: avant de se replier ils avaient effectué un nettoyage méthodique de leurs archives, rien ne nous était resté pour nous faciliter la tâche. Travailler dans l'hôtel devenait assez pénible: tandis qu'on cherchait à taper un rapport ou discuter avec un collaborateur local, de la chambre voisine s'élevaient les cris d'un homme que l'on interrogeait, cela m'accablait. Un soir on nous servit du vin rouge à dîner: le repas à peine fini, tout remontait déjà. Cela ne m'était jamais encore arrivé avec une telle violence, et je commençais à m'inquiéter: avant la guerre, je ne vomissais jamais, depuis mon enfance je n'avais presque jamais vomi, et je me demandais à quoi cela pouvait bien correspondre. Hanika, qui avait entendu mes renvois à travers la porte de la salle de bains, avança que peut-être la nourriture était mauvaise, ou bien que je souffrais d'une grippe intestinale: je secouai la tête, ce n'était pas ça, j'en étais certain, car cela avait commencé exactement comme les haut-le-cœur, par une toux et un sentiment de lourdeur ou bien de quelque chose de bloqué, seulement c'était allé plus loin et tout était revenu d'un coup, la nourriture à peine digérée mêlée au vin, une bouillie rouge, effrayante. Enfin Kuno Callsen obtint de l'Ortskommandantur la permission d'installer le Sonderkommando dans les locaux du NKVD, sur la Sov-narkomovskaïa, la rue des commissariats du peuple soviétiques. Ce grand immeuble en forme de L date du début du siècle, et l'entrée principale se trouve dans une petite rue perpendiculaire, bordée d'arbres dénudés par l'hiver; une plaque en russe à l'angle indique que lors de la guerre civile, en mai et juin 1920, le célèbre Dzerjinski y avait son siège. Les officiers logeaient toujours à l'hôtel; Hanika nous avait déniché un poêle; malheureusement, il l'avait installé dans le petit salon où il dormait et, si je laissais la porte ouverte, ses atroces grincements de dents venaient ruiner mon sommeil. Je lui demandai de bien chauffer les deux pièces durant la journée, pour que je puisse en me couchant fermer la porte; mais à l'aube le froid me réveillait, et je finissais par dormir habillé, avec un bonnet en laine, jusqu'à ce que Hanika me trouvât des couettes que j'entassais pour dormir nu, comme j'en avais l'habitude. Je continuais de vomir presque tous les soirs ou au moins un soir sur deux, tout de suite à la fin des repas, et une fois même avant d'avoir fini, je venais de boire une bière froide avec ma côtelette de porc, et cela remonta si vite que le liquide était encore frais, une sensation hideuse. Je parvenais toujours à vomir proprement, dans un W-C ou un lavabo, sans trop me faire remarquer, mais ça restait épuisant: les immenses haut-le-cœur qui précédaient la remontée des aliments me laissaient vidé, drainé de toute énergie pour de longs moments. Au moins la nourriture revenait-elle si rapidement qu'elle n'était pas encore acide, la digestion avait à peine débuté et cela n'avait aucun goût, il me suffisait de me rincer la bouche pour me sentir mieux.