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Les spécialistes de la Wehrmacht avaient méticuleusement fouillé tous les bâtiments publics, à la recherche d'explosifs et de mines, et avaient désamorcé quelques engins; malgré cela, quelques jours après la première chute de neige, la Maison de l'Armée rouge explosa, tuant le commandant de la 60e division, son chef d'état-major, son Ïa, et trois commis, que l'on retrouva horriblement mutilés. Le même jour il y eut quatre autres explosions; les militaires étaient furieux. L'ingénieur en chef de la 6e armée, l'Oberst Selle, donna l'ordre de placer des Juifs dans tous les grands bâtiments pour prévenir de nouvelles explosions. Von Reichenau, lui, voulait des représailles. Le Vorkommando ne fut pas mêlé à cela: la Wehrmacht s'en chargea. L'Ortskommandant fit pendre des otages à tous les balcons de la ville. Derrière nos bureaux, deux rues, la Tchernychevski et la Girchman, s'entremêlaient pour former une étendue irrégulière, comme une vague place entre des petits immeubles semés là sans aucun plan. Plusieurs de ces demeures, de périodes et de couleurs différentes, s'ouvraient à la rue par un angle tronqué, leur élégante porte d'entrée coiffée d'un petit balcon; bientôt, à chaque rambarde, un ou plusieurs hommes pendaient comme des sacs. Sur une maison de maître d'avant la dernière guerre, vert pâle et à trois étages, deux atlantes musclés, flanquant la porte, soutenaient le balcon de leurs bras blancs, repliés derrière leurs têtes: lorsque je passai, un corps tressaillait encore entre ces cariatides impassibles. Chaque pendu arborait autour du cou une pancarte en russe. Pour me rendre au bureau, j'aimais marcher, soit sous les tilleuls et les peupliers nus de la longue rue Karl-Liebknecht, soit en coupant par le vaste jardin des Syndicats avec son monument à Chevtchenko; il ne s'agissait que de quelques centaines de mètres, et le jour les rues étaient sûres. Dans la rue Liebknecht aussi on pendait des gens. Sous un balcon, une foule s'était attroupée. Plusieurs Feldgendarmes étaient sortis par la porte-fenêtre et attachaient solidement six cordes avec des nœuds coulants. Puis ils rentrèrent dans la pièce sombre. Au bout d'un moment ils réapparurent, portant un homme aux bras et aux jambes liés, la tête couverte d'une cagoule. Un Feldgendarme lui passa un nœud coulant autour du cou, puis l'écriteau, puis lui retira la cagoule. Un instant, je vis les yeux exorbités de l'homme, des yeux de cheval emballé; puis, comme saisi de fatigue, il les ferma. Deux des Feldgendarmes le soulevèrent et le firent lentement glisser du balcon. Ses muscles ligotés furent pris de grands soubresauts, puis se calmèrent, il balançait tranquillement, la nuque brisée net, tandis que les Feldgendarmes pendaient le suivant. Les gens regardèrent jusqu'au bout, je regardai aussi, empli d'une fascination mauvaise. Je scrutais avidement les visages des pendus, des condamnés avant qu'on ne les passe par-dessus la rambarde: ces visages, ces yeux effrayés ou effroyablement résignés, ne me disaient rien. Plusieurs des morts avaient la langue qui dépassait, grotesque, des flots de salive coulaient de leur bouche sur le trottoir, certains des spectateurs riaient. L'angoisse m'envahissait comme une vaste marée, le bruit des gouttes de salive m'horripilait. Jeune encore, j'avais vu un pendu. Cela c'était passé dans l'affreux pensionnat où l'on m'avait enfermé; j'y souffrais, mais je n'étais pas le seul. Un soir, après le dîner, il y avait une prière spéciale, je ne me souviens plus pour quoi, et je m'étais fait dispenser, prétextant mes origines luthériennes (c'était un collège catholique); ainsi, je pus retourner à ma chambre. Chaque chambrée était organisée par classes et comptait environ quinze lits doubles. En montant, je passai par la chambre voisine, où couchaient les premières (j'étais en seconde, je devais avoir quinze ans); il y avait là deux garçons, qui avaient eux aussi échappé à la messe: Albert, avec qui j'étais plus ou moins lié, et Jean R., un garçon étrange, peu aimé, mais qui faisait peur aux autres élèves avec ses crises violentes et désordonnées. Je bavardai avec eux quelques minutes avant de regagner ma chambre où je me couchai pour lire, un roman de E.R. Burroughs, lecture évidemment interdite comme tout dans cette prison. J'achevais un second chapitre lorsque soudain j'entendis la voix d'Albert, un hurlement dément: «Au secours! Au secours! À moi!» Je bondis de mon lit, le cœur battant, puis une pensée me retint: et si Jean R. était en train de tuer Albert? Albert criait toujours. Alors je me forçai à aller voir; terrifié, prêt à m'enfuir, j'avançai vers la porte et la poussai. Jean R. pendait à une poutre, un ruban rouge autour du cou, le visage déjà bleu; Albert, hurlant, le tenait par les jambes et tentait de le soulever. Je filai de la chambrée et dévalai les escaliers, criant à mon tour, à travers le préau, vers la chapelle. Plusieurs professeurs sortirent, hésitèrent, puis se mirent à courir vers moi, suivis d'une foule d'élèves. Je les menai à la chambre où tout le monde voulut entrer; dès qu'ils comprirent, deux professeurs bloquèrent la porte, faisant reculer les élèves dans le couloir, mais j'étais déjà entré, je vis tout. Deux ou trois des professeurs soutenaient Jean R. tandis qu'un autre s'escrimait furieusement pour couper le gros ruban avec un canif ou une clef. Enfin Jean R. tomba comme un arbre abattu, entraînant les professeurs au sol avec lui. Albert, recroquevillé dans un coin, sanglotait, les mains crispées devant son visage. Le père Labourie, mon professeur de grec, tentait d'ouvrir la mâchoire de Jean R., il s'y prenait à deux mains pour écarter les dents, de toutes ses forces, mais sans succès. Je me souviens distinctement du bleu profond et luisant du visage de Jean R., et de ses lèvres violettes, couvertes d'écume blanche. Puis l'on me fit sortir. Cette nuit-là, je la passai à l'infirmerie, on voulait m'isoler des autres garçons, je suppose; je ne sais pas où ils mirent Albert. Un peu plus tard, on m'envoya le père Labourie, un homme doux et patient, qualités rares dans cet établissement. Il n'était pas comme les autres prêtres et j'aimais discuter avec lui. Le lendemain matin, tous les élèves furent réunis à la chapelle pour un long sermon sur l'abomination du suicide, Jean R., nous informa-t-on, avait survécu; et il fallut prier pour le salut de son âme de pêcheur. Nous ne le revîmes jamais. Comme tous les élèves étaient assez secoués, les bons pères décidèrent d'organiser une longue randonnée dans les bois.