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«C'est idiot», dis-je à Albert lorsque je le rencontrai dans la cour. Il semblait fermé, tendu. Le père Labourie s'approcha de moi et dit doucement: «Viens, viens avec nous. Même si ça t'est égal, ça fera du bien aux autres». Je haussai les épaules et rejoignis le groupe. Ils nous firent marcher plusieurs heures; et il est vrai que le soir, tout le monde était calme. On me laissa retourner à ma chambrée, où je fus assailli par les autres garçons. Durant la marche, Albert m'avait raconté que Jean R. était monté sur son lit, et, après avoir placé le nœud coulant autour de son cou, avait appelé: «Dis, Albert, regarde», puis s'était lancé. Au-dessus du trottoir de Kharkov, les pendus oscillaient lentement. Il y avait là, je le savais, des Juifs, des Russes, des Tsiganes. Tous ces pendus mornes et empaquetés me faisaient songer à des chrysalides somnolentes, attendant patiemment la métamorphose. Mais il y avait toujours quelque chose que je ne saisissais pas. Je commençais enfin à entrevoir que, quel que soit le nombre de morts que je verrais, ou bien de gens à l'instant de leur mort, je ne parviendrais jamais à saisir la mort, ce moment-là, précisément en lui-même. C'était de deux choses l'une: ou l'on est mort, et alors il n'y a de toute façon plus rien à comprendre, ou l'on ne l'est pas encore, et dans ce cas, même le fusil sur la nuque ou la corde au cou, cela reste incompréhensible, une pure abstraction, cette idée absurde que moi, seul vivant au monde, je puisse disparaître. Mourants, nous sommes peut-être déjà morts, mais nous ne mourons jamais, ce moment-là n'arrive jamais, ou plutôt il n'en finit jamais d'arriver, le voilà, il arrive, et puis il arrive encore, et puis il est déjà passé, sans être jamais arrivé. Voilà comment je raisonnais à Kharkov, très mal sans doute, mais je n'allais pas bien.

C'était la fin novembre; sur la vaste place circulaire, rebaptisée Adolf-Hitler-Platz, une neige grise et pâle comme des bouchées de lumière tombait doucement du ciel de midi. Une femme pendait par une longue corde de la main tendue de Lénine, des enfants jouaient dessous, et levaient la tête pour regarder sous sa jupe. Les pendus proliféraient, l'Ortskommandant avait ordonné qu'ils restent accrochés, pour donner l'exemple. Les passants russes filaient rapidement devant eux, tête baissée; les soldats allemands et les enfants les détaillaient avec curiosité, et les soldats les photographiaient souvent. Depuis plusieurs jours je ne vomissais plus, j'espérais que cela allait mieux; mais ce n'était qu'un répit; lorsque cela me reprit, je vomis ma saucisse, mon chou et ma bière, une heure après le repas, dans la rue, à moitié caché dans une allée. Un peu plus loin, à l'angle du jardin des Syndicats, on avait dressé une potence, et ce jour-là on y menait deux très jeunes hommes et une femme, les mains liées dans le dos, entourés d'une foule composée essentiellement de soldats et d'officiers allemands. La femme portait au cou une grande pancarte, expliquant qu'on les punissait en représailles pour une tentative de meurtre sur un officier. Alors on les pendit. L'un des jeunes hommes avait un air éberlué, étonné de se retrouver là, l'autre était simplement triste; la femme, elle, grimaça affreusement lorsqu'on retira le support de sous ses pieds, mais ce fut tout. Dieu seul sait s'ils avaient effectivement été mêlés à l'attentat; on pendait quasiment n'importe qui, des Juifs mais aussi des soldats russes, des gens sans papiers, des paysans rôdant à la recherche de nourriture. L'idée n'était pas de punir des coupables mais de prévenir de nouveaux attentats par la terreur. À Kharkov même, cela semblait marcher; il n'y avait plus eu d'explosions depuis les pendaisons. Mais hors de la ville la situation empirait. L'Oberst von Hornbogen, le lc de l'Ortskommandantur chez qui je me rendais régulièrement, gardait au mur une grande carte des alentours de Kharkov piquée d'épingles rouges, chacune figurant une attaque de partisans ou un attentat. «Ça devient un vrai problème, m'expliquait-il. On ne peut sortir de la ville qu'en force; les hommes isolés se font tirer comme des lapins. On rase tous les villages où on trouve des partisans, mais ça n'aide pas beaucoup. Le ravitaillement devient difficile, même pour les troupes; quant à nourrir la population, cet hiver, il ne faudra pas y songer». La ville comptait quelque six cent mille habitants; il n'y avait aucun stock public, et on parlait déjà de vieillards mourant de faim. «Parlez-moi de vos problèmes de discipline, si vous le voulez bien», demandai-je à l'Oberst, avec qui j'avais depuis quelque temps développé de bonnes relations. – «C'est vrai, on a des difficultés. Surtout des cas de pillage. Des soldats ont vidé l'appartement du maire russe pendant qu'il se trouvait chez nous. Beaucoup de soldats prennent des manteaux ou des bonnets de fourrure à la population. Il y a aussi des cas de viol. Une femme russe a été enfermée dans une cave et violée par six soldats l'un après l'autre». – «Vous attribuez cela à quoi?» – «Question de moral, j'imagine. Les troupes sont épuisées, sales, couvertes de vermine, on ne leur fournit même pas de sous-vêtements propres, et puis l'hiver arrive, ils sentent que ça va être pire,» Il se pencha en avant avec un léger sourire: «Entre nous, je peux vous dire qu'on a même peint des inscriptions sur les bâtiments de l'AOK, à Poltava. Des choses comme On veut rentrer en Allemagne ou bien On est sales et on a des poux et on veut rentrer. Le Generalfeldmarschall était fou de rage, il a pris ça comme une insulte personnelle. Bien sûr, il reconnaît qu'il y a des tensions et des privations, mais il pense que les officiers pourraient faire plus pour l'éducation politique des hommes. Enfin, le plus inquiétant, c'est quand même le ravitaillement».

Dehors, une fine couche de neige recouvrait la place, saupoudrait les épaules et les cheveux des pendus. À côté de moi, un jeune Russe entrait à toute volée dans l'Ortskommandantur, retenant au passage du pied la lourde porte battante, avec une grande délicatesse, pour éviter qu'elle ne claque. Je reniflais; une goutte d'eau me coula du nez et me barra les lèvres d'un trait froid. Von Hornbogen m'avait laissé bien pessimiste. Pourtant la vie reprenait Des commerces, tenus par des Volksdeutschen, s'ouvraient, des restaurants arméniens aussi, et même deux boîtes de nuit La Wehrmacht avait rouvert le Théâtre dramatique ukrainien Chevtchenko, après avoir repeint en jaune ocre et un lourd rouge bourgogne son élégante façade du XIXe siècle, aux colonnes et aux moulures blanches mutilées par les éclats; on en avait fait un cabaret baptisé le Panzersprenggranate, la «Grenade antichar», et une pancarte criarde en proclamait le nom au-dessus des portes ouvragées. J'y emmenai Hanika un soir à une revue satirique. C'était plutôt mauvais, mais les hommes, ravis, riaient, applaudissaient furieusement; certains numéros pouvaient être assez drôles. Dans une scène parodique, un chœur vêtu du châle de prière rayé des rabbins chantait, avec un ensemble convenable, un air de La Passion selon saint Jean:

Wir haben ein Gesetz

und nach dem Gesetz

soll er sterben.

Bach, me dis-je, un homme pieux, n'aurait pas apprécié ce badinage. Mais je devais reconnaître que c'était comique. Le visage de Hanika brillait, il applaudissait tous les numéros; il semblait heureux. Ce soir-là, je me sentais à l'aise, je n'avais pas vomi et j'appréciais la chaleur et la bonne ambiance du théâtre. À l'entracte, je me rendis au buffet et offris un verre de vodka glacée à Hanika; il devint rouge, il n'avait pas l'habitude. Ajustant mon uniforme devant une glace, je remarquai une tache. «Hanika, demandai-je, c'est quoi, ça?» – «Quoi, Herr Hauptsturmführer?» – «La tache, là». Il regarda: «Je ne vois rien, Herr Hauptsturmführer». -»Si, si, insistai-je, il y a une tache, là, c'est un peu foncé. Frotte mieux quand tu laves». – «Oui, Herr Hauptsturmführer». Cette tache me troublait; je tentai de l'oublier en buvant un autre verre, puis retournai dans la salle pour la seconde partie du spectacle. Après, en compagnie de Hanika, je remontai à pied l'ancienne rue Liebknecht, rebaptisée Horst-Wesselstrasse ou quelque chose du genre. Plus haut, en face du parc, surveillées par des soldats, des vieilles femmes décrochaient un pendu. Au moins, pensai-je en voyant cela, ces Russes que nous pendons ont des mères pour leur essuyer la sueur du front, leur fermer les yeux, leur replier les bras et les enterrer avec tendresse. Je songeais à tous les Juifs aux yeux encore ouverts sous la terre du ravin de Kiev: nous les avions privés de la vie mais aussi de cette tendresse, car avec eux nous avions tué leurs mères et leurs femmes et leurs sœurs, et n'avions laissé personne pour porter leur deuil. Leur sort, c'avait été l'amertume d'une fosse commune, leur festin de funérailles, la riche terre d'Ukraine emplissant leur bouches, leur seul Kaddish, le sifflement du vent sur la steppe. Et le même sort se tramait pour leurs coreligionnaires de Kharkov. Blobel était enfin arrivé avec le Hauptkommando, et découvrait avec fureur qu'aucune mesure n'avait encore été prise, sauf imposer le port de l'étoile jaune. «Mais qu'est-ce qu'ils foutent, à la Wehrmacht?!! Ils veulent passer l'hiver avec trente mille saboteurs et terroristes parmi eux?» Il amenait le remplaçant du Dr. Kehrig, tout juste arrivé d'Allemagne; ainsi, je me trouvais relégué à mes anciennes fonctions subalternes, ce qui, vu mon état de fatigue, n'était pas pour me déplaire. Le Sturmbannführer Dr. Woytinek était un petit homme sec, maussade, qui nourrissait un vif ressentiment d'avoir raté le début de la campagne et qui espérait que l'occasion se présenterait rapidement de se rattraper. L'occasion, en effet, allait se présenter; mais pas immédiatement. Dès leur arrivée, Blobel et Vogt avaient entamé des négociations avec les représentants de l'A OK en vue d'une nouvelle Grosse Aktion. Mais entre-temps, von Rundstedt avait été limogé à cause de la retraite de Rostov et le Führer avait désigné von Reichenau pour le remplacer à la tête du groupe d'armées Sud. Aucun remplaçant n'avait encore été nommé pour prendre le commandement de la 6e armée; pour le moment, l'AOK était dirigé par l'Oberst Heim, le chef d'état-major; et ce dernier, en matière de coopération avec la SP et le SD, se montrait moins complaisant que son ancien général en chef. Il n'émettait aucune objection de principe, mais il soulevait chaque jour dans sa correspondance de nouvelles difficultés pratiques, et les discussions traînaient. Blobel écumait et se passait les nerfs sur les officiers du Kommando. Le Dr. Woytinek, lui, se familiarisait avec les dossiers et me harcelait de questions à longueur de journée. Le Dr. Sperath, lorsqu'il m'avait vu, avait remarqué: «Vous n'avez pas bonne mine, vous». – «Ce n'est rien. Je suis juste un peu fatigué». – «Vous devriez prendre du repos.» Je ricanai: «Oui, après la guerre sans doute». Mais j'étais aussi distrait par les traces de boue sur mon pantalon que Hanika, qui semblait devenir un peu négligent, avait mal nettoyé.