Blobel était venu à Kharkov avec le camion Saurer, et il comptait bien s'en servir pour l'action planifiée. Il avait enfin pu l'étrenner à Poltava. Hafner, qui avait été présent – les Teilkommandos s'étaient regroupés à Poltava avant de marcher ensemble jusqu'à Kharkov -, me narra la scène, un soir, au casino: «En fait, ce n'est pas du tout une amélioration. Le Standartenführer a fait charger des femmes et des enfants, puis il a lancé le moteur. Les Juifs, quand ils ont compris, se sont mis à tambouriner et à hurler "Chers Allemands! Chers Allemands! Laissez-nous sortir!". Moi, je suis resté assis dans la voiture, avec le Standartenführer qui buvait du schnaps. Après, pendant le déchargement, je peux vous dire qu'il n'était pas à l'aise. Les corps étaient couverts de merde et de vomi, les hommes étaient dégoûtés. Findeisen, qui conduisait le camion, a aussi reçu du gaz et vomissait partout. Une horreur. Si c'est tout ce qu'ils ont trouvé pour nous simplifier la vie, ils pourront repasser. On voit bien que c'est une idée de bureaucrate». – «Mais le Standartenführer veut encore s'en servir?» – «Oh oui! Mais je vous assure, ça sera sans moi».
Enfin, les négociations avec l'AOK aboutissaient. Blobel, soutenu en cela par le le Niemeyer, avait fait valoir que l'élimination de la population juive, ainsi que des autres indésirables et suspects politiques, voire des non-résidents, contribuerait à soulager le problème du ravitaillement, qui devenait de plus en plus pressant. La Wehrmacht, en coopération avec le bureau du logement de la ville, accepta de placer un site à la disposition du Sonderkommando pour l'évacuation, la KhTZ, une usine de tracteurs, avec des baraques pour ouvriers. Elle se situait hors de la ville, à douze kilomètres du centre, au-delà de la rivière sur la vieille route de Moscou. Le 14 décembre, on afficha un ordre donnant à tous les Juifs de la ville deux jours pour se reloger là-bas. Comme à Kiev, les Juifs s'y rendirent d'eux-mêmes, sans escorte; et dans un premier temps ils furent réellement logés dans les baraquements. Le jour de l'évacuation, il neigeait, il faisait très froid, les enfants pleuraient. Je pris une voiture pour me rendre au KhTZ. Le site n'avait pas été fermé et il y avait énormément d'allées et venues. Comme dans ces baraques il n'y avait ni eau, ni nourriture, ni chauffage, les gens repartaient trouver le nécessaire, et l'on ne faisait rien pour les en empêcher; simplement, des informateurs désignaient ceux qui propageaient des rumeurs négatives et inquiétaient les autres; on les arrêtait discrètement et on les liquidait dans les caves des bureaux du Sonderkommando. Dans le camp régnait le plus grand chaos, les baraques tombaient en ruine, les enfants hurlaient, des vieux, déjà, mouraient, et, comme leurs familles ne pouvaient pas les enterrer, elles les couchaient dehors, où ils restaient figés par le gel. Enfin on ferma le camp et posta une garde allemande. Mais des gens continuaient à affluer, des Juifs qui voulaient rejoindre leurs familles, ou bien des conjoints russes et ukrainiens, qui apportaient à manger à leurs maris, femmes ou enfants; eux, nous les laissions encore entrer et sortir, Blobel voulait éviter la panique et réduire le camp petit à petit, discrètement. La Wehrmacht avait objecté qu'une vaste action unique, comme à Kiev, créerait trop de remous, et Blobel avait accepté cet argument. La veille de Noël, l'Ortskommandantur invita les officiers du Sonderkommando à une réception dans une grande salle de congrès du Parti communiste d'Ukraine, redécorée pour l'occasion; devant un buffet richement garni, nous bûmes force schnaps et cognacs avec les officiers de la Wehrmacht, qui levaient leurs verres au Führer, à l'Endsieg, et à notre grande œuvre commune. Blobel et le Kommandant de la ville, le général Reiner, échangèrent des étrennes; puis les officiers pourvus d'une belle voix chantèrent des chœurs. À partir du surlendemain – la Wehrmacht avait tenu à repousser la date après Noël, pour éviter de gâcher les festivités – on invita les Juifs à se porter volontaires pour aller travailler à Poltava, à Lubny, à Romny. Il gelait à pierre fendre, la neige recouvrait tout, les Juifs transis se pressaient au point de sélection dans l'espoir de quitter au plus vite le camp. On les chargeait dans des camions, conduits par des chauffeurs ukrainiens; leurs biens étaient entassés à part dans d'autres véhicules. Puis on les convoyait à Rogan, un faubourg éloigné de la ville, et on les fusillait dans des balki, des ravines choisies par nos géomètres. Les effets étaient acheminés dans des entrepôts pour être triés et ensuite distribués aux Volksdeutschen par le NSV et le Vomi. Ainsi, on vidait le camp par petits groupes, un peu chaque jour. Juste avant le Nouvel An, j'allai assister à une exécution. Les tireurs étaient tous des jeunes volontaires du 314e bataillon de police, ils n'avaient pas encore l'habitude, ils tiraient de travers et il y avait beaucoup de blessés. Les officiers les engueulaient et leur faisaient servir de l'alcool, mais cela n'améliorait pas leur performance. Le sang frais éclaboussait la neige, coulait au fond du ravin, se répandait en flaques sur la terre durcie par le froid; il ne gelait pas, il stagnait, visqueux. Autour, les cannes grises et mortes des tournesols se dressaient encore dans les champs blancs. Tous les sons, même les cris et les coups de feu, étaient comme feutrés; sous les pas, la neige crissait. On utilisait aussi le camion Saurer, mais cela je n'allai pas le voir. Je vomissais souvent maintenant et sentais que je tombais un peu malade; j'avais de la fièvre, pas assez pour me retenir au lit, mais plutôt de longs frissons et une sensation de fragilité, comme si ma peau devenait de cristal. À la balka, entre les rafales, les poussées amères de cette fièvre parcouraient mon corps. Tout était blanc, effroyablement blanc, sauf le sang qui tachait tout, la neige, les hommes, mon manteau. Dans le ciel, de grandes formations de canards sauvages volaient tranquillement vers le sud.