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Le froid s'installait et prenait ses aises, presque comme un organisme vivant qui s'étend sur la terre et s'infiltre partout, aux endroits les plus inattendus. Sperath m'informa que les engelures décimaient la Wehrmacht, et souvent entraînaient des amputations: les semelles cloutées des Kommisstiefl réglementaires s'étaient révélées un conducteur efficace. Chaque matin, on retrouvait des sentinelles mortes, la cervelle gelée par leur casque posé à même la tête, sans bonnet de laine. Les conducteurs des panzers devaient faire brûler des pneus sous leurs moteurs pour pouvoir démarrer. Une partie des troupes avait enfin reçu des vêtements civils chauds, collectés en Allemagne par le Winterhilfe, mais il y avait là de tout, et certains soldats se promenaient en manteaux de fourrure de femme, en boas, ou avec des manchons. Le pillage des civils empirait: les soldats leur prenaient de force leurs touloupes et leurs chapkas, et les rejetaient presque nus au froid, où beaucoup succombaient. Devant Moscou, racontait-on, c'était pire; depuis la contre-offensive soviétique du début du mois, nos hommes, passés sur la défensive, mouraient comme des mouches dans leurs positions sans même apercevoir l'ennemi. Politiquement aussi la situation devenait confuse. Personne, à Kharkov, ne comprenait vraiment pourquoi nous avions déclaré la guerre aux Américains: «On en a déjà assez sur les bras, maugréait Hafner, secondé par Kurt Hans, les Japonais n'ont qu'à s'en occuper tout seuls». D'autres, plus clairvoyants, voyaient dans une victoire japonaise un danger pour l'Allemagne. La purge du haut commandement de l'armée suscitait aussi des interrogations. À la S S, la plupart pensaient que le fait que le Führer ait personnellement pris la tête de l'OKH était une bonne chose: maintenant, disaient-ils, ces vieux Prussiens réactionnaires ne pourront plus subtilement l'entraver; au printemps, les Russes seraient anéantis. À la Wehrmacht, ils paraissaient plus sceptiques. Von Hornbogen, le lc, parlait de rumeurs d'offensive vers le sud, avec comme objectif le pétrole du Caucase. «Je ne comprends plus, me confiait-il après un verre ou deux au casino. Nos objectifs sont-ils politiques ou économiques?» Les deux, sans doute, suggérai-je; mais pour lui la grande question était celle de nos moyens. «Les Américains vont mettre un moment à augmenter leur production et accumuler un matériel suffisant. Ça nous laisse du temps. Mais si d'ici là on n'en a pas fini avec les Rouges, on est foutus». Malgré tout, ces paroles me choquèrent; jamais je n'avais entendu une opinion pessimiste exprimée si crûment. J'avais déjà envisagé la possibilité d'une victoire plus limitée que prévue, une paix de compromis, par exemple, où nous laisserions à Staline la Russie mais garderions l'Ostland et l'Ukraine, ainsi que la Crimée. Mais la défaite? Cela me paraissait impensable. J'aurais bien aimé en discuter avec Thomas, mais il était loin, à Kiev, et je n'avais plus eu de ses nouvelles depuis sa promotion comme Sturmbannführer, qu'il m'avait annoncée en réponse à ma lettre de Péréïaslav. À Kharkov, il n'y avait pas grand monde avec qui discuter. Le soir, Blobel buvait et se répandait en injures contre les Juifs, les communistes, voire la Wehrmacht; les officiers l'écoutaient, jouaient au billard, ou se retiraient dans leurs chambres. Je faisais souvent de même. Je lisais à cette époque le journal de Stendhal, il y avait là des passages cryptiques qui correspondaient étonnamment à mon sentiment: Refus aux Juifs… L'étouffé du temps m'accable… La peine me rend machine… Par contrecoup, certainement, d'un sentiment de saleté produit par les vomissements, je commençais aussi à prêter une attention presque obsessionnelle à mon hygiène; plusieurs fois, déjà, Woytinek m'avait surpris en train de détailler mon uniforme, à la recherche de traces de boue ou d'autres matières, et m'avait intimé l'ordre de cesser de bayer aux corneilles. Tout de suite après ma première inspection de l'Aktion j'avais donné mon uniforme souillé à laver à Hanika; mais chaque fois qu'il me le rendait je trouvais de nouvelles taches, et à la fin je le pris violemment à partie, lui reprochant en termes brutaux sa paresse et son incompétence avant de lui flanquer ma vareuse au visage. Sperath était venu me demander si je dormais bien; lorsque je lui répondis que oui, il eut l'air satisfait, et c'était vrai, la nuit je tombais comme une pierre dès que je m'étendais, mais mon sommeil était alors traversé de rêves lourds, pénibles, pas précisément des cauchemars, mais comme de longs courants sous-marins qui remuaient la vase des profondeurs tandis que la surface restait lisse, étale. Je dois noter que je retournais régulièrement assister aux exécutions, personne ne l'exigeait, j'y allais de mon propre chef. Je ne tirais pas, mais j'étudiais les hommes qui tiraient, les officiers surtout comme Hafner ou Janssen, qui étaient là depuis le début et semblaient maintenant devenus parfaitement insensibles à leur travail de bourreau. Je devais être comme eux. En m'infligeant ce lamentable spectacle, pressentais-je, je ne visais pas à en user le scandale, le sentiment insurmontable d'une transgression, d'une violation monstrueuse du Bien et du Beau, mais il advenait plutôt que ce sentiment de scandale s'usait de lui-même, et on en prenait en effet l'habitude, on ne sentait, à la longue, plus grand-chose; ainsi, ce que je cherchais, désespérément mais en vain, à recouvrer, c'était bien ce choc initial, cette sensation d'une rupture, d'un ébranlement infini de tout mon être; à la place, je ne ressentais plus qu'une excitation morne et angoissante, toujours plus brève, acide, confondue à la fièvre et à mes symptômes physiques, et ainsi, lentement, sans bien m'en rendre compte, je m'enfonçais dans la boue tandis que je cherchais la lumière. Un incident mineur jeta un éclairage cru sur ces fissures qui allaient s'élargissant. Dans le grand parc enneigé, derrière la statue de Chevtchenko, on menait une jeune partisane à la potence. Une foule d'Allemands se rassemblait: des Landser de la Wehrmacht et des Orpo, mais aussi des hommes de l'organisation Todt, des Goldfanasen de l'Ostministerium, des pilotes de la Luftwaffe. C'était une jeune fille assez maigre, au visage touché par l'hystérie, encadré de lourds cheveux noirs coupés court, très grossièrement, comme au sécateur. Un officier lui lia les mains, la plaça sous la potence et lui mit la corde au cou. Alors les soldats et les officiers présents défilèrent devant elle et l'embrassèrent l'un après l'autre sur la bouche. Elle restait muette et gardait les yeux ouverts. Certains l'embrassaient tendrement, presque chastement, comme des écoliers; d'autres lui prenaient la tête à deux mains pour lui forcer les lèvres. Lorsque vint mon tour, elle me regarda, un regard clair et lumineux, lavé de tout, et je vis qu'elle, elle comprenait tout, savait tout, et devant ce savoir si pur j'éclatai en flammes. Mes vêtements crépitaient, la peau de mon ventre se fendait, la graisse grésillait, le feu rugissait dans mes orbites et ma bouche et nettoyait l'intérieur de mon crâne. L'embrasement était si intense qu'elle dut détourner la tête. Je me calcinai, mes restes se transformaient en statue de sel; vite refroidis, des morceaux se détachaient, d'abord une épaule, puis une main, puis la moitié de la tête. Enfin je m'effondrai entièrement à ses pieds et le vent balaya ce tas de sel et le dispersa. Déjà l'officier suivant s'avançait, et quand tous furent passés, on la pendit. Des jours durant je réfléchis à cette scène étrange; mais ma réflexion se dressait devant moi comme un miroir, et ne me renvoyait jamais que ma propre image, inversée certes, mais fidèle. Le corps de cette fille aussi était pour moi un miroir. La corde s'était cassée ou on l'avait coupée, et elle gisait dans la neige du jardin des Syndicats, la nuque brisée, les lèvres gonflées, un sein dénudé rongé par les chiens. Ses cheveux rêches formaient une crête de méduse autour de sa tête et elle me semblait fabuleusement belle, habitant la mort comme une idole, Notre-Dame-des-Neiges. Quel que fût le chemin que je prenais pour me rendre de l'hôtel à nos bureaux, je la trouvais toujours couchée sur mon passage, une question têtue, bornée, qui me projetait dans un labyrinthe de vaines spéculations et me faisait perdre pied. Cela dura des semaines.