Weinmann nous apportait une nouvelle d'importance. Von Reichenau avait enfin été remplacé à la tête de l'A OK 6, au début de l'année, par un nouveau venu au théâtre des opérations, le General der Panzertruppe Friedrich Paulus, un de ses anciens chefs d'état-major qui depuis 1940 était chargé de la planification à l'OKW, et qu'il avait recommandé. Or Paulus avait déjà perdu son protecteur. La veille de l'arrivée de Weinmann à Kharkov, après sa course à pied matinale par – 20 °, von Reichenau s'était effondré, terrassé par une crise cardiaque selon les uns, une embolie cérébrale selon les autres; Weinmann avait appris la chose dans le train, par un officier de l'A OK. Comme von Reichenau vivait encore, le Führer avait donné l'ordre de le ramener en Allemagne; son avion s'écrasa près de Lemberg, et on le trouva encore sanglé à son siège, son bâton de Feldmarschall à la main, triste fin pour un héros allemand. Après des hésitations, on désigna le Generalfeldmarschall von Bock à sa place; le jour même de sa nomination, les Soviétiques, cherchant à capitaliser leurs succès de Moscou, lançaient une offensive à partir d'Izyoum, au sud de Kharkov, en direction de Poltava. Il faisait maintenant – 30 °, presque plus un seul véhicule ne circulait, le ravitaillement devait se faire en wagon panje et la Rollbahn perdait plus d'hommes que les divisions au front. Les Russes, eux, alignaient en masse un redoutable nouveau char, le T-34, invulnérable au froid et qui terrifiait les Landser; heureusement, il ne résistait pas à nos 88. Paulus transféra l'A OK 6 de Poltava à Kharkov, ce qui mit de l'animation dans notre ville. Les Rouges visaient certainement à encercler Kharkov, mais leur pincette nord ne démarra jamais; la pincette sud, elle, enfonça nos lignes et fut contenue avec difficulté vers la fin du mois, devant Krasnograd et Paulograd, ce qui laissa une énorme saillante de plus de soixante-dix kilomètres encastrée dans notre front, une dangereuse tête de pont au-delà du Donets. Les partisans, à l'arrière de nos lignes, intensifiaient leurs opérations; même Kharkov devenait peu sûre: les attentats, malgré une répression féroce, se multipliaient; sans doute la famine ouverte qui sévissait en ville y contribuait-elle. Le Sonderkommando ne fut pas épargné. Un jour tout au début de février, j'avais rendez-vous dans un bureau de la Wehrmacht, sur le Maïdan Tereleva, dans le centre. Hanika m'accompagnait pour essayer de trouver de quoi améliorer nos rations et je le laissai à ses courses. L'entretien fut bref, je ressortis rapidement. En haut des marches, je fis une pause pour humer l'air froid, aigu, puis allumai une cigarette. Je contemplai la place en tirant les premières bouffées. Le ciel était lumineux, de ce bleu si pur des hivers russes qu'on ne voit nulle part ailleurs. Sur le côté, trois vieilles kolkhoziennes, assises sur des caisses, attendaient de vendre quelques pauvres légumes fripés; sur la place, au pied du monument bolchevique à la libération de Kharkov (celle de 1919), une demi-douzaine d'enfants jouaient malgré le froid avec une balle en chiffons. Quelques-uns de nos Orpo traînaient un peu plus bas. Hanika se tenait à l'angle, près de l'Opel dont le chauffeur laissait tourner le moteur. Hanika semblait pâle, renfermé; mes éclats récents l'avaient ébranlé; moi aussi, il me tapait sur les nerfs. Un autre enfant déboula d'une ruelle et galopa vers la place. Il tenait quelque chose à la main. Arrivé à la hauteur de Hanika il explosa. La détonation souffla les vitres de l'Opel, j'entendis distinctement tinter le verre sur le pavé. Les Orpo, pris de panique, se mirent à tirer en rafales sur les enfants qui jouaient. Les vieilles hurlaient, la balle de chiffons se désagrégea dans le sang. Je courus vers Hanika: il était agenouillé dans la neige et se tenait le ventre. La peau de son visage, piquée d'acné, était d'une pâleur effroyable, avant que je ne l'atteigne sa tête bascula en arrière et ses yeux bleus, je le vis nettement, se confondirent avec le bleu du ciel. Le ciel effaça ses yeux. Puis il s'effondra de côté. Le gamin était mort, le bras arraché; sur la place, les policiers, choqués, s'approchaient des enfants morts que les kolkhoziennes secouaient en poussant des cris stridents. Weinmann se montra plus concerné par la bavure de nos Orpo que par la mort de Hanika:
«C'est inadmissible. On essaye d'améliorer nos relations avec la population locale et on tue leurs enfants. Il faudrait les juger». Je me montrai sceptique: «Cela va être difficile, Herr Standartenführer. Leur réaction a été malheureuse, mais compréhensible. En outre, ça fait des mois qu'on leur fait fusiller des enfants; il serait malaisé de les punir pour la même chose». – «Ce n'est pas la même chose! Les enfants que nous exécutons sont des condamnés! Ceux-là étaient des enfants innocents». -»Si vous me le permettez, Herr Standartenführer, la base sur laquelle les condamnations sont décidées rend une telle distinction assez arbitraire». Il ouvrit grands les yeux et ses narines frémirent de colère; puis il se ravisa et se calma d'un coup. «Changeons de sujet, Hauptsturmführer. Je voulais de toute façon discuter avec vous depuis plusieurs jours. Je crois que vous êtes très fatigué. Le Dr. Sperath pense que vous frisez l'épuisement nerveux». -»Excusez-moi, Herr Standartenführer, mais permettez-moi de nier cette opinion. Je me sens très bien». Il m'offrit une cigarette et en alluma une lui-même. «Hauptsturmführer, je suis médecin de formation. Moi aussi, je sais reconnaître certains symptômes. Vous êtes, comme on dit vulgairement, complètement cramé. Vous n'êtes pas le seul, d'ailleurs: presque tous les officiers du Kommando sont à bout. De toute façon, à cause de l'hiver nous connaissons déjà une forte baisse d'activité et pouvons nous permettre de fonctionner pendant un mois ou deux avec des effectifs réduits. Un certain nombre d'officiers vont être soit relevés, soit envoyés en permission médicale prolongée. Ceux qui ont de la famille rentreront en Allemagne. Les autres, comme vous, iront en Crimée, dans un des sanatoriums de la Wehrmacht. Il paraît que c'est très beau, là-bas. Vous pourrez même vous baigner, d'ici quelques semaines». Un petit sourire passa sur son visage étroit et il me tendit une enveloppe. «Voici vos autorisations de voyage et vos attestations. Tout est en ordre. Vous avez deux mois, après on verra. Reposez-vous bien». La décision de Weinmann avait provoqué en moi une poussée irraisonnée de haine et de ressentiment; mais en arrivant en Crimée, je compris tout de suite qu'il avait eu raison. Durant le long voyage en train, j'avais peu réfléchi, je laissais mes pensées divaguer sur les vastes étendues blanches. Je regrettais Hanika. La chambre vide, lorsque j'y étais retourné faire mon paquetage, m'avait serré le cœur; j'avais l'impression d'être recouvert de la tête aux pieds du sang de Hanika et je me changeai rageusement; tous mes uniformes me paraissaient d'une propreté douteuse, cela me mettait hors de moi. De nouveau, j'eus une crise de vomissement; mais pleurer, je n'y songeais même pas. Je partis dès que possible, par Dniepropetrovsk jusqu'à Simferopol. La plupart des hommes à bord du train étaient des convalescents ou des permissionnaires, qu'on envoyait se requinquer après les horreurs du front. Un médecin militaire m'expliqua que, rien qu'au mois de janvier, nous avions perdu l'équivalent de douze divisions à cause du gel et des maladies. Déjà, la température s'adoucissait un peu, et l'on se prenait à espérer que le plus dur était passé; mais c'avait été un des pires hivers de mémoire d'homme, et pas seulement en Russie, si froid que partout en Europe on brûlait les livres, les meubles et les pianos, même les plus anciens, comme de part et d'autre du continent brûlait tout ce qui avait fait la fierté de notre civilisation. Les Nègres dans leur jungle, me disais-je amèrement, s'ils sont au courant, doivent bien se marrer. Nos folles ambitions, pour le moment, n'apportaient pas le résultat escompté, et partout la souffrance croissait, s'étendait. Même le Reich n'était plus à l'abri: les Britanniques lançaient de grands raids aériens, surtout sur la Ruhr et le Rhin; les officiers qui avaient leurs familles dans ces régions en étaient très affectés. Rien que dans mon compartiment, un Hauptmann de l'artillerie, blessé à la jambe devant Izyoum, avait perdu ses deux enfants dans un bombardement à Wuppertal; on lui avait proposé de rentrer, mais il avait demandé à aller en Crimée, car il ne voulait pas voir sa femme. «Je ne pourrais pas», lâcha-t-il laconiquement avant de se renfermer dans son mutisme.