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Les Hitlerjugend, puis la SS, lui avaient enfin permis de fuir ce milieu asphyxiant. Il était encore à l'entraînement lors des campagnes de Grèce et de Yougoslavie, et se désolait de les avoir manquées; sa joie n'avait pas connu de bornes lorsqu'il s'était vu affecter à la «Leibstandarte Adolf Hitler» pour l'invasion de la Russie. Un soir, il m'avoua avoir été horrifié par sa première expérience des méthodes radicales employées par la Wehrmacht et la S S pour combattre les partisans; mais sa conviction profonde que seul un adversaire barbare et entièrement inhumain pouvait susciter des mesures si extrêmes n'en avait été que renforcée. «Au SD, vous avez dû voir des choses atroces», ajouta-t-il; je l'assurai que oui, mais que je préférais ne pas m'étendre sur le sujet. À la place je lui parlai un peu de ma vie, et surtout de ma petite enfance. J'avais été un enfant fragile. Ma sœur et moi n'avions qu'un an lorsque notre père partit pour la guerre. Le lait, la nourriture se firent rares, je grandis maigre, pâle, nerveux. J'adorais alors jouer dans la forêt près de notre maison; nous habitions en Alsace, il y a là de grands bois, j'allais observer les insectes ou tremper mes pieds dans les ruisseaux. Un incident me restait clairement en mémoire: dans un pré ou un champ, je trouvai un chiot abandonné, à l'air malheureux, et mon cœur s'emplit de pitié pour lui, je voulais le ramener à la maison; mais quand je m'approchai pour le prendre, le petit chien, effrayé, me fuyait. J'essayai de lui parler doucement, de l'amadouer pour qu'il me suive, mais sans succès. Il ne s'enfuyait pas, il se tenait toujours à quelques mètres de moi, mais il ne me laissait pas approcher. Enfin, je m'assis dans l'herbe et éclatai en sanglots, brisé de pitié pour ce chiot qui ne voulait pas me permettre de l'aider. Je le suppliais: «S'il te plaît, le chien, viens avec moi!» Enfin il se laissa faire. Ma mère fut horrifiée lorsqu'elle le vit en train de japper dans notre jardin, attaché à la palissade, et à force d'arguments elle me convainquit de l'amener à la Société protectrice des animaux où, j'ai depuis toujours songé, on dut l'abattre dès que j'eus le dos tourné. Mais peut-être cet incident a-t-il eu lieu après la guerre et le retour définitif de mon père, à Kiel où nous étions partis lorsque les Français reprirent l'Alsace. Mon père, enfin revenu auprès de nous, parlait peu, il paraissait sombre, plein d'amertume. Avec ses diplômes, il n'avait pas tardé à se refaire une situation au sein d'une grande firme; à la maison, il restait souvent seul dans sa bibliothèque, où, lorsqu'il n'était pas là, je me glissais en cachette pour jouer avec ses papillons épinglés, certains grands comme une main d'adulte, que je sortais de leurs boîtes et faisais tournoyer sur leur longue aiguille comme une roue coloriée en carton, jusqu'à ce qu'un jour il me surprenne et me punisse. Vers cette époque, je me mis à chaparder chez nos voisins, très certainement, je le compris plus tard, pour attirer son attention: je volais des pistolets en fer-blanc, des lampes de poche, d'autres jouets, que j'enterrais dans une cachette au fond de notre jardin; même ma sœur n'était pas au courant; enfin on découvrit tout. Ma mère pensait que je volais pour le pur plaisir de faire le mal; mon père m'expliqua patiemment la Loi, puis me flanqua une fessée. Ceci se passait non pas à Kiel mais sur l'île de Sylt, où nous passions nos vacances d'été. Pour y arriver, on prenait le train qui court le long du barrage Hindenburg: à marée haute, la voie est entourée d'eau, et depuis le train on avait l'impression de rouler sur la mer, les vagues montaient jusqu'aux roues, battaient les moyeux! La nuit, au-dessus de mon lit, des trains électriques fusaient à travers le ciel étoilé de mes rêves. Très tôt, il me semble, je recherchais avidement l'amour de tous ceux que je rencontrais. Cet instinct, de la part des adultes, du moins, se voyait généralement payé de retour, car j'étais un garçon à la fois beau et très intelligent. Mais à l'école, je me trouvai confronté à des enfants cruels et agressifs, dont beaucoup avaient perdu leur père à la guerre, ou étaient battus et négligés par des pères revenus brutalisés et à moitié fous des tranchées. Ils se vengeaient, à l'école, de ce manque d'amour à la maison en se retournant vicieusement contre d'autres enfants plus frêles et plus fragiles. On me frappait, j'avais peu d'amis; au sport, lorsqu'on formait les équipes, personne ne voulait de moi. Alors, au lieu de quémander leur affection, je sollicitais leur attention. J'essayais aussi d'impressionner les enseignants, plus justes que les garçons de mon âge; comme j'étais intelligent, c'était facile: mais alors les autres me traitaient de chouchou et ne m'en battaient que de plus belle. Bien entendu, je ne parlais pas de cela à mon père.

À la défaite, après nous avoir installés à Kiel, il avait dû repartir, on ne savait trop où ni pourquoi; de temps en temps il repassait nous voir, puis il disparaissait à nouveau; il ne s'installa définitivement avec nous qu'à la fin 1919. En 1921, il tomba gravement malade et dut s'arrêter de travailler. Sa convalescence s'éternisa, et l'atmosphère à la maison devint tendue et maussade. Vers le début de l'été, encore gris et froid comme je m'en souviens, son frère vint nous rendre visite. Ce frère cadet, gai et drôle, racontait des histoires fabuleuses de la guerre et de ses voyages qui me faisaient rugir d'admiration. Ma sœur, elle, l'appréciait moins. Quelques jours plus tard, mon père partit en voyage avec lui, pour rendre visite à notre grand-père, que je n'avais vu qu'une fois ou deux et dont je me souvenais à peine (les parents de ma mère, je crois, étaient déjà morts). Je me rappelle aujourd'hui encore ce départ: ma mère, ma sœur et moi étions alignés devant le portail de la maison, mon père chargeait sa valise dans le coffre de la voiture qui devait l'amener à la gare: «Au revoir, les petits, dit-il avec un sourire, ne vous inquiétez pas, je reviens bientôt». Je ne le revis jamais. Ma sœur jumelle et moi avions à cette époque presque huit ans. J'appris bien plus tard que ma mère avait reçu après quelque temps une lettre de mon oncle: après la visite à leur père, semblait-il, ils s'étaient querellés, et mon père, apparemment, était parti en train vers la Turquie et le Moyen-Orient; de sa disparition, mon oncle ne savait rien de plus; ses employeurs, contactés par ma mère, non plus. Je n'ai jamais vu cette lettre de mon oncle; c'est ma mère, un jour, qui m'a expliqué cela, et je n'ai jamais pu confirmer ses dires, ni retrouver ce frère qui pourtant a bien existé. Je ne racontai pas tout cela à Partenau: mais à vous, je le raconte. Je fréquentai Partenau régulièrement, maintenant. Sexuellement, il me faisait une impression incertaine. Sa rigueur et son enthousiasme national-socialiste et S S pouvaient se révéler un obstacle; mais au fond, je le pressentais, son désir ne devait pas être plus orienté que celui d'un autre. Au collège, je l'avais vite compris, l'inversion en tant que telle n'existait pas, les garçons faisaient avec ce qu'il y avait, et à l'armée, comme dans les prisons, il en était certainement de même. Certes, depuis 1937, date de ma brève arrestation pour l'affaire du Tiergarten, l'attitude officielle s'était encore considérablement durcie. La S S semblait particulièrement visée. L'automne précédent, à l'époque de mon arrivée à Kharkov, le Führer avait signé un décret, «Le Maintien de la Pureté au sein de la S S et de la Police», condamnant à mort tout SS-Mann ou fonctionnaire de la police qui se permettrait un comportement indécent avec un autre homme ou même se laissait abuser. Ce décret, de peur qu'il puisse soulever des malentendus, n'avait pas été publié, mais au SD nous en avions été informés. Pour ma part, je considérais qu'il s'agissait surtout d'une rhétorique de façade; dans les faits, si l'on savait rester discret, il y avait rarement des problèmes. Le tout était de ne pas se compromettre auprès d'un ennemi personnel; mais je n'avais pas d'ennemis personnels. Partenau, toutefois, devait être influencé par la rhétorique survoltée du Schwarz Korps et des autres publications SS. Mais mon intuition me disait que si on pouvait lui fournir le cadre idéologique nécessaire, le reste viendrait.