'éducation, la philosophie, la politique, même le métier des armes». Je me tus; nous continuions en silence, nos vareuses rejetées sur l'épaule. Puis Partenau reprit: «Quand j'étais petit, au catéchisme, on m'apprenait que c'était une abomination, une horreur. Mon père en parlait aussi, il disait que les homosexuels allaient en enfer. Je me souviens encore du texte de saint Paul qu'il citait: Pareillement les hommes, délaissant l'usage naturel de la femme, sont brûlés de désir les uns pour les autres, perpétrant l'infamie d'homme à homme… C'est pourquoi ils ont été abandonnés par Dieu. Je l'ai relu l'autre soir dans la Bible». – «Oui, mais souviens-toi de ce que dit Platon: En cette matière rien d'absolu; la chose n'est, toute seule et en elle-même, ni belle ni laide. Je vais te dire ce que je pense: le préjugé chrétien, l'interdiction chrétienne, c'est une superstition juive. Paul, qui s'appelait Saul, était un rabbin juif, et cet interdit-là, il n'a pas pu le surmonter comme tant d'autres. Il a une origine concrète: les Juifs vivaient entourés de tribus païennes, et chez nombre d'entre elles, les prêtres pratiquaient une homosexualité rituelle lors de certaines cérémonies religieuses. C'était très courant. Hérodote rapporte des choses semblables au sujet des Scythes, qui peuplaient cette région et puis toute la steppe de l'Ukraine. Il parle d'Énarées, des descendants des Scythes qui auraient pillé le temple d'Ascalon et que la déesse avait frappés d'une maladie féminine. C'étaient d'après lui des devins qui se comportaient comme des femmes; il les appelle aussi les androginoï, des hommes-femmes qui avaient leurs règles chaque mois. Il s'agit évidemment là de pratiques chamaniques qu'Hérodote a mal comprises. J'ai entendu dire qu'on peut encore voir des choses semblables à Naples, qu'au cours de cérémonies païennes on fait accoucher un jeune homme d'une poupée. Note aussi que les Scythes sont les ancêtres des Goths, qui vivaient ici, en Crimée, avant de migrer vers l'ouest. N'en déplaise au Reichsführer, il y a de fortes raisons de croire qu'eux aussi connaissaient des pratiques homosexuelles avant d'être corrompus par les curés judaïsés». – «Je ne le savais pas. Mais quand même, notre Weltanschauung condamne l'homosexualité. À la Hitlerjugend on nous faisait des discours à ce sujet, et à la S S on nous enseigne que c'est un crime contre la Volksgemeinschaft, la communauté du peuple». – «Je crois, moi, que ce dont tu parles est un exemple de national-socialisme mal assimilé, ou qui sert à cacher d'autres intérêts. Je connais très bien les vues du Reichsführer sur le sujet; mais le Reichsführer, comme toi, vient d'un milieu catholique très répressif; et malgré toute la force de son idéologie nationale-socialiste, il n'a pas su se défaire de certains préjugés catholiques, et ainsi, il confond des choses qui ne devraient pas l'être. Et quand je dis catholiques tu comprends bien que je veux dire juifs, idéologie juive. Il n'y a rien dans notre Weltanschauung, bien comprise, qui puisse s'opposer à un éros masculin. Au contraire, et je peux te le démontrer. Tu remarqueras d'ailleurs que le Führer lui-même ne s'est jamais vraiment prononcé sur la question». – «Pourtant, après le 30 juin, il a violemment condamné Röhm et les autres pour leurs pratiques perverses». – «Pour nos bons bourgeois allemands que tout effraie, c'était un argument de poids, et le Führer le savait bien. Mais ce que tu ne sais peut-être pas, c'est qu'avant le 30 juin le Führer avait toujours défendu les comportements de Röhm; au sein du Parti, il y avait beaucoup de critiques, mais le Führer refusait de les écouter, il répondait aux mauvaises langues que la SA n'est pas un institut pour l'éducation morale des jeunes filles de bonne famille, mais une formation pour combattants éprouvés». Partenau éclata de rire. «Après le 30 juin, continuai-je, quand il s'est avéré que beaucoup des complices de Röhm, comme Heines, étaient aussi ses amants, le Führer a eu peur que les homosexuels puissent former un État dans l'État, une organisation secrète, comme les Juifs, qui poursuit ses propres intérêts et non pas ceux du Volk, un "Ordre du troisième sexe" comme il y a un Ordre noir. C'est ce qui motive les dénonciations. Mais c'est un problème de nature politique et non idéologique. D'un point de vue réellement national-socialiste, on pourrait au contraire considérer l'amour fraternel comme le vrai ciment d'une Volksgemeinschaft guerrière et créatrice. Platon pensait, à sa façon, la même chose. Tu te souviens du discours de Pausanias, où il critique les autres nations qui, tels les Juifs, rejettent l'éros masculin: Chez les barbares, cela est jugé honteux, ainsi du reste que l'amour du savoir et de l'exercice physique… Ainsi, là où l'on tient pour honteux de céder à un amant, la coutume se fonde sur le défaut moral de ses auteurs: désir de domination chez les maîtres, et lâcheté chez les sujets. J'ai d'ailleurs un ami français qui tient Platon pour le premier auteur authentiquement fasciste». – «Oui mais tout de même! Les homosexuels sont des efféminés, des hommes-femmes comme tu disais. Comment veux-tu qu'un État puisse tolérer des hommes inaptes à être des soldats?» – «Tu te trompes. C'est une fausse conception qui oppose le soldat viril à l'inverti efféminé. Ce genre d'homme existe, bien entendu, mais c'est un produit moderne de la corruption et de la dégénérescence de nos villes, des Juifs ou des enjuivés, mal tirés des griffes des curés ou des pasteurs. Historiquement, les meilleurs soldats, les soldats d'élite, ont toujours aimé d'autres hommes. Ils gardaient des femmes, pour tenir leur maison et leur faire des enfants, mais réservaient tous leurs sentiments pour leurs camarades. Regarde Alexandre! Et Frédéric le Grand, même si on ne veut pas le reconnaître, c'est pareil. Les Grecs en ont même tiré un principe militaire: à Thèbes, ils ont créé la Bande sacrée, une armée de trois cents hommes qui était la plus réputée de son temps. Chaque homme se battait en couple, avec son ami; quand l'amant vieillissait et prenait sa retraite, son aimé devenait l'amant d'un plus jeune. Ainsi, mutuellement, ils stimulaient leur courage jusqu'à être invincibles; aucun d'eux n'aurait osé tourner le dos et fuir devant son ami; au combat, ils se poussaient à exceller. Ils se sont fait tuer jusqu'au dernier à Chéronée, par les Macédoniens de Philippe: exemple sublime pour notre Waffen-SS. On retrouve un phénomène semblable au sein de nos Freikorps; tous les vétérans un peu honnêtes le reconnaîtront. Tu vois, il faut considérer cela d'un point de vue intellectuel. Il est évident que seul l'homme est réellement créatif: la femme donne la vie, elle élève et nourrit, mais elle ne crée rien de neuf. Blüher, un philosophe très proche en son temps des hommes des Freikorps, et qui est allé jusqu'à se battre avec eux, a montré que l'éros intramasculin, en stimulant les hommes à rivaliser de courage, de vertu et de moralité, contribue et à la guerre et à la formation des États, qui ne sont qu'une version étendue des sociétés masculines comme l'armée. Il s'agit ainsi d'une forme supérieure de développement, pour des hommes intellectuellement évolués. Les bras des femmes, c'est bon pour les masses, le troupeau, mais pas pour les chefs. Tu te souviens du discours de Phèdre: L'aimé, nous le voyons bien, c'est devant ses amants qu'il a le plus de honte, quand il est surpris à faire quelque chose de honteux. S'il existait un moyen deformer une armée, ou une cité avec des amants et leurs bien-aimés, il ne pourrait y avoir pour eux de meilleur gouvernement que s'ils rejetaient tout ce qui est laid, et rivalisaient dans la voie de l'honneur. Et si de tels amants combattaient au coude à coude, fussent-ils une poignée, ils pourraient vaincre pour ainsi dire le monde entier. C'est certainement ce texte qui a inspiré les Thébains». – «Ce Blüher dont tu parlais, qu'est-il devenu?» – «Il est encore vivant, je crois. Durant le Kampfzeit, le "temps du combat", il était très lu en Allemagne, et, malgré ses convictions monarchistes, fort apprécié par certains cercles de droite, y compris nationaux-socialistes. Après je crois qu'il a été trop identifié à Röhm et depuis 1934 il est interdit de publication. Mais un jour on lèvera cet interdit. Il y a encore une autre chose que je voudrais te dire: aujourd'hui encore, le national-socialisme fait beaucoup trop de concessions aux Églises. Tout le monde en est conscient, et le Führer en souffre, mais en temps de guerre il ne peut pas se permettre de les combattre ouvertement. Les deux Églises ont encore trop d'emprise sur les esprits des bourgeois, et nous sommes obligés de les tolérer. Cela ne durera pas toujours: après la guerre, nous pourrons de nouveau nous tourner vers l'ennemi intérieur et briser cet étranglement, cette asphyxie morale. Quand l'Allemagne sera purifiée de ses Juifs, il faudra qu'elle soit aussi purifiée de leurs idées pernicieuses. Alors tu verras que beaucoup de choses apparaîtront sous un jour nouveau». Je cessai de parler; Partenau ne disait rien. Le chemin plongeait le long des roches vers la mer; puis nous longions en silence une étroite plage vide. «Veux-tu aller nager?» suggérai-je. – «Elle doit être glacée». – «Elle est froide; mais les Russes vont bien nager en hiver. Sur la Baltique on fait ça aussi. Ça fouette le sang». Nous nous mîmes nus et j'entrai dans la mer en courant; Partenau me suivait avec des cris; pendant quelques instants le froid de l'eau me mordit la peau, nous hurlions et riions et nous nous débattîmes en trébuchant dans les vagues avant de ressortir tout aussi vite. Je me couchai sur ma vareuse, à plat ventre; Partenau s'allongea à côté de moi. J'étais encore mouillé mais mon corps avait chaud, je sentais les gouttes et le soleil pâle sur ma peau. Je résistai un long moment, voluptueusement, au désir de regarder Partenau, puis me tournai vers lui: son corps blanc luisait d'eau de mer, mais son visage était rouge, moucheté sous la peau. Il gardait les yeux fermés. En nous rhabillant, il remarqua mon sexe: «Tu es circoncis? s'exclama-t-il avec surprise en rougissant davantage. Excuse-moi». – «Oh, ce n'est rien. Une infection d'adolescence, ça arrive assez fréquemment». Le Nid de l'hirondelle se trouvait encore à deux kilomètres, il fallait remonter les falaises; en haut, sur le balcon derrière la tour crénelée, il y avait un petit troquet, vide de clients, perché au-dessus de la mer; l'édifice était fermé, mais ils avaient du Portwein et une immense vue sur la côte et les montagnes et Yalta nichée au fond de la baie, blanche et vague. Nous bûmes quelques verres, parlant peu. Partenau était pâle maintenant, il soufflait encore après l'escalade et semblait plongé en lui-même. Puis un camion de la Wehrmacht nous ramena à Yalta. Ce petit jeu dura encore quelques jours; mais enfin cela se conclut comme je le souhaitais. Finalement ce n'avait pas été si compliqué. Le corps solide de Partenau recelait peu de surprises; il jouissait la bouche ouverte en rond, un trou noir; et sa peau avait une odeur douceâtre, vaguement écœurante, qui m'excitait à la folie. Comment décrire ces sensations à qui ne les a pas connues? Au début, lorsque ça entre, c'est parfois difficile, surtout si c'est un peu sec. Mais une fois dedans, ah, c'est bon, vous ne pouvez pas imaginer. Le dos se creuse et c'est comme une coulée bleue et lumineuse de plomb fondu qui vous emplit le bassin et remonte lentement la moelle pour vous saisir la tête et l'effacer. Cet effet remarquable serait dû, paraît-il, au contact de l'organe pénétrant avec la prostate, ce clitoris du pauvre, qui, chez le pénétré, se trouve tout contre le grand côlon, alors que chez la femme, si mes notions d'anatomie sont exactes, elle s'en trouve séparée par une partie de l'appareil reproducteur, ce qui expliquerait pourquoi les femmes, en général, semblent si peu goûter la sodomie, ou alors seulement comme un plaisir de tête. Pour les hommes, c'est autre chose; et je me suis souvent dit que la prostate et la guerre sont les deux dons de Dieu à l'homme pour le dédommager de ne pas être femme. Pourtant je n'avais pas toujours aimé les garçons. Jeune, enfant encore, comme je l'avais raconté à Thomas, j'avais aimé une fille. Mais je n'avais pas tout dit à Thomas. Tels Tristan et Yseut, cela avait commencé sur un bateau. Quelques mois auparavant, à Kiel, ma mère avait rencontré un Français nommé Moreau. Mon père devait être parti depuis trois ans, je pense. Ce Moreau possédait une petite entreprise dans le sud de la France et voyageait en Allemagne pour ses affaires. Ce qui se passa entre eux, je ne le sais pas, mais quelque temps après il revint et demanda à ma mère de venir habiter avec lui. Elle accepta. Lorsqu'elle nous en parla, elle présenta la chose d'une manière adroite, nous vantant le beau temps, la mer, la nourriture copieuse. Ce dernier point était particulièrement attirant: l'Allemagne sortait alors tout juste de la grande inflation, et même si nous étions trop petits pour y avoir compris grand-chose, nous en avions souffert. Ainsi ma sœur et moi répondîmes: Très bien, mais que ferons-nous lorsque Père reviendra? «Eh bien, il nous écrira et nous reviendrons». – «Promis?» – «C'est promis.»