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Après, sans doute, c'est devenu une habitude. Lorsque je regardais des filles, essayais de m'imaginer prenant leurs seins laiteux dans ma bouche puis frottant ma verge dans leurs muqueuses, je me disais: À quoi bon, ce n'est pas elle et ce ne le sera jamais. Mieux vaut donc que moi-même je sois elle et tous les autres, moi. Ces autres, je ne les aimais pas, je vous l'ai expliqué du premier abord. Ma bouche, mes mains, ma verge, mon cul les désiraient, parfois intensément, à en perdre le souffle, mais d'eux je ne voulais que leurs mains, leur verge et leur bouche. Cela ne veut pas dire que je ne ressentais rien. Lorsque je contemplais le beau corps nu de Partenau, déjà si cruellement blessé, une angoisse sourde m'envahissait: si je passais mes doigts sur son sein, effleurant la pointe puis sa cicatrice, j'imaginais ce sein de nouveau écrasé par le métal; lorsque j'embrassais ses lèvres, je voyais sa mâchoire arrachée par un éclat brûlant de shrapnel; et quand je descendais entre ses jambes, me plongeais dans ses organes luxuriants, je savais que quelque part une mine attendait, prête à les déchiqueter. Ses bras puissants, ses cuisses agiles étaient également vulnérables, aucune partie de son corps chéri n'était à l'abri. Le mois prochain, dans une semaine, demain même, toute cette si belle et douce chair pouvait en un instant se transformer en viande, en une masse sanguinolente et carbonisée, et ses yeux si verts s'éteindre pour toujours. Parfois, je manquais d'en pleurer. Mais lorsque, guéri, il repartit enfin, je ne ressentis aucune tristesse. Il fut d'ailleurs tué l'année suivante, à Koursk.

Seul, je lisais, je me promenais. Dans le jardin du sanatorium, les pommiers étaient en fleur, les bougainvillées, les glycines, les lilas, les faux ébéniers éclosaient et assaillaient l'air d'une débauche d'odeurs violentes, lourdes, contrastées. J'allais aussi tous les jours flâner dans les jardins botaniques, à l'est de Yalta. Les différentes sections s'étageaient au-dessus de la mer, avec de grandes perspectives jusqu'au bleu puis au gris de l'horizon, et toujours dans le dos le surplomb enneigé, omniprésent, des montagnes de Yaila. Dans l'Arboretum, des pancartes dirigeaient le visiteur vers un pistachier de plus de mille ans et un if qui en avait cinq cents; plus haut, au Vierkhny Park, la roseraie accumulait deux mille espèces qui s'ouvraient tout juste mais déjà bourdonnaient d'abeilles, comme la lavande de mon enfance; au Primorskii Park, il y avait des plantes subtropicales sous serre, à peine endommagées, et je pouvais m'asseoir face à la mer pour lire, tranquillisé. Un jour, retournant par la ville, je visitai la maison de Tchékhov, une petite datcha blanche, confortable, et transformée en maison-musée par les Soviétiques; la direction, à en juger par les écriteaux, semblait particulièrement fière du piano du salon, sur lequel avaient joué Rachmaninov et Chaliapine; mais pour ma part, je fus bouleversé par la gardienne des lieux, Mâcha, la propre sœur maintenant octogénaire de Tchékhov, qui se tenait assise sur une simple chaise en bois dans l'entrée, immobile, muette, les mains à plat sur les cuisses. Sa vie, je le savais, avait été tout comme la mienne brisée par l'impossible. Rêvait-elle toujours, là devant moi, à celui qui aurait dû se tenir à ses côtés, Pharaon, son défunt frère et époux?

Un soir, vers le terme de ma permission, je passai au casino de Yalta, installé dans une sorte de palais rococo un peu suranné, assez agréable. Dans le grand escalier qui montait à la salle, je croisai un Oberführer de la S S que je connaissais bien. Je me rangeai de côté et me mis au garde-à-vous pour le saluer, et il me rendit mon salut distraitement; mais deux marches plus bas il s'arrêta, se retourna brusquement, et son visage s'éclaira: «Doktor Aue! Je ne vous avais pas reconnu». C'était Otto Ohlendorf, mon Amtchef à Berlin, qui commandait maintenant l'Einsatzgruppe D. Il remonta lestement les marches et me serra la main, tout en me félicitant pour ma promotion. «Quelle surprise! Que faites-vous ic i?» Je lui expliquai en peu de mots mon histoire. «Ah, vous étiez avec Blobel! Je vous plains. Je ne comprends pas qu'on puisse garder des malades mentaux comme ça à la SS, et encore moins leur confier un commandement» – «Quoi qu'il en soit, répondis-je, le Standartenführer Weinmann m'a fait l'effet d'un homme sérieux». – «Je ne le connais pas très bien. C'est un employé de la Staatspolizei, n'est-ce pas?» Il me contempla un instant et puis me lança: «Pourquoi ne resteriez-vous pas avec moi? J'ai besoin d'un adjoint pour mon Leiter III, au Gruppenstab. L'ancien a attrapé le typhus et a été rapatrié. Je connais bien le Dr. Thomas, il ne me refusera pas votre transfert». L'offre me prît de court: «Je dois vous donner une réponse tout de suite?» – «Non. Ou plutôt si!» – «Alors, si le Brigadeführer Thomas donne son accord, j'accepte». Il sourit et de nouveau me serra la main. «Excellent, excellent Maintenant je dois filer. Venez me voir demain à Simferopol, nous arrangerons ça et je vous expliquerai les détails. Vous n'aurez pas de mal à trouver, nous sommes à côté de l'A OK, vous demanderez. Bonsoir!» Il dévala les marches en agitant la main et disparut. Je me dirigeai vers le bar et commandai un cognac. J'appréciais énormément Ohlendorf, et prenais toujours un vif plaisir à nos discussions; travailler de nouveau avec lui était une chance inespérée. C'était un homme d'une intelligence remarquable, perçante, certainement un des meilleurs esprits du national-socialisme, et un des plus intransigeants; son attitude lui attirait beaucoup d'ennemis, mais pour moi c'était une inspiration. La conférence qu'il avait prononcée à Kiel, la première fois que je l'avais rencontré, m'avait ébloui. Parlant avec éloquence à partir de quelques notes éparses, d'une voix claire, bien modulée, qui marquait avec force et précision chaque point, il avait débuté par une critique vigoureuse du fascisme italien, coupable, selon lui, de déifier l'État sans reconnaître les communautés humaines, alors que le national-socialisme, lui, se fonde sur la communauté, la Volks-Gemeinschaft. Pis, Mussolini avait systématiquement abattu toutes les contraintes institutionnelles sur les hommes au pouvoir. Cela menait directement à une version totalitaire de l'étatisme, où ni le pouvoir ni ses abus ne connaissent la moindre limite. En principe, le national-socialisme était fondé sur la réalité de la valeur de la vie de l'humain individuel et du Volk en son ensemble; ainsi, l'État était subordonné aux exigences du Volk. Sous le fascisme, les gens n'avaient aucune valeur en eux-mêmes, ils étaient des objets de l'État, et la seule réalité dominante était l'État lui-même. Néanmoins, certains éléments au sein du Parti voulaient introduire le fascisme dans le national-socialisme. Dès la Prise du Pouvoir, le national-socialisme, dans certains secteurs, avait dévié, et se rabattait sur de vieilles méthodes pour surmonter des problèmes temporaires. Ces tendances étrangères étaient particulièrement fortes dans l'économie alimentaire, et aussi dans la grande industrie, qui n'avait de national-socialiste que le nom et qui profitait des dépenses déficitaires incontrôlées de l'État pour croître au-delà de toute mesure. L'arrogance et la mégalomanie qui régnaient dans certains secteurs du Parti ne faisaient qu'aggraver la situation. L'autre danger mortel pour le national-socialisme était ce qu'Ohlendorf nommait sa déviation bolcheviste, principalement les tendances collectivistes du DAF, le Front du travail. Ley dénigrait constamment les classes moyennes, il voulait détruire les petites et moyennes entreprises, qui formaient l'authentique base sociale de l'économie allemande. L'objet fondamental et décisif des mesures d'économie politique devait être l'homme; l'économie, et en cela on pouvait tout à fait suivre les analyses de Marx, était le facteur le plus important pour le destin de l'homme. Il était vrai qu'un ordre économique national-socialiste n'existait pas encore. Mais la politique nationale-socialiste dans tous ses secteurs, économique, social ou constitutionnel, devait toujours garder à l'esprit que son objet était l'homme et le Volk. Les tendances collectivistes dans la politique économique et sociale, comme les tendances absolutistes dans la politique constitutionnelle, déviaient de cette ligne. En tant que forces d'avenir du national-socialisme, nous, les étudiants, futures élites du Parti, devions toujours rester fidèles à son esprit essentiel, et laisser cet esprit guider chacun de nos actes et de nos décisions. C'était la critique la plus incisive de l'état des choses dans l'Allemagne moderne que j'eusse jamais entendu. Ohlendorf, un homme à peine plus âgé que moi, avait de toute évidence longuement médité ces questions et basait ses conclusions sur des analyses profondes et rigoureuses. J'appris d'ailleurs plus tard que, du temps où il était étudiant à Kiel, en 1934, il avait été arrêté et interrogé par la Gestapo pour ses dénonciations virulentes de la prostitution du national-socialisme; cette expérience avait sans doute contribué à le pousser vers les services de sécurité. Il se faisait une haute idée de son travail, il le voyait comme une pièce essentielle de la mise en œuvre du national-socialisme- Après la conférence, lorsqu'il m'avait proposé de collaborer avec lui en tant que V-mann, j'avais eu le malheur, à sa description des tâches, de lâcher stupidement: «Mais c'est un travail d'indic!» Ohlendorf avait réagi sèchement: «Non, Herr Aue, ce n'est pas un travail d'indicateur. Nous ne vous demandons pas de cafarder, nous nous moquons bien de savoir si votre femme de ménage raconte une blague anti-Parti. Mais la blague, elle, nous intéresse, car elle trahit l'humeur du Volk. La Gestapo dispose de services parfaitement compétents pour s'occuper des ennemis de l'État, mais ce n'est pas du ressort du Sicherheitsdienst, qui est essentiellement un organe d'information». À Berlin, après mon arrivée, je m'étais peu à peu lié avec lui, grâce notamment à l'entremise de mon professeur, Höhn, avec qui il était resté en relation après que ce dernier eut quitté le SD. Nous nous voyions de temps en temps pour boire du café, il m'invitait même chez lui pour m'expliquer les dernières tendances malsaines du Parti, et ses idées pour les corriger et les combattre. À cette époque il ne travaillait pas à plein temps au SD, car il menait des recherches à l'université de Kiel et plus tard devint une figure importante au sein du Reichsgruppe Handel, l'Organisation du commerce allemand. Lorsque j'entrai enfin au SD, il agit, comme le Dr. Best, un peu comme mon protecteur. Mais son conflit constamment exacerbé avec Heydrich, et ses relations difficiles avec le Reichsführer, avaient dégradé sa position, ce qui ne l'empêcha pas d'être nommé Amtchef III – patron du Sicherheitsdienst – lors de la formation du RSHA. À Pretzsch, de nombreuses rumeurs couraient sur les raisons de son départ pour la Russie; on racontait qu'il avait refusé le poste plusieurs fois, avant que Heydrich, appuyé par le Reichsführer, ne le force à accepter pour lui pousser le nez dans la vase.