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Voss continuait; je notais aussi vite que possible. Mais plus encore que par les détails, j'étais séduit par son rapport à son savoir. Les intellectuels que j'avais fréquentés, comme Ohlendorf ou Höhn, développaient perpétuellement leurs connaissances et leurs théories; quand ils parlaient, c'était soit pour exposer leurs idées, soit pour les pousser encore plus loin. Le savoir de Voss, en revanche, semblait vivre en lui presque comme un organisme, et Voss jouissait de ce savoir comme d'une amante, sensuellement, il se baignait en lui, en découvrait constamment de nouveaux aspects, déjà présents en lui mais dont il n'avait pas encore conscience et il y prenait le pur plaisir d'un enfant qui apprend à ouvrir et à fermer une porte ou à remplir un seau de sable et à le vider; ce plaisir, celui qui l'écoutait le partageait, car son discours n'était que méandres capricieux et surprises perpétuelles; on pouvait en rire, mais uniquement avec le rire de plaisir du père qui regarde son enfant ouvrir et refermer une porte, dix fois de suite en riant. Je retournai le voir à plusieurs reprises, et il me reçut chaque fois avec la même amabilité et le même enthousiasme. Nous nous liâmes bientôt de cette franche et rapide amitié que favorisent la guerre et les situations exceptionnelles. Nous déambulions dans les rues bruyantes de Simferopol, profitant du soleil, au milieu d'une foule bigarrée de soldats allemands, roumains et hongrois, de Hiw i harassés, de Tatars basanés et enturbannés, et de paysannes ukrainiennes aux joues rosés. Voss connaissait toutes les tchat khona de la ville et discutait familièrement, en des dialectes variés, avec les tenanciers obséquieux ou enjoués qui nous servaient en s'excusant un mauvais thé vert. Il m'amena un jour à Bakhtchi-Saraï visiter le superbe petit palais des khans de Crimée, construit au XVIe siècle par des architectes italiens, persans et ottomans et des esclaves russes et ukrainiens; et le Chufut-Kale, le fort des Juifs, une cité de cavernes creusées à partir du VIe siècle dans les falaises de calcaire et occupées par des peuples divers, dont les derniers, qui avaient donné au lieu son nom persan, étaient en fait des Karaïtes, une secte juive dissidente qui, comme je l'expliquai à Voss, avaient été exemptés en 1937, sur décision du ministère de l'Intérieur, des lois raciales allemandes, et avaient en conséquence ici en Crimée aussi été épargnés par les mesures spéciales de la SP. «Apparemment, les Karaïtes d'Allemagne ont présenté des documents tsaristes, y compris un oukase de la Grande Catherine, qui affirmaient qu'ils n'étaient pas d'origine juive, mais s'étaient convertis au judaïsme assez tardivement. Les spécialistes du Ministère ont accepté l'authenticité de ces documents». – «Oui, j'ai entendu parler de cela, dit Voss avec un petit sourire. C'étaient des malins». J'aurais souhaité lui demander ce qu'il entendait par là, mais il avait déjà changé de sujet. La journée était radieuse. Il ne faisait pas encore trop chaud, le ciel restait pâle et clair; au loin, du haut des falaises, on apercevait la mer, une étendue un peu plus grise sous le ciel. Du sud-ouest nous parvenait très vaguement le roulement monotone des batteries pilonnant Sébastopol, qui résonnait doucement le long des montagnes. Des petits Tatars crasseux, en haillons, jouaient parmi les ruines ou gardaient leurs chèvres; plusieurs nous observaient avec curiosité, mais détalèrent lorsque Voss les héla dans leur langue.