Le dimanche, lorsque je n'avais pas trop de travail, je prenais une Opel et nous descendions à la plage, à Eupatorie. Souvent je conduisais moi-même. La chaleur montait de jour en jour, nous étions au cœur du printemps, et je devais veiller aux grappes de garçons nus qui, couchés à plat ventre sur le bitume brûlant de la route, s'éparpillaient comme des moineaux devant chaque véhicule, en une vive pagaille de petits corps maigres et bronzés. Eupatorie possédait une belle mosquée, la plus grande de Crimée, dessinée au XVIe siècle par le célèbre architecte ottoman Sinan, et quelques ruines curieuses; mais on n'y trouvait pas de Portwein, ni même à vrai dire de thé; et les eaux du lac stagnaient, boueuses. Nous délaissions donc la ville pour les plages, où l'on croisait parfois des groupes de soldats remontant de Sébastopol se reposer des combats. La plupart du temps nus, presque toujours entièrement blancs, à part le visage, le cou et les avant-bras, ils chahutaient comme des enfants en se ruant dans l'eau, puis se vautraient encore mouillés à même le sable, aspirant sa chaleur comme une prière, pour chasser le froid de l'hiver. Souvent les plages étaient vides. J'aimais l'aspect désuet des plages soviétiques: les parasols bariolés mais sans toile, les bancs tachetés de chiures d'oiseaux, les cabines en métal rouillé et à la peinture écaillée, qui révèlent pieds et têtes aux gamins embusqués derrière les barrières. Nous avions notre coin préféré, une plage au sud de la ville. Le jour où nous la découvrîmes, une demi-douzaine de vaches, dispersées autour d'un chalutier aux couleurs vives couché sur le sable, broutaient l'herbe nouvelle de la steppe envahissant les dunes, indifférentes à l'enfant blond qui, sur un vélo rafistolé, louvoyait entre elles. De l'autre côté d'une baie étroite, une petite musique russe triste montait d'une cahute bleue, posée sur un quai branlant, devant lequel clapotaient, amarrées par des cordes usées, trois pauvres barques de pêche. L'endroit baignait dans un tranquille abandon. Nous avions apporté du pain frais et des pommes rouges de l'année précédente, que nous croquions en buvant de la vodka; l'eau était froide, vivifiante. Sur notre droite se dressaient deux vieilles buvettes cadenassées et la tour du maître-nageur, en voie d'effondrement. Les heures passaient sans que nous disions grand-chose. Voss lisait; j'achevais lentement la vodka et me replongeai dans l'eau; une des vaches, sans raison, piqua un galop sur la plage. Au retour, en passant par un petit village de pêcheurs pour retrouver notre voiture garée plus haut, je croisai un troupeau d'oies qui se glissaient les unes après les autres sous un portail en bois; la dernière, une petite pomme verte coincée dans le bec, courait pour rattraper ses sœurs.
Je voyais souvent Ohlendorf aussi. Pour le travail, je traitais surtout avec Seibert; mais en fin d'après-midi, si Ohlendorf n'était pas trop occupé, je passais dans son bureau pour prendre un café. Il en buvait constamment, les mauvaises langues affirmaient qu'il s'en nourrissait. Il semblait toujours employé à une multitude de tâches qui avaient parfois peu à voir avec celles du groupe. Seibert, de fait, gérait le travail quotidien; c'était lui qui supervisait les autres officiers du Gruppenstab, lui aussi qui menait les réunions régulières avec le chef d'état-major ou le lc de la 11e armée. Pour soumettre une question officielle à Ohlendorf, il fallait passer par son adjudant, l'Obersturmführer Heinz Schubert, un descendant du grand compositeur et un homme consciencieux, quoique un peu limité. Ainsi, lorsque Ohlendorf me recevait, un peu comme un professeur reçoit un étudiant en dehors des cours, je ne lui parlais jamais de travail; nous traitions plutôt de problèmes théoriques ou d'idéologie. Un jour, je soulevai avec lui la question juive. «Les Juifs! s'exclama-t-il. Maudits soient-ils!
Ils sont bien pires que les hégéliens!» Il eut un de ses rares sourires avant de continuer, de sa voix précise, musicale, un peu aiguë- «On pourrait d'ailleurs dire que Schopenhauer a vu d'autant plus juste que le marxisme, au fond, est une perversion juive de Hegel. N'est-ce pas?» – «Je souhaitais surtout vous demander votre avis sur notre action», risquai-je. – «Vous voulez parler de la destruction du peuple juif, je suppose?» – «Oui. Je dois vous avouer que cela me pose des problèmes». – «Cela pose des problèmes à tout le monde, répondit-il catégoriquement. À moi aussi cela pose des problèmes». – «Quelle est votre opinion, alors?» – «Mon opinion?» Il s'étira et joignit ses mains devant ses lèvres; ses yeux, d'habitude perçants, étaient devenus comme vides. Je ne m'habituais pas à le voir en uniforme; Ohlendorf, pour moi, restait un civil, et j'avais du mal à l'imaginer autrement que dans ses costumes discrets, parfaitement coupés. «C'est une erreur, dit-il enfin. Mais une erreur nécessaire». Il se repencha en avant et appuya ses coudes sur son bureau. «Je dois vous expliquer ça. Prenez du café. C'est une erreur, parce que c'est le résultat de notre incapacité à gérer le problème d'une façon plus rationnelle. Mais c'est une erreur nécessaire parce que, dans la situation actuelle, les Juifs présentent pour nous un danger phénoménal, urgent. Si le Führer a fini par imposer la solution la plus radicale, c'est qu'il y a été poussé par l'indécision et l'incompétence des hommes chargés du problème». -«Qu'entendez-vous par notre incapacité à gérer le problème?» – «Je vais vous expliquer ça. Vous vous souvenez certainement comment, après la Prise du Pouvoir, tous les irresponsables et les psychopathes du Parti se sont mis à brailler pour réclamer des mesures radicales, et comment toutes sortes d'actions illégales ou dommageables ont été lancées, comme les initiatives imbéciles de Streicher. Le Führer, très sagement, a freiné ces actions incontrôlées et a engagé la résolution du problème dans une voie légale, qui a abouti aux lois raciales, dans l'ensemble satisfaisantes, de 1935. Mais même après cela, entre les bureaucrates tatillons qui noyaient toute avancée sous une pluie de papier, et les excités qui encourageaient des Einseiaktionen, souvent pour leurs intérêts personnels, une solution d'ensemble du problème juif restait loin d'être acquise. Les pogromes de 1938, qui ont fait tant de tort à l'Allemagne, ont été une conséquence logique de ce manque de coordination. Ce n'est que lorsque le SD a commencé à se pencher sérieusement sur le problème qu'une alternative aux initiatives ad hoc a pu se dégager. Après de longues études et discussions nous avons pu élaborer et proposer une politique globale cohérente: l'émigration accélérée. Je pense aujourd'hui encore que cette solution aurait pu satisfaire tout le monde, et qu'elle était parfaitement réalisable, même après l'Anschluss. Les structures qui ont été créées pour favoriser l'émigration, notamment pour utiliser les fonds juifs mal acquis afin de financer l'émigration des Juifs pauvres, se sont révélées très efficaces. Vous vous souvenez peut-être de ce petit demi-Autrichien assez obséquieux, qui travaillait sous Knochen, puis Behrends…?» – «Vous voulez dire le Sturmbannführer Eichmann? Justement, je l'ai revu l'année dernière, à Kiev». – «Oui, c'est ça. Eh bien lui, à Vienne, il avait mis en place une organisation remarquable. Ça marchait très bien». – «Oui, mais après il y a eu la Pologne. Et aucun pays au monde n'était prêt à accepter trois millions de Juifs». – «Précisément». Il s'était de nouveau redressé et balançait une jambe croisée sur l'autre. «Mais même à ce moment-là on aurait pu résoudre les difficultés étape par étape. La ghettoïsation, bien entendu, a été une catastrophe; mais l'attitude de Frank y a beaucoup contribué, à mon avis. Le vrai problème, c'est qu'on a voulu tout faire en même temps: rapatrier les Volksdeutschen et résoudre le problème juif ainsi que le problème polonais. Alors bien sûr c'a été le chaos». – «Oui, mais, d'un autre côté, le rapatriement des Volksdeutschen était une urgence: personne ne pouvait savoir combien de temps Staline allait continuer à coopérer. Il aurait pu fermer les portes du jour au lendemain. D'ailleurs, on n'a jamais réussi à sauver les Allemands de la Volga». – «On aurait pu, je pense. Mais eux ne voulaient pas venir. Ils ont commis l'erreur de faire confiance à Staline. Ils se sentaient protégés par leur statut, n'est-ce pas? De toute façon, vous avez raison: il fallait absolument commencer par les Volksdeutschen. Mais cela ne concernait que les Territoires incorporés, pas le General-Gouvernement. Si tout le monde avait voulu coopérer, il y aurait eu moyen de déplacer les Juifs et les Polonais du Warthegau et de Danzig-Westpreussen vers le General-Gouvernement, pour faire place aux rapatriés. Mais ici on touche aux limites de notre État national-socialiste tel qu'il existe actuellement. C'est un fait que l'organisation de l'administration nationale-socialiste n'est pas encore en ligne avec les besoins politiques et sociaux de notre mode de société. Le Parti reste gangrené par trop d'éléments corrompus, qui défendent leurs intérêts privés. Ainsi, chaque différend tourne immédiatement au conflit exacerbé. Dans le cas du rapatriement, les Gauleiter des Territoires incorporés se sont comportés avec une arrogance phénoménale, et le General-Gouvernement a réagi de même. Chacun accusait l'autre de le traiter de dépotoir. Et la SS, qui avait été chargée du problème, n'avait pas assez de pouvoir pour imposer une régulation ordonnée. À chaque étape, quelqu'un prenait une initiative sauvage, ou bien contestait les décisions du Reichsführer en jouant sur son accès au Führer. Notre État n'est encore un Fuhrerstaat absolu, national et socialiste qu'en théorie; en pratique, et cela ne fait qu'empirer, c'est une forme d'anarchie pluraliste. Le Führer peut tenter d'arbitrer, mais il ne peut pas être partout, et nos Gauleiter savent très bien interpréter ses ordres, les déformer, et puis proclamer qu'ils suivent sa volonté pour en fait faire ce qu'ils veulent»