Tout cela nous avait un peu éloignés des Juifs, «Ah oui, le Peuple choisi. Même avec tous ces obstacles, il y avait des solutions équitables possibles. Par exemple, après notre victoire sur la France, le SD, en conjonction avec l'Auswärtiges Amt, a commencé à réfléchir sérieusement à une option Madagascar. Avant ça, on avait envisagé de regrouper tous les Juifs autour de Lublin, dans une sorte de grande réserve où ils auraient pu vivre tranquillement sans plus constituer de risques pour l'Allemagne; mais le General-Gouvernement a catégoriquement refusé et Frank, en usant de ses relations, a réussi à faire capoter le projet Madagascar, c'était sérieux. On a fait des études, il y avait de la place pour tous les Juifs dans notre sphère de contrôle. On est allés très loin dans la planification, on a même fait vacciner des employés de la Staatspolizei contre la malaria, en prévision de leur départ. C'est surtout l'Amt IV qui pilotait le projet, mais le SD a fourni des informations et des idées, et j'ai lu tous les rapports,» – «Pourquoi est-ce que cela n'a pas abouti?» – «Tout simplement parce que les Britanniques, très déraisonnablement, ont refusé d'accepter notre supériorité écrasante et de signer un traité de paix avec nous! Tout dépendait de ça. D'abord parce qu'il fallait que la France nous cède Madagascar, ce qui aurait figuré au traité, et aussi parce qu'il aurait fallu que l'Angleterre mette sa flotte à contribution, n'est-ce pas?» Ohlendorf s'interrompit pour aller demander un autre pot de café à son ordonnance, «Ici aussi, en Russie, l'idée initiale était beaucoup plus limitée. Tout le monde pensait que la campagne serait courte et on a voulu faire comme en Pologne, c'est-à-dire décapiter les meneurs, l'intelligentsia, les chefs bolcheviques, tous les hommes dangereux. Une tâche affreuse en elle-même, mais vitale et logique, vu la nature démesurée du Bolchevisme, son manque absolu de scrupules. Après la victoire, on aurait de nouveau pu remettre à l'étude une solution globale et définitive, en créant par exemple une réserve juive dans le Nord ou en Sibérie, ou en les envoyant au Birobidjan, pourquoi pas?» – «C'est une tâche affreuse quoi qu'il en soit, dis-je. Puis-je vous demander pourquoi vous l'avez acceptée? Avec votre grade et vos capacités, vous auriez été bien plus utile à Berlin». – «Certainement, repartit-il vivement. Je ne suis ni un militaire, ni un policier, et ce travail de sbire ne me convient pas. Mais c'était un ordre direct et j'ai dû accepter. Et puis, comme je vous l'ai dit, nous pensions tous que cela durerait un mois ou deux, pas plus». J'étais étonné qu'il m'eût répondu avec autant de franchise; jamais nous n'avions eu une conversation aussi ouverte. «Et depuis le Führervernichtungsbefehl?» poursuivis-je. Ohlendorf ne répondit pas tout de suite. L'ordonnance apporta le café; Ohlendorf m'en proposa de nouveau: «J'en ai bu assez, merci». Il restait plongé dans ses pensées. Enfin il répondit, lentement, en choisissant ses mots avec soin. «Le Führervernichtungsbefehl est une chose terrible. Paradoxalement, c'est presque comme un ordre du Dieu de la Bible des Juifs, n'est-ce pas? Maintenant va, frappe Amalek! Voue-le à l'anathème avec tout ce qu'il possède, sois sans pitié pour lui, tue hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes. Vous connaissez ça, c'est dans le premier livre de Samuel. Lorsque j'ai reçu l'ordre, c'est à ça que j'ai songé. Et comme je vous l'ai dit, je pense que c'est une erreur, que nous aurions dû avoir l'intelligence et la capacité de trouver une solution plus… humaine, disons, mieux en accord avec notre conscience d'Allemands et de nationaux-socialistes. En ce sens, c'est un échec. Mais il faut aussi voir les réalités de la guerre. La guerre dure, et chaque jour que cette force ennemie demeure à l'arrière de nos lignes renforce notre adversaire et nous affaiblit. C'est une guerre totale, toutes les forces de la Nation sont engagées, et nous ne devons rien négliger pour vaincre, rien. C'est ce que le Führer a clairement compris: il a tranché le nœud gordien des doutes, des hésitations, des intérêts divergents. Il l'a fait, comme il fait tout, pour sauver l'Allemagne, conscient que s'il peut envoyer à la mort des centaines de milliers d'Allemands, il peut et doit aussi y envoyer les Juifs et tous nos autres ennemis. Les Juifs prient et œuvrent pour notre défaite, et tant que nous n'aurons pas vaincu nous ne pouvons pas nourrir un tel ennemi en notre sein. Et pour nous autres, qui avons reçu la lourde charge de mener à bien cette tâche, notre devoir envers notre peuple, notre devoir de vrais nationaux-socialistes, est d'obéir. Même si l'obéissance est le couteau qui égorge la volonté de l'homme, comme disait saint Joseph de Cupertino. Nous devons accepter notre devoir de la même manière qu'Abraham accepte le sacrifice inimaginable de son fils Isaac exigé par Dieu. Vous avez lu Kierkegaard? Il appelle Abraham le chevalier de la foi, qui doit sacrifier non seulement son fils, mais aussi et surtout ses idées éthiques. Pour nous c'est pareil, n'est-ce pas? Nous devons consommer le sacrifice d'Abraham».