La ville nous apparut de loin, étalée sur un haut plateau entouré de champs et de vergers. La route ic i était bordée de véhicules renversés, d'armes lourdes ou de chars détruits; sur les voies ferrées, au loin, des centaines de wagons de marchandises brûlaient encore, allègrement. Autrefois cette ville s'appelait Stavropol, ce qui en grec veut dire «la ville de la Croix» ou plutôt «la ville du Carrefour»; elle avait été fondée à la jonction des vieilles routes du Nord, et à une époque, au XIXe siècle, lors de la campagne de pacification des tribus montagnardes, elle avait servi de base militaire aux forces russes. Aujourd'hui c'était une petite ville de province paisible et endormie, qui n'avait pas grandi assez vite pour être défigurée, comme tant d'autres, par une hideuse banlieue soviétique. Un long double boulevard encadrant un parc de platanes monte de la gare; vers le bas, je remarquai une belle pharmacie de style Art nouveau, avec une entrée et des baies vitrées en forme de cercles, aux carreaux soufflés par les détonations. Le Kommandostab de l'Ek 12 arrivait aussi, et l'on nous logea provisoirement à l'hôtel Kavkaz. Le Sturmbannführer Dr. Müller, le chef de l'Einsatzkommando, était censé avoir préparé l'arrivée du Gruppenstab, mais aucun arrangement n'avait encore été décidé; tout était encore très fluctuant, car on attendait aussi l'état-major du groupe d'armées A, et l'Oberst Härtung, de la Feldkommandantur, traînait à assigner les quartiers: l'Einsatzkommando avait déjà ses bureaux dans la Maison de l'Armée rouge, en face du NKVD, mais on parlait d'installer le Gruppenstab avec l'OKHG. Le Vorkommando cependant n'avait pas chômé. Ils avaient tout de suite gazé, dans un camion Saurer, plus de six cents patients d'un hôpital psychiatrique susceptibles de causer des troubles; on avait essayé d'en fusiller certains, mais cela avait donné lieu à un incident: l'un des fous s'était mis à courir en rond, et le Hauptscharführer qui cherchait à l'abattre avait enfin tiré alors qu'un de ses collègues se trouvait dans la ligne de mire; la balle, traversant la tête du fou, avait blessé le sous-officier au bras. Des meneurs juifs, convoqués aux anciens bureaux du NKVD, avaient aussi été gazés. Enfin, le Vor kommando avait fusillé de nombreux prisonniers soviétiques, hors de la ville près d'un dépôt caché de carburant d'aviation; les corps avaient été jetés dans les réservoirs souterrains. L'Einsatzkommando 12 ne devait pas rester à Vorochilovsk, car on lui avait assigné la zone que les Russes appellent le KMV, le Kavkazkie Mineralnye Vodi ou «eaux minérales du Caucase», un chapelet de petites villes réputées pour leurs sources aux vertus curatives et leurs établissements de bain, dispersées entre des volcans; et il déménagerait à Piatigorsk dès que la région serait occupée. Le Dr. Bierkamp et le Gruppenstab arrivèrent une semaine après nous; la Wehrmacht nous avait enfin affecté des quartiers et des bureaux, dans une aile séparée du grand complexe de bâtiments abritant l'OKHG: on avait construit un mur pour nous séparer d'eux, mais la cantine restait commune, ce qui nous permit de fêter avec les militaires l'ascension, par une PK de la 1re division alpine, du sommet de l'Elbrous, le plus haut de la chaîne du Caucase. Le Dr. Müller et son Kommando étaient partis, laissant un Teilkommando sous l'autorité de Werner Kleber pour achever le nettoyage de Vorochilovsk. Bierkamp attendait encore l'arrivée du Brigadeführer Gerret Korsemann, le nouveau HSSPF pour le Kouban-Caucase. Quant au remplaçant de Seibert, il n'arrivait toujours pas, et le Hauptsturmführer Prill assurait l'intérim. Prill me dépêcha en mission à Maïkop.