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Une perpétuelle brume estivale empêchait de voir les monts du Caucase avant d'être à leur pied. Je traversai les contreforts accidentés par Armavir et Labinskaïa; dès que l'on quittait les territoires cosaques, des drapeaux turcs, verts à croissant blanc, fleurissaient sur les maisons, hissés par les musulmans pour nous souhaiter la bienvenue. La ville de Maïkop, un des grands centres pétroliers du Caucase, se nichait tout contre les montagnes, barrée par la Biélaïa, une profonde rivière que la vieille ville domine du haut de falaises crayeuses. Avant les faubourgs, la route longeait une voie ferrée encombrée de milliers de wagons, bondés du butin que les Soviétiques n'avaient pas eu le temps d'évacuer. Puis on traversait un pont indemne et entrait dans la ville, quadrillée de longues rues rectilignes, toutes identiques, tracées de part et d'autre d'un parc de la Culture où achevaient de s'effriter les statues en plâtre de héros du travail. Braune, un homme d'aspect un peu chevalin, au grand visage lunaire surmonté d'un front bulbeux, me reçut avec empressement: je sentais qu'il était rassuré de revoir un des derniers «hommes d'Ohlendorf» restant au groupe, même si lui-même attendait son remplaçant d'une semaine à l'autre. Braune se faisait du souci pour les installations pétrolières de Neftegorsk: l'Abwehr, juste avant la prise de la ville, avait réussi à infiltrer une unité spéciale, la «Chamil», composée de montagnards du Caucase et déguisée en bataillon spécial du NKVD, pour tenter de saisir les puits intacts; mais la mission avait échoué et les Russes avaient dynamité les installations sous le nez des panzers. Déjà, toutefois, nos spécialistes travaillaient à les remettre en état, et les premiers vautours de la Kontinental-Öl faisaient leur apparition. Ces bureaucrates, tous liés au Plan quadriennal de Göring, bénéficiaient du soutien d'Arno Schickedanz, le Reichskommissar désigné du Kouban-Caucase. «Vous savez certainement que Schickedanz doit sa nomination au ministre Rosenberg, avec qui il a fait ses classes au lycée de Riga. Mais il s'est brouillé avec son ancien condisciple. On dit que c'est Herr Körner, le Staatssekretär du Reichsmarschall Göring, qui est derrière leur rapprochement; et Schickedanz a été nommé au conseil d'administration de la KonÖl, la société montée par le Reichsmarschall pour exploiter les champs de pétrole du Caucase et de Bakou». De l'opinion de Braune, lorsque le Caucase passerait sous contrôle civil, on pourrait s'attendre à une situation encore plus chaotique et ingérable qu'en Ukraine, où le Gauleiter Koch régnait selon son bon plaisir, refusant autant de coopérer avec la Wehrmacht et la SS qu'avec son propre ministère. «Le seul point positif pour la SS, c'est que Schickedanz a nommé des officiers S S comme Generalkommissare pour Vladikavkaz et l'Azerbaïdjan: dans ces districts-là, au moins, ça facilitera les relations».

Je passai trois jours à travailler avec Braune, l'aidant à préparer des documents, des rapports de passation. Ma seule distraction consistait à aller boire du mauvais vin local dans la cour d'une cantine tenue par un vieux montagnard ridé. Je fis néanmoins la connaissance, pas tout à fait par hasard, d'un officier belge, le Kommandeur de la légion «Wallonie», Lucien Lippert. Je voulais en fait rencontrer Léon Degrelle, le chef du mouvement rexiste, qui se battait dans les parages; Brasillach, à Paris, m'en avait parlé avec un lyrisme débordant. Mais le Hauptmann de l'Abwehr à qui je m'adressai me rit au nez: «Degrelle? Tout le monde veut le voir. C'est sans doute le sous-officier le plus célèbre de notre armée. Mais il est au front, vous savez, et ça chauffe là-haut. Le général Rupp a failli être tué la semaine dernière dans une attaque surprise. Les Belges ont perdu beaucoup de monde». À la place il me présenta Lippert, un jeune officier efflanqué et plutôt souriant, vêtu d'un feldgrau chiffonné, raccommodé, un peu trop grand pour lui. Je l'emmenai parler de politique belge sous le pommier de mon troquet. Lippert était un militaire de carrière, un artilleur; il avait accepté de s'engager dans la Légion par antibolchevisme, mais il restait un vrai patriote, et se plaignait que malgré les promesses on ait obligé les légionnaires à revêtir l'uniforme allemand. «Les hommes étaient furieux. Degrelle a eu du mal à calmer le jeu». Degrelle, lorsqu'il s'était engagé, avait pensé que son rôle politique lui vaudrait ses galons d'officier, mais la Wehrmacht avait refusé net: pas d'expérience. Lippert en riait encore. «Bon, il est parti quand même, comme simple mitrailleur.

Il faut dire qu'il n'avait pas trop le choix, ça ne marchait pas fort, pour lui, en Belgique». Depuis, malgré un cafouillage initial à Gromovo-Balka, il se battait courageusement et avait été promu au feu. «L'ennuyeux, c'est qu'il se prend pour une sorte de commissaire politique, vous voyez? Il veut aller lui-même discuter de l'engagement de la Légion, ça ne va pas. Ce n'est qu'un sous-officier, après tout». Maintenant, il rêvait de faire verser la Légion dans la Waffen-SS. «Il a rencontré votre général Steiner, l'automne dernier, et ça lui a complètement tourné la tête. Mais moi, je dis non. S'il fait ça, je demande mon remplacement». Son visage était devenu très sérieux. «Ne le prenez pas mal, je n'ai rien contre la SS. Mais je suis un militaire, et en Belgique les militaires ne font pas de politique. Ça n'est pas notre rôle. Je suis royaliste, je suis patriote, je suis anticommuniste, mais je ne suis pas national-socialiste. Quand je me suis engagé, on m'a assuré, au Palais, que cette démarche était compatible avec mon serment de fidélité au roi, dont je ne me considère toujours pas délié, quoi qu'on en dise. Le reste, les jeux politiques avec les Flamands, tout ça, ce n'est pas mon problème. Mais la Waffen-SS, ce n'est pas une arme régulière, c'est une formation du Parti. Degrelle dit que seuls ceux qui se seront battus aux côtés de l'Allemagne auront droit à la parole, après la guerre, auront une place dans le nouvel ordre européen. Je suis d'accord. Mais il ne faut pas exagérer». Je souriais: malgré sa véhémence, ce Lippert me plaisait, c'était un homme droit, intègre. Je lui resservis du vin et détournai la conversation: «Vous devez bien être les premiers Belges à vous battre dans le Caucase». – «Détrompez-vous!» s'esclaffa-t-il, et il me narra rapidement les aventures rocambolesques de Don Juan van Halen, héros de la révolution belge de 1830, un noble moitié flamand, moitié espagnol, ancien officier napoléonien, qui avait atterri pour cause de convictions libérales dans les geôles de l'Inquisition de Madrid, sous Ferdinand VII. Il s'était enfui et avait échoué, Dieu sait comment, à Tiflis, où le général Ermolov, le chef de l'armée russe du Caucase, lui avait offert un commandement. «Il s'est battu contre les Tchétchènes, riait Lippert, figurez-vous ça». Je riais avec lui, je le trouvais très sympathique. Mais il devait partir; l'A OK 17 préparait l'offensive sur Touapse, pour prendre le contrôle du débouché du pipeline, et la Légion, rattachée à la 97e division de chasseurs alpins, aurait son rôle à jouer. En le quittant je lui souhaitai bonne chance. Mais si Lippert, comme son compatriote van Halen, quitta le Caucase vivant, la chance hélas finit par lui manquer un peu plus loin: vers la fin de la guerre, j'appris qu'il avait été tué en février 1944, lors de la percée de Tcherkassy. La légion «Wallonie» avait été transférée à la Waffen-SS en juin 1943, mais Lippert n'avait pas voulu abandonner ses hommes sans Kommandeur, et attendait toujours un remplaçant huit mois plus tard. Degrelle, lui, passa à travers tout; lors de la débâcle finale, il abandonna ses hommes du côté de Lübeck, et s'enfuit en Espagne dans l'avion personnel du ministre Speer. Malgré une condamnation à mort par contumace, il ne fut jamais sérieusement inquiété. Le pauvre Lippert aurait eu honte d'une telle attitude.