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Je retournai à Vorochilovsk alors que nos forces prenaient Mozdok, un important centre militaire russe; le front suivait maintenant le cours des rivières Terek et Baksan, et la IIIe division d'infanterie se préparait à franchir le Terek en direction de Groznyi. Nos Kommandos s'activaient: à Krasnodar, le Sk 10a avait liquidé les trois cents patients de l'hôpital psychiatrique régional ainsi que ceux d'un hôpital psychiatrique pour enfants; au KMV, le Dr. Müller préparait une Aktion d'envergure, et avait déjà formé des Conseils juifs dans chaque ville; les Juifs de Kislovodsk, dirigés par un dentiste, s'étaient montrés tellement empressés qu'ils étaient venus nous livrer leurs tapis, leurs bijoux et leurs vêtements chauds avant même d'en avoir reçu l'ordre. Le HSSPF, Korsemann, arrivait juste à Vorochilovsk avec son état-major et nous invita, le soir de mon retour, à son discours de présentation. J'avais déjà entendu parler de Korsemann, en Ukraine: c'était un ancien des Freikorps et de la SA, qui avait surtout travaillé au Hauptamt Orpo et n'était entré à la S S que sur le tard, juste avant la guerre. Heydrich, disait-on, n'en voulait pas et le traitait d'agitateur SA; mais il était soutenu par Daluege et von dem Bach, et le Reichsführer avait décidé d'en faire un HSSPF, en l'amenant à monter petit à petit les échelons. En Ukraine, il servait déjà comme HSSPF z.b.V., c'est-à-dire «à affectation spéciale», mais il était resté largement dans l'ombre de Prützmann, qui avait succédé à Jeckeln comme HSSPF Russland-Süd en novembre 1941. Korsemann n'avait donc toujours pas fait ses preuves; l'offensive dans le Caucase lui offrait la chance de démontrer ses capacités. Cela semblait avoir stimulé en lui un enthousiasme qui débordait de son discours. La S S, martelait-il, devait mener non seulement des tâches négatives, de sécurité et de répression, mais aussi des tâches positives, auxquelles l'Einsatzgruppe pouvait et devait contribuer: propagande positive auprès des autochtones; combat contre les maladies infectieuses; remise en état de sanatoriums pour les blessés de la Waffen-SS; et production économique, notamment dans l'industrie pétrolière, mais aussi en ce qui concernait d'autres richesses minières non encore attribuées, et dont la S S pouvait prendre le contrôle pour ses entreprises. Il insista aussi fortement sur le chapitre des relations avec la Wehrmacht: «Vous êtes certainement tous au courant des problèmes qui, à ce niveau, ont fortement affecté le travail de l'Einsatzgruppe au début de la campagne. Dorénavant, pour éviter tout incident, les relations de la S S avec l'OKHG et les AOK seront centralisées par mon bureau. Au-delà des liaisons et des relations de travail habituelles, aucun officier S S sous mon commandement n'est habilité à négocier directement des questions d'importance avec la Wehrmacht. En cas d'initiative intempestive en ce domaine, je sévirai impitoyablement, comptez-y». Mais malgré cette raideur inhabituelle, qui semblait surtout dériver du manque d'assurance du nouveau venu, encore peu à l'aise dans ses fonctions, Korsemann parlait avec éloquence, et dégageait un grand charme personnel; l'impression générale fut plutôt positive. Plus tard dans la soirée, lors d'une petite réunion informelle d'officiers subalternes, Remmer avança une explication à l'attitude si procédurière de Korsemann: ce qui l'inquiétait, c'était de n'avoir encore presque aucune autorité effective. Selon le principe de la double subordination, l'Einsatzgruppe rendait compte directement au RSHA, et Bierkamp pouvait donc par ce biais contrer tout ordre de Korsemann qui ne lui conviendrait pas; il en allait de même pour les économistes S S du WVHA, et bien entendu pour la Waffen-SS, de toute façon subordonnée à la Wehrmacht. D'habitude, pour asseoir son autorité et bénéficier d'une force en propre, un HSSPF disposait de quelques bataillons Orpo; or Korsemann n'avait pas encore reçu de telles forces, et restait donc de fait un HSSPF «sans affectation concrète»: il pouvait émettre des suggestions, mais Bierkamp, si elles ne lui convenaient pas, n'était pas obligé de les suivre.

Au KMV, le Dr. Müller lançait son action et Prill me demanda d'aller l'inspecter. Je commençai à trouver cela curieux: je n'avais rien contre les inspections, mais Prill semblait tout faire pour m'éloigner de Vorochilovsk. Nous attendions l'arrivée imminente du remplaçant de Seibert, le Dr. Leetsch; peut-être Prill, qui avait le même grade que moi, s'inquiétait-il de ce que, jouant de mes rapports avec Ohlendorf, je puisse intriguer avec Leetsch pour être nommé substitut à sa place. Si tel était le cas, c'était idiot: je n'avais aucune ambition dans ce sens, et Prill n'avait rien à craindre de moi. Mais peut-être me faisais-je des idées pour rien? C'était difficile à dire. Je n'avais jamais maîtrisé les rituels de préséance baroques de la S S, et il était facile d'errer, dans un sens comme dans l'autre; l'instinct et les conseils de Thomas, ic i, m'auraient été précieux. Mais Thomas se trouvait loin, et je n'avais aucun ami intime au sein du groupe, À vrai dire, il ne s'agissait pas du genre de personnes avec qui je me lie facilement. On était allés les chercher au fin fond des bureaux du RS H A, et la plupart étaient très ambitieux, ils ne voyaient le travail de l'Einsatzgruppe que comme un tremplin; presque tous, dès leur arrivée, semblaient considérer le travail d'extermination comme allant de soi, et ils ne se posaient même pas les questions qui avaient tant travaillé les hommes de la première année. Au milieu de ces hommes-là, je faisais figure d'intellectuel un peu compliqué, et je restais assez isolé. Cela ne me dérangeait pas: l'amitié de gens grossiers, je m'en étais toujours passé. Mais il fallait rester sur ses gardes.

J'arrivai à Piatigorsk tôt le matin. C'était le début de septembre et le bleu-gris du ciel restait encore lourd de brume et de la poussière de l'été. La route de Vorochilovsk croise la voie ferrée juste avant Mineralnye Vody, puis, la longeant, serpente entre les cinq pics volcaniques qui donnent son nom à Piatigorsk. On entre dans la ville par le nord, en contournant le massif du Matchouk sur le flanc; la route grimpe à cet endroit-là, et le bourg apparut soudainement à mes pieds, avec au-delà le terrain accidenté des contreforts, planté de volcans, leurs coupoles renversées semées au hasard. L'Einsatzkommando occupait un des sanatoriums du début du siècle échelonnés au pied du Matchouk, dans la partie est de la ville; l'A OK de von Kleist avait réquisitionné l'immense sanatorium Lermontov, mais la S S avait pu obtenir le Voennaia Sanatoria, qui devait servir de lazaret à la Waffen-SS. La «Leibstandarte AH» d'ailleurs se battait dans la région, et je songeais avec un vague pincement à Partenau; mais il n'est pas bon de chercher à raviver de vieilles histoires, et je savais que je ne ferais aucun effort pour le revoir. Piatigorsk demeurait quasiment intacte; après une brève échauffourée avec une milice d'autodéfense d'usine, la ville avait été prise sans combats; et les rues grouillaient comme celles d'une bourgade minière américaine durant la ruée vers l'or. Un peu partout, des chariots et même des chameaux se mettaient en travers des véhicules militaires pour créer des embouteillages que les Feldgendarmes démêlaient en distribuant libéralement injures et coups de trique. En face du grand jardin Tsvetnik, devant l'hôtel Bristol, des voitures et des motocyclettes impeccablement rangées marquaient l'emplacement de la Feldkommandantur; les bureaux de l'Einsatzkommando se situaient plus bas, sur le boulevard Kirov, dans un ancien institut à deux étages. Les arbres du boulevard cachaient sa jolie façade; et je détaillai les motifs floraux en céramique, encastrés sous des moulures de stuc représentant un chérubin avec un panier de fleurs sur sa tête, assis au-dessus de deux pigeons; tout en haut, on voyait un perroquet perché dans un anneau, et une tête de fillette triste aux narines pincées. À droite se trouvait une arche menant à une cour intérieure. Mon chauffeur s'y gara à côté du camion Saurer tandis que je montrais mes papiers aux gardes. Le Dr. Müller était occupé et je fus reçu par l'Obersturmführer Dr. Boite, un officier de la Staatspolizei. Le personnel occupait de grandes salles aux plafonds élevés, bien éclairées par de hautes croisées en bois; le Dr. Boite, lui, avait son bureau dans une jolie petite pièce ronde, tout à fait au sommet d'une des deux tours accolées aux angles du bâtiment. Il me détailla sèchement les procédures de l'action: chaque jour, selon un calendrier préétabli à partir des chiffres fournis par les Conseils juifs, on évacuait par chemin de fer une partie ou l'ensemble des Juifs d'une des villes du KMV; les affiches les invitant à venir «se réinstaller en Ukraine» avaient été imprimées par la Wehrmacht, qui mettait aussi à disposition le train et les troupes d'escorte; on les envoyait à Mineralnye Vody, où ils étaient placés dans une fabrique de verre avant d'être amenés un peu plus loin, à un fossé antichar soviétique. Les chiffres s'étaient révélés plus importants que prévus: on avait trouvé beaucoup de Juifs évacués d'Ukraine ou de Biélorussie, ainsi que le corps enseignant et des étudiants de l'université de Leningrad, envoyés au KMV l'année précédente pour y être mis en sûreté, et dont beaucoup étaient soit des Juifs, soit des membres du Parti, soit considérés comme dangereux en tant qu'intellectuels. L'Einsatzkommando profitait de l'occasion pour liquider les communistes arrêtés, les komsomols, des Tsiganes, des criminels de droit commun trouvés en prison, et le personnel et les patients de plusieurs sanatoriums. «Vous comprenez, m'expliqua Boite, l'infrastructure ici est idéale pour notre administration. Les envoyés du Reichskommissar, par exemple, nous ont demandé de libérer le sanatorium du commissariat du peuple pour l'Industrie pétrolière, à Kislovodsk». l'Aktion était déjà bien engagée: on en avait fini dès le premier jour avec les Juifs de Minvody, puis ceux d'Essentouki et de Jeleznovodsk; le lendemain, on devait commencer avec ceux de Piatigorsk, puis l'action se terminerait par ceux de Kislovodsk. Dans chaque cas, l'ordre d'évacuation était posté deux jours avant l'opération. «Comme ils ne peuvent pas circuler d'une ville à l'autre, ils ne se doutent de rien». Il m'invita à venir avec lui inspecter l'action en cours; je répondis que je préférais d'abord visiter les autres villes du KMV. «Alors, je ne pourrai pas vous accompagner: le Sturmbannführer Müller m'attend». – «Ce n'est pas grave. Vous n'avez qu'à me prêter un homme qui connaît les bureaux de vos Teilkommandos».