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La route quittait la ville par l'ouest, contournant le Beshtau, le plus grand des cinq volcans; en contrebas, elle laissait apercevoir à certains endroits les boucles de la Podkoumok, aux eaux grises et boueuses. Je n'avais à vrai dire pas grand-chose à faire dans les autres villes, mais j'étais curieux de les visiter, et je ne brûlais pas d'envie de me rendre à l'action. Essentouki, sous les soviets, s'était transformée en ville industrielle sans grand intérêt; j'y rencontrai les officiers du Teilkommando, discutai de leurs arrangements, et ne m'attardai pas. Kislovodsk, par contre, se révéla très plaisante, une vieille ville d'eaux au charme suranné, plus verte et plus jolie que Piatigorsk. Les bains principaux se trouvaient logés dans une curieuse imitation de temple indien, construite vers le début du siècle; j'y goûtai l'eau qu'on appelle Narzan, et la trouvai agréablement pétillante, mais un peu trop acre. Après mes discussions j'allai flâner dans le grand parc, puis retournai à Piatigorsk.

Les officiers dînaient en commun dans la salle à manger du sanatorium. La discussion tournait surtout autour des événements militaires et la plupart des convives affichaient un optimisme bienséant. «Maintenant que les panzers de Schweppenburg ont traversé le Terek, soutenait Wiens, l'adjoint de Müller, un Volksdeutscher amer qui n'avait quitté l'Ukraine qu'à vingt-quatre ans, nos forces seront bientôt à Groznyi. Après ça, Bakou n'est qu'une question de temps. La plupart d'entre nous pourront fêter Noël à la maison». – «Les panzers du général Schweppenburg piétinent, Hauptsturmführer, fis-je poliment remarquer. Ils arrivent à peine à établir une tête de pont. La résistance soviétique en Tchétchénie-Ingouchie est bien plus vigoureuse qu'on ne s'y attendait». – «Bah, éructa Pfeiffer, un Untersturmführer gras et rouge, c'est leur dernier sursaut. Leurs divisions sont exsangues. Ils laissent juste un mince écran devant nous pour nous en faire accroire; mais à la première poussée sérieuse, ils s'effondreront ou détaleront comme des lapins». – «Comment le savez-vous?» demandai-je avec curiosité. – «C'est ce qui se dit à l'AOK, répondit Wiens à sa place. Depuis le début de l'été, ils font très peu de prisonniers dans les encerclements, comme à Millerovo. Ils en déduisent que les bolcheviques ont épuisé leurs réserves, comme l'avait prévu le haut commandement» – «Nous avons aussi beaucoup discuté de cet aspect des choses au Gruppenstab et avec l'OKHG, dis-je. Tout le monde n'est pas de votre avis. Certains soutiennent que les Soviétiques ont tiré la leçon de leurs pertes effroyables de l'année dernière, et ont changé de stratégie: ils se replient devant nous en bon ordre, pour monter une contre-offensive lorsque nos lignes de communication seront trop étendues et vulnérables». – «Je vous trouve bien pessimiste, Hauptsturmführer», grogna Müller, le chef du Kommando, la bouche pleine de poulet – «Je ne suis pas pessimiste, Herr Sturmbannführer, répondis-je. Je note que les avis divergent, voilà tout» -»Pensez-vous que nos lignes soient trop étendues?» demanda avec curiosité Boite. – «Cela dépend de ce qu'il y a réellement en face. Le front du groupe d'armées B suit tout le cours du Don, où subsistent encore des têtes de pont soviétiques que nous n'avons pas pu réduire, de Voronej, que les Russes tiennent encore malgré tous nos efforts, jusqu'à Stalingrad» – «Stalingrad n'en a plus pour longtemps, martela Wiens, qui venait de vider une chope. Notre Luftwaffe a écrasé les défenseurs le mois dernier, la 6e armée n'aura qu'à nettoyer». – «Peut-être. Mais justement, comme toutes nos troupes sont concentrées sur Stalingrad, les flancs du groupe d'armées B ne sont tenus que par nos alliés, sur le Don et dans la steppe. Vous savez aussi bien que moi que la qualité des troupes roumaines ou italiennes n'approche pas celle des forces allemandes; et les Hongrois sont peut-être de bons soldats, mais ils manquent de tout Ici, au Caucase, c'est pareil, nous n'avons pas assez d'hommes pour former un front continu sur les crêtes. Et entre les deux groupes d'armées, le front s'éparpille dans la steppe kalmouke; on n'y envoie que des patrouilles et on n'est pas à l'abri de mauvaises surprises». – «Sur ce point-là, intervint le Dr. Strohschneider, un homme immensément long, dont les lèvres saillaient sous une moustache broussailleuse, et qui commandait un Teilkommando détaché à Budionnovsk, le Hauptsturmführer Aue n'a pas tout à fait tort. La steppe est grande ouverte. Une attaque audacieuse pourrait fragiliser notre position». – «Oh, fit Wiens en reprenant de la bière, ce ne sera jamais que des piqûres de moustique. Et s'ils se risquent contre nos alliés, le "corsetage" allemand suffira amplement à maîtriser la situation». – «J'espère que vous avez raison», fis-je. – «De toute façon, conclut sentencieusement le Dr. Müller, le Führer saura toujours imposer les bonnes décisions à tous ces généraux réactionnaires». C'était en effet une manière de voir les choses. Mais déjà la conversation roulait sur l'Aktion du jour. J'écoutais en silence. Comme toujours, c'était les inévitables anecdotes sur le comportement des condamnés, qui priaient, pleuraient, chantaient L'Internationale ou se taisaient, et des commentaires sur les problèmes d'organisation et sur les réactions de nos hommes. Je supportais cela avec lassitude; même les anciens ne faisaient que répéter ce qu'on entendait depuis un an, il n'y avait pas une réaction authentique dans ces fanfaronnades et ces platitudes. Un officier, toutefois, se distinguait par ses invectives particulièrement nourries et grossières à rencontre des Juifs. C'était le Leiter IV du Kommando, le Hauptsturmführer Turek, un homme désagréable que j'avais déjà croisé au Gruppenstab. Ce Turek était un des rares antisémites viscéraux, obscènes, dans le style Streicher, que j'avais rencontrés au sein des Einsatzgruppen; à la SP et au SD, traditionnellement, on cultivait un antisémitisme de tête, et ce genre de propos émotionnels étaient mal vus. Mais Turek était affligé d'un physique remarquablement juif: il avait les cheveux noirs et frisés, un nez proéminent, des lèvres sensuelles; dans son dos, certains l'appelaient cruellement «le Juif Süss», tandis que d'autres insinuaient qu'il avait du sang tsigane. Il devait en souffrir depuis l'enfance; et à la moindre occasion, il vantait ses ascendances aryennes: «Je sais bien que ça ne se voit pas», commençait-il avant d'expliquer que pour son récent mariage il avait fait faire des recherches généalogiques exhaustives et avait pu remonter jusqu'au XVIIe siècle; il allait même jusqu'à produire son certificat du RuSHA, attestant qu'il était de race pure et apte à procréer des enfants allemands. Tout cela, je le comprenais bien, et j'aurais pu avoir pitié de lui; mais ses outrances et ses obscénités dépassaient les bornes: aux exécutions, j'avais entendu dire, il se gaussait des verges circoncises des condamnés, et faisait mettre des femmes nues pour leur dire que jamais plus leurs vagins juifs ne produiraient d'enfants. Ohlendorf n'aurait pas toléré un tel comportement, mais Bierkamp fermait les yeux; quant à Müller, qui aurait dû le rappeler à l'ordre, il ne disait rien. Turek discutait maintenant avec Pfeiffer, qui était chargé durant l'action de diriger les pelotons; Pfeiffer riait de ses sorties et l'encourageait. Écœuré, je m'excusai avant le dessert et montai dans ma chambre. Mes nausées me reprenaient; depuis Vorochilovsk, ou peut-être plus tôt, je souffrais de nouveau de ces haut-le-cœur épuisants qui m'avaient tant fatigué en Ukraine. Je n'avais vomi qu'une fois, à Vorochilovsk après un repas un peu lourd, mais je devais faire parfois des efforts pour maîtriser la nausée: je toussais beaucoup, je devenais rouge, je trouvais cela inconvenant et préférais me retirer.