Ainsi je retournai à Piatigorsk et l'on m'attribua un logement un peu à l'écart du centre, au pied du Matchouk dans un sanatorium (c'est la partie la plus haute de la ville). J'avais une porte-fenêtre et un petit balcon d'où je voyais la longue crête pelée de la Goriatchaïa Gora avec son pavillon chinois et quelques arbres, et puis la plaine et les volcans derrière, étages dans la brume. En me retournant et en me penchant en arrière, je pouvais apercevoir par-dessus le toit un coin du Matchouk barré par un nuage qui semblait avancer presque à ma hauteur. Il avait plu durant la nuit et l'air sentait bon et frais. Après être passé à l'AOK me présenter au le, l'Oberst von Gilsa, et à ses collègues, je sortis me promener. Une longue allée pavée monte du centre et suit le flanc du massif; il faut gravir, derrière le monument de Lénine, quelques larges marches escarpées, puis, après des bassins, entre des rangées de jeunes chênes et des sapins odorants, la pente devient plus douce. Je laissai sur ma gauche le sanatorium Lermontov, où logeait von Kleist et son état-major; mes quartiers se situaient un peu en retrait, dans une aile séparée, tout contre la montagne maintenant presque entièrement cachée par les nuages. Plus haut, l'allée s'élargit en une route qui contourne le Matchouk pour relier un chapelet de sanatoriums; là, je bifurquai vers le petit pavillon qu'on appelle la Harpe éolienne, d'où l'on a une vue étendue de la plaine du sud, parsemée de bosses irréelles, un volcan puis un autre et puis un autre encore, éteints, paisibles. Vers la droite, le soleil faisait reluire les toits de tôle de maisons dispersées dans une épaisse verdure; et plus loin, au fond, les nuages se reformaient, masquant les massifs du Caucase. Une voix enjouée s'éleva dans mon dos: «Aue! Vous êtes ici depuis longtemps?» Je me retournai: Voss avançait en souriant sous les arbres. Je lui serrai chaleureusement la main. «Je viens d'arriver. Je suis détaché comme officier de liaison à l'AOK». – «Ah, excellent! Moi aussi, je suis à l'AOK. Vous avez mangé?» – «Pas encore.» – «Alors venez. Il y a un bon troquet juste en bas». Il prit par un étroit chemin de pierre taillé dans le roc et je le suivis. En dessous, barrant la pointe de la longue ravine qui sépare le Matchouk de la Goriatchaïa Gora, s'élevait une longue galerie à colonnes, d'un style italien à la fois lourd et frivole, en granité rose. «C'est la galerie Académique», m'indiqua Voss. -»Ah! m'exclamai-je, fort excité, mais c'est l'ancienne galerie Elisabeth! C'est ici que Petchorine a aperçu la princesse Marie pour la première fois». Voss éclata de rire: «Vous connaissez Lermontov, alors? Tout le monde ici le lit». – «Bien sûr! Un héros de notre temps était mon livre de chevet, à une époque». Le chemin nous avait amenés au niveau de la galerie, construite pour abriter une source sulfureuse. Des soldats estropiés, pâles et lents, se promenaient ou restaient assis sur des bancs, face au long creux qui s'ouvre vers la ville; un jardinier russe sarclait les parterres de tulipes et d'œillets rouges disposés le long du grand escalier qui descend rejoindre la rue Kirov, au fond de la dépression. Les toits en cuivre des bains blottis contre la Goriatchaïa Gora, dépassant entre les arbres, étincelaient au soleil. Au-delà de la crête on ne distinguait qu'un des volcans. «Vous venez?» dit Voss. – «Un instant» J'entrai dans la galerie pour regarder la source, mais je fus déçu: la salle était nue et vide et l'eau coulait d'un vulgaire robinet «Le café se trouve derrière», dit Voss. Il passa sous l'arche qui sépare l'aile gauche de la galerie du corps central; derrière, le mur formait avec la roche une large alcôve, où l'on avait disposé quelques tables et des tabourets. Nous prîmes place et une jolie jeune fille apparut par une porte. Voss échangea quelques mots avec elle en russe. «Aujourd'hui, il n'y a pas de chachliks. Mais ils ont des côtelettes de Kiev». – «C'est parfait» – «Vous voulez de l'eau de la source ou une bière?» – «Je crois que je préfère la bière. Elle est fraîche?» – «À peu près. Mais je vous préviens, ce n'est pas de la bière allemande». J'allumai une cigarette et m'adossai au mur de la galerie. Il faisait agréablement frais; de l'eau coulait sur la roche, deux petits oiseaux aux couleurs vives picoraient au sol. «Piatigorsk vous plaît, alors?» me demanda Voss. Je souriais, j'étais heureux de le voir ici. «Je n'ai pas encore vu grand-chose», dis-je. – «Si vous aimez Lermontov, la ville est un véritable pèlerinage. Les Soviétiques ont créé un joli petit musée dans sa maison. Lorsque vous aurez un après-midi de libre, nous irons le voir». – «Volontiers. Savez-vous où se trouve le lieu du duel?» – «Celui de Petchorine ou celui de Lermontov?» – «Celui de Lermontov». -
«Derrière le Matchouk. Il y a un affreux monument, bien sûr. Et figurez-vous que nous avons même retrouvé une de ses descendantes». Je ris: «Pas possible». – «Si, si. Une madame Evguenia Akimovna Chan-Gireï. Elle est très vieille. Le général lui a fait attribuer une pension, plus importante que celle des Soviétiques». – «Elle l'a connu?» – «Vous n'y songez pas. Les Russes se préparaient juste à fêter le centenaire de sa mort le jour de notre invasion. Frau Chan-Gireï est née dix ou quinze ans plus tard, dans les années cinquante, je crois». La serveuse revenait avec deux assiettes et les couverts. Les «côtelettes» étaient en fait des rouleaux de poulet, fourrés au beurre fondu et panés, et accompagnés d'une fricassée de champignons sauvages à l'ail. «C'est fameux. Et même la bière n'est pas infâme». – «Je vous l'avais dit, n'est-ce pas? Je viens ici chaque fois que j'en ai l'occasion. Il n'y a jamais grand monde». Je mangeai sans parler, profondément content «Vous avez beaucoup de travail?» lui demandai-je enfin. – «Disons que j'ai du temps libre pour mes recherches. Le mois dernier j'ai pillé la bibliothèque Pouchkine à Krasnodar et j'ai trouvé des choses très intéressantes. Ils avaient surtout des travaux sur les Cosaques, mais j'ai aussi déniché des grammaires caucasiennes et des opuscules assez rares de Troubetskoï. Je dois encore aller à Tcherkessk, je suis certain que là ils auront des travaux sur les Circassiens et les Karatchaï. Mon rêve, c'est de trouver un Oubykh qui connaisse encore sa langue. Mais pour le moment, pas de chance. Sinon, je rédige des tracts pour l'A OK». «Quel genre de tracts?» – «Des tracts de propagande. Ils les larguent sur les montagnes par avion. J'en ai fait un en karatchaï, kabarde et balkar, en consultant des locaux, bien sûr, qui était très drôle: Montagnards – Avant, vous aviez tout, mais le pouvoir soviétique vous a tout pris! Accueillez vos frères allemands qui ont volé comme des aigles par-dessus les montagnes pour vous libérer! Etc». Je pouffai avec lui. «J'ai aussi fait des laissez-passer qu'on envoie aux partisans pour les encourager à retourner leur veste. Il y est écrit qu'on les accueillera comme des soïouzniki dans le combat général contre le Judéo-bolchevisme. Les Juifs parmi eux doivent bien rire. Ces propouska sont valables jusqu'à la fin de la guerre». La fille débarrassait et nous apporta deux cafés turcs. «Ils ont de tout, ici!» m'exclamai-je. – «Oh, oui. Les marchés sont ouverts, on vend même à manger dans les magasins». – «Ce n'est pas comme en Ukraine». – «Non. Et avec un peu de chance, ça ne le sera pas». – «Que voulez-vous dire?» – «Oh, certaines choses vont peut-être changer». Nous réglâmes et repassâmes l'arche. Les éclopés déambulaient toujours devant la galerie, buvant leur eau à petites gorgées. «Ça fait vraiment du bien?» demandai-je à Voss en désignant un verre. – «La région a une réputation. Vous savez qu'on venait prendre les eaux ici déjà bien avant les Russes. Vous connaissez Ibn Battuta?» – «Le voyageur arabe? J'en ai entendu parler». – «Il est passé par ic i, vers 1375. Il était en Crimée, chez les Tatars où il s'était marié au passage. Les Tatars vivaient encore dans de grands campements nomades, des cités sur roues faites de tentes sur d'énormes chariots, avec des mosquées et des boutiques. Chaque année, l'été, quand il commençait à faire trop chaud en Crimée, le khan Nogaï avec toute sa ville en marche passait l'isthme de Perekop et venait jusqu'ici. Ibn Battuta décrit le lieu avec précision, et loue les vertus médicinales des eaux sulfureuses. Il nomme le site Bish ou Besh Dagh, ce qui, comme Piatigorsk en russe, veut dire "les cinq montagnes"«. Je ris d'étonnement: «Et qu'est devenu Ibn Battuta?» – «Après? Il a continué, il est passé par le Daghestan et l'Afghanistan, pour arriver en Inde. Il a longtemps été cadi à Delhi, et il a servi durant sept ans Mohammed Tughluq, le sultan paranoïaque, avant de tomber en disgrâce. Ensuite il a été cadi aux Maldives, et il a même poussé jusqu'à Ceylan, l'Indonésie et la Chine. Et puis il est rentré chez lui, au Maroc, pour écrire son livre avant de mourir».