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À Piatigorsk, je commençais à nouer des relations passables avec certains officiers du Kommando. Hohenegg était parti, et, hormis les officiers de l'Abwehr, je ne voyais presque plus que Voss. Le soir, je rencontrai parfois des officiers S S au casino. Turek bien entendu ne m'adressait pas la parole; quant au Dr. Müller, depuis que je l'avais entendu expliquer en public qu'il n'aimait pas le camion à gaz, mais trouvait l'exécution par pelotons beaucoup plus gemütlich, j'avais décidé que nous ne devions pas avoir grand-chose à nous dire. Mais parmi les officiers subalternes se trouvaient des hommes convenables, même s'ils étaient souvent ennuyeux. Un soir, alors que je buvais un cognac avec Voss, l'Obersturmführer Dr. Kern s'approcha et je l'invitai à nous rejoindre. Je le présentai à Voss: «Ah, c'est vous le linguiste de l'A OK», fit Kern. – «Sans doute», répondit Voss avec amusement. – «Ça tombe bien, dit Kern, je voulais justement vous soumettre un cas.

On m'a dit que vous connaissiez bien les peuples du Caucase». – «Un peu», reconnut Voss. – «Le professeur Kern enseigne à Munich, interrompis-je. Il est spécialiste de l'histoire musulmane». – «C'est un sujet extrêmement intéressant», approuva Voss. – «Oui, j'ai passé sept ans en Turquie et je m'y connais un peu», avança Kern. – «Comment avez-vous atterri ici, alors?» – «Comme tout le monde, j'ai été mobilisé. J'étais déjà membre de la S S et correspondant du S D, et j'ai fini dans l'Einsatz». – «Je vois. Et votre cas?» – «C'est une jeune femme qu'on m'a amenée. Rousse, très belle, charmante. Ses voisines l'ont dénoncée comme juive. Elle m'a montré un passeport soviétique interne, établi à Derbent, où sa nationalité est inscrite comme tatka. J'ai vérifié dans nos fichiers: d'après nos experts, les Tats sont assimilés aux Bergjuden, les Juifs des montagnes. Mais la fille m'a affirmé que je me trompais et que les Tats étaient un peuple turc. Je l'ai fait parler: elle avait un dialecte curieux, un peu difficile à comprendre, mais c'était effectivement du turc. Alors je l'ai laissée partir». – «Vous vous souvenez de termes ou de tournures qu'elle employait?» Il s'ensuivit toute une conversation en turc: «Ça ne peut pas être tout à fait ça, disait Voss, vous êtes sûr?» et ils reprenaient. Enfin Voss déclara: «D'après ce que vous me dites, ça ressemble en effet plus ou moins au turc véhiculaire parlé au Caucase avant que les bolcheviques n'imposent l'enseignement du russe. J'ai lu qu'on s'en servait encore au Daghestan, notamment à Derbent. Mais tous les peuples là-bas le parlent Vous avez noté son nom?» Kern tira un carnet de sa poche et le feuilleta: «Voilà. Tsokota, Nina Chaulovna». – «Tsokota? fit Voss en fronçant les sourcils. C'est curieux, ça». – «C'est le nom de son mari», expliqua Kern. – «Ah, je vois. Et dites-moi, si elle est juive, qu'est-ce que vous en ferez?» Kern eut l'air étonné: «Eh bien, nous… nous»… Il hésitait visiblement.

Je vins à sa rescousse: «Elle sera transférée ailleurs». – «Je vois», dit Voss. Il réfléchit un moment puis dit à Kern: «À ma connaissance, les Tats ont leur propre langue qui est un dialecte iranien et n'a rien à voir avec les langues caucasiques ou le turc. Il existerait des Tats musulmans; à Derbent, je ne sais pas, mais je me renseignerai». – «Merci, dit Kern. Vous croyez que j'aurais dû la garder?» – «Mais non. Je suis sûr que vous avez eu raison». Kern eut l'air rassuré; il n'avait visiblement pas saisi l'ironie des dernières paroles de Voss. Nous bavardâmes encore un moment et il prit congé. Voss le regarda partir avec un air interloqué. «Ils sont un peu curieux, vos collègues», dit-il enfin. – «Comment cela?» – «Ils posent parfois des questions déconcertantes». Je haussai les épaules: «Ils font leur travail». Voss secoua la tête: «Vos méthodes me paraissent un peu arbitraires. Enfin, ce n'est pas mes affaires». Il semblait mécontent. «Quand est-ce que nous irons au musée Lermontov?» demandai-je pour changer le sujet. – «Quand vous voudrez. Dimanche?» – «S'il fait beau, vous m'emmènerez voir le lieu du duel».

Les informations les plus diverses, et parfois les plus contradictoires, affluaient au sujet de la nouvelle administration militaire. Le General Köstring installait ses bureaux à Vorochilovsk. C'était un officier déjà âgé, rappelé de la retraite, mais mes interlocuteurs à l'Abwehr affirmaient qu'il restait vigoureux, et l'appelaient le Sage Marabout. Il était né à Moscou, avait mené la mission militaire allemande à Kiev, auprès du Hetman Skoropadsky en 1918, et avait servi deux fois comme attaché militaire à notre ambassade à Moscou: il passait donc pour un des meilleurs experts allemands sur la Russie. L'Oberst von Gilsa m'arrangea un entretien avec le nouveau représentant de l'Ostministerium auprès de Köstring, un ancien consul à Tiflis, le Dr. Otto Bräutigam. Avec ses lunettes rondes cerclées, son col amidonné, et son uniforme marron arborant le Badge d'or du Parti, je le trouvais un peu raide; il restait distant, presque froid, mais me fit une meilleure impression que la plupart des Goldfasanen. Von Gilsa m'avait expliqué qu'il détenait un poste important au département politique du ministère. «Je suis heureux de vous rencontrer, lui dis-je en lui serrant la main. Peut-être pourrez-vous enfin nous apporter quelques éclaircissements». – «J'ai rencontré le Brigadeführer Korsemann à Vorochilovsk et j'ai eu une longue conversation avec lui. L'Einsatzgruppe a bien été informé?» – «Oh, certainement! Mais si vous avez quelques minutes, je serai ravi de vous parler, car ces questions m'intéressent beaucoup». Je menai Bräutigam à mon bureau et lui offris à boire; il refusa poliment. «L'Ost-ministerium a dû être déçu par la décision de suspendre l'établissement du Reichskommissariat, j'imagine?» commençai-je. – «Pas du tout. Au contraire, nous estimons que la décision du Führer est une occasion unique de corriger la politique désastreuse que nous menons dans ce pays». – «Comment cela?» – «Vous devez voir que les deux Reichskommissare actuellement en place ont été nommés sans que le ministre Rosenberg soit consulté, et que l'Ostministerium n'exerce sur eux pour ainsi dire aucun contrôle. Ce n'est donc pas notre faute si les Gauleiter Koch et Lohse n'en font qu'à leur tête; la responsabilité en incombe à ceux qui les soutiennent. C'est leur politique inconsidérée et aberrante qui vaut au ministère sa réputation de Chaostministerium». Je souris; mais lui restait sérieux. «En effet, dis-je, j'ai passé un an en Ukraine, et la politique du Reichskommissar Koch nous a posé pas mal de problèmes. On peut dire qu'il a été un très bon recruteur pour le compte des partisans». – «Tout comme le Gauleiter Sauckel et ses chasseurs d'esclaves. C'est ce que nous voulons éviter ici. Voyez-vous, si l'on traite les tribus caucasiennes comme on a traité les Ukrainiens, elle se soulèveront et rejoindront les montagnes. Alors, nous n'en finirons jamais. Les Russes, au siècle dernier, ont mis trente ans à soumettre l'imam Chamil. Pourtant les rebelles n'étaient que quelques milliers; pour les mater, les Russes ont dû déployer jusqu'à trois cent cinquante mille soldats!» Il marqua une pause et poursuivit: «Le ministre Rosenberg, ainsi que le département politique du ministère, prêche depuis le début de la campagne une ligne politique claire: seule une alliance avec les peuples de l'Est opprimés par les bolcheviques permettra à l'Allemagne d'écraser définitivement le système Staline. Jusqu'ici, cette stratégie, cette Ostpolitik si vous voulez, n'a pas reçu d'échos; le Führer a toujours soutenu ceux qui pensent que l'Allemagne peut accomplir cette tâche seule, en réprimant les peuples qu'elle devait libérer. Le Reichskommissar désigné Schickedanz, malgré sa vieille amitié avec le ministre, semble aussi abonder dans ce sens. Mais des têtes froides au sein de la Wehrmacht, notamment le Generalquartiermeister Wagner, ont voulu éviter au Caucase une répétition du désastre ukrainien. Leur solution, garder la région sous contrôle militaire, nous semble bonne, d'autant plus que le général Wagner a expressément tenu à impliquer les éléments les plus clairvoyants du ministère, comme le prouve ma présence ici. Pour nous comme pour la Wehrmacht, c'est une chance unique de démontrer que l'Ostpolitik est la seule valable; si nous réussissons ici, nous aurons peut-être la possibilité de réparer les dégâts accomplis en Ukraine et dans l'Ostland». – «Les enjeux sont donc considérables», commentai-je. – «Oui» – «Et le Reichskommissar désigné Schickedanz n'a pas été trop vexé de se retrouver ainsi à l'écart? Lui aussi bénéficie d'appuis». Bräutigam eut un geste méprisant de la main; ses yeux luisaient derrière les verres de ses lunettes: «Personne ne lui a demandé son avis. De toute façon, le Reichskommissar désigné Schickedanz est bien trop occupé à étudier les esquisses de son futur palais de Tiflis, et à discuter avec ses adjoints du nombre de portails nécessaires, pour se pencher comme nous autres sur des détails de gestion». – «Je vois». Je réfléchis un instant: «Encore une question. Comment dans cet arrangement voyez-vous le rôle de la S S et de la SP?» – «La Sicherheitspolizei a bien entendu des tâches importantes à mener. Mais elles devront être coordonnées avec le groupe d'armées et l'administration militaire afin de ne pas interférer avec les initiatives positives. En clair, comme je l'ai suggéré au Brigadeführer Korsemann, il faudra montrer une certaine délicatesse dans les relations avec les minorités montagnardes et cosaques. Il y a parmi eux, en effet, des éléments qui ont collaboré avec les communistes, mais par nationalisme plutôt que par conviction bolchevique, pour défendre les intérêts de leur peuple. Il ne s'agit pas de les traiter d'office comme des commissaires ou des fonctionnaires staliniens». – «Et que pensez-vous du problème juif?» Il leva la main: «Ça, c'est autre chose. Il est clair que la population juive reste l'un des soutiens principaux du système bolchevique». Il se leva pour prendre congé. «Je vous remercie d'avoir pris le temps de discuter avec moi», dis-je en lui serrant la main sur le perron. – «Je vous en prie. Je crois qu'il est très important que nous gardions de bonnes relations avec la S S autant qu'avec la Wehrmacht. Mieux vous comprendrez ce que nous voulons faire ic i, mieux les choses se passeront». – «Vous pouvez être certain que je ferai un rapport dans ce sens à mes supérieurs». – «Très bien! Voici ma carte. Heil Hitler!»