«Ça doit être ça, dit Voss. On va faire le tour». Depuis que les voitures nous avaient dépassés nous n'avions vu personne, j'avais l'impression de marcher en rase campagne; mais quelques pas plus loin un jeune garçon, pieds nus et menant un âne, nous croisa sans un mot. En suivant le mur, on arrivait enfin sur une petite place, devant une église orthodoxe. Une vieille femme vêtue de noir, assise sur une caisse, vendait quelques fleurs; d'autres sortaient de l'église. Au-delà de la grille, les tombes s'éparpillaient sous de hauts arbres qui plongeaient le cimetière pentu dans l'ombre. Nous suivîmes un chemin montant, pavé de pierres grossières enfoncées dans le sol, entre des vieilles tombes perdues dans les herbes sèches, les fougères, les buissons épineux. Des plaques de lumière tombaient par endroits entre les arbres et dans ces îlots de soleil de petits papillons noirs et blancs dansaient autour des fleurs fanées Puis le chemin tournait et les arbres s'entrouvraient pour révéler la plaine du sud-ouest. Dans un enclos, deux petits arbres avaient été plantés pour donner de l'ombre à la stèle qui marque l'emplacement de la première tombe de Lermontov. Les seuls sons étaient le crissement des cigales et le petit vent bruissant dans les feuilles. Près de la stèle se trouvaient les tombes des relations de Lermontov, les Chan-Gireï. Je me retournai: au loin, les longues balki vertes ravinaient la plaine jusqu'aux premiers contreforts rocheux. Les bosses des volcans ressemblaient à des mottes tombées du ciel; au loin, je devinais les neiges de l'Elbrous. Je m'assis sur les marches menant à la stèle, tandis que Voss allait fouiner un peu plus loin, songeant encore une fois à Lermontov: comme tous les poètes, d'abord ils le tuent, ensuite ils le vénèrent.
Nous redescendîmes en ville par le Verkhnii rynok où les paysans achevaient de remballer leurs poules, leurs fruits et leurs légumes invendus sur des charrettes ou des mulets. Autour se dispersait la foule des vendeurs de graines de tournesol et des cireurs de bottes; des garçons assis sur de petits chariots bricolés avec des planches et des roues de poussettes attendaient encore qu'un soldat attardé leur demande de porter ses paquets. Au pied de la colline, sur le boulevard Kirov, des rangées de croix fraîches s'alignaient sur un tertre entouré d'un muret: le joli petit parc où se trouve le monument à Lermontov avait été transformé en cimetière pour soldats allemands. Le boulevard, en direction du parc Tsvetnik, passait devant les ruines de l'ancienne cathédrale orthodoxe, dynamitée en 1936 par le NKVD. «Avez-vous remarqué, nota Voss en désignant les moignons de pierre, ils n'ont pas touché à l'église allemande. Nos hommes s'y rendent encore pour prier». – «Oui, mais ils ont vidé les trois villages de Volksdeutschen des alentours. Le tsar les avait invités à s'installer ic i en 1830. On les a tous envoyés en Sibérie l'année dernière». Mais Voss songeait encore à son église luthérienne. «Vous saviez qu'elle a été construite par un soldat? Un certain Kempfer, qui s'est battu contre les Tcherkesses sous Evdokimov, et qui s'est installé ici». Au parc, juste après la grille d'entrée, se dressait une galerie en bois à deux étages, avec des tourelles aux coupoles futuristes et un porche qui faisait le tour de l'étage supérieur. Il y avait là quelques tables où l'on servait, pour ceux qui pouvaient payer, du café turc et des sucreries. Voss choisit une place du côté de l'allée principale du parc, au-dessus des groupes de vieillards mal rasés, acariâtres, ronchons, qui venaient le soir occuper les bancs pour jouer aux échecs. Je commandai du café et du cognac; on nous apporta aussi des petits gâteaux au citron; le cognac provenait du Daghestan et semblait encore plus sucré que l'arménien, mais cela allait bien avec les gâteaux et ma bonne humeur. «Comment vont vos travaux?» demandai-je à Voss. Il rit: «Je n'ai toujours pas trouvé de locuteur oubykh; mais je fais des progrès considérables en kabarde. Ce que j'attends vraiment, c'est qu'on prenne Ordjonikidze». – «Pourquoi cela?» – «Ah, je vous ai déjà expliqué que les langues caucasiques ne sont que ma sous-spécialité. Ce qui m'intéresse vraiment, ce sont les langues dites indogermaniques, et plus particulièrement les langues d'origine iranienne. Or l'ossète est une langue iranienne particulièrement fascinante». – «En quoi?» – «Vous voyez la situation géographique de l'Ossétie: alors que tous les autres locuteurs non caucasiques occupent le pourtour ou les contreforts du Caucase, eux coupent le massif en deux, juste au niveau de la passe la plus accessible, celle du Darial où les Russes ont construit leur Voennaïa doroga de Tiflis à Ordjonikidze, l'ancienne Vladikavkaz. Bien que ces gens aient adopté les vêtements et les coutumes de leurs voisins montagnards, c'est évidemment un mouvement d'invasion tardif. On est fondé à penser que ces Ossètes ou Osses descendent des Alains et donc des Scythes; si c'est exact, leur langue constituerait une trace archéologique vivante de la langue scythe. Il y a autre chose encore: Dumézil a édité en 1930 un recueil de légendes ossètes portant sur un peuple fabuleux, demi-divin, qu'ils nomment les Nartes. Or Dumézil postule aussi une connexion entre ces légendes et la religion scythe telle qu'elle est rapportée par Hérodote. Les chercheurs russes travaillent sur ce sujet depuis la fin du siècle dernier; la bibliothèque et les instituts d'Ordjonikidze doivent être pleins à craquer de matériaux extraordinaires, inaccessibles en Europe. J'espère simplement qu'on ne brûlera pas tout durant l'assaut» – «En somme, si je vous ai bien compris, ces Ossètes seraient un Urvolk, un des peuples aryens originels». – «Originel, c'est un mot dont on use et mésuse beaucoup. Disons que leur langue a un caractère archaïque très intéressant du point de vue de la science». – «Que voulez-vous dire au sujet de la notion d'originel?» Il haussa les épaules: «Originel, c'est plus un phantasme, une prétention psychologique ou politique qu'un concept scientifique. Prenez l'allemand, par exemple: durant des siècles, avant même Martin Luther, on a prétendu que c'était une langue originelle sous prétexte qu'elle n'avait pas recours à des radicaux d'origine étrangère, à la différence des langues latines, auxquelles on la comparait. Certains théologiens, dans leur délire, sont même allés jusqu'à prétendre que l'allemand aurait été la langue d'Adam et Eve, et que l'hébreu en aurait dérivé plus tard. Mais c'est une prétention complètement illusoire puisque même si les radicaux sont "autochtones" -en fait, tous dérivés directement des langues des nomades indo-européens -notre grammaire, elle, est entièrement structurée par le latin. Notre imaginaire culturel, néanmoins, a été très fortement marqué par ces idées, par cette particularité qu'a l'allemand par rapport aux autres langues européennes d'autogénérer en quelque sorte son vocabulaire. C'est un fait que n'importe quel enfant allemand de huit ans connaît tous les radicaux de notre langue et peut décomposer et comprendre n'importe quel mot, même les plus savants, ce qui n'est pas le cas d'un enfant français, par exemple, qui va mettre très longtemps à apprendre les mots "difficiles" dérivés du grec ou du latin. Cela mène d'ailleurs très loin dans l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes: le Deutschland est le seul pays d'Europe qui ne se désigne pas géographiquement, qui ne porte pas le nom d'un lieu ou d'un peuple comme les Angles ou les Francs, c'est le pays du "peuple en soi"; deutsch est une forme adjectivale du vieil allemand Tuits, "peuple". C'est bien pour ça qu'aucun de nos voisins ne nous appelle de la même façon: Allemands, Germans, Duits, Tedeschi en italien qui dérive aussi de Tuits, ou Niemtsy ici en Russie, ce qui justement veut dire "les Muets", ceux qui ne savent pas parler, tout comme Barbaros en grec. Et toute notre idéologie raciale et völkisch actuelle, d'une certaine manière, s'est érigée sur ces très anciennes prétentions allemandes. Qui, j'ajoute, ne nous sont pas uniques: Goropius Becanus, un auteur flamand, soutenait en 1569 la même chose à propos du néerlandais, qu'il comparait à ce qu'il appelait les langues originelles du Caucase, vagin des peuples». Il rit gaiement. J'aurais souhaité poursuivre la discussion, notamment au sujet des théories raciales, mais déjà il se levait: «Je dois y aller. Voulez-vous dîner avec Oberländer, s'il est libre?» – «Volontiers». – «On se retrouve au casino? Vers huit heures». Il dévala les marches. Je me rassis et contemplai les vieux qui jouaient aux échecs. L'automne avançait: le soleil passait déjà derrière le Matchouk, teintant la crête de rose et amenant, plus bas sur le boulevard, des reflets orangés entre les arbres, jusque sur les vitres et le crépi gris des façades.