Выбрать главу

Vers sept heures et demie je descendis au casino. Voss n'était pas encore arrivé et je commandai un cognac, que je portai dans une alcôve un peu en retrait. Quelques minutes plus tard Kern entra, examina la salle, et se dirigea vers moi. «Herr Hauptsturmführer! Je vous cherchais». Il ôta son calot et s'assit en regardant autour de lui; il avait l'air embarrassé, nerveux. «Herr Hauptsturmführer. Je voulais vous faire part de quelque chose qui vous concerne, je pense». – «Oui?» Il hésita: «On… Vous êtes souvent en compagnie de ce Leutnant de la Wehrmacht. Cela… comment dire? Cela donne lieu à des rumeurs». – «Quel genre de rumeurs?» – «Des rumeurs… disons des rumeurs dangereuses. Le genre de rumeur qui mène droit au camp de concentration». – «Je vois». Je restai de marbre. «Et ce genre de rumeur serait-il par hasard propagé par un certain genre de personne?» Il pâlit: «Je ne veux pas en dire plus. Je trouve ça bas, honteux. Je voulais juste vous prévenir afin que vous puissiez… puissiez faire en sorte que cela n'aille pas plus loin». Je me levai et lui tendis la main: «Merci pour cette information, Obersturmführer. Mais ceux qui font lâchement courir des bruits sordides plutôt que de s'adresser à quelqu'un en face, je les méprise et je les ignore». Il me serra la main: «Je comprends tout à fait votre réaction. Mais faites attention quand même». Je me rassis, saisi de rage: voilà à quel jeu ils voulaient jouer! De surcroît, ils se trompaient entièrement. Je l'ai déjà dit: je ne me lie jamais avec mes amants; l'amitié, c'est autre chose, entièrement. J'aimais en ce monde une seule personne, et même si je ne la voyais jamais, cela me suffisait. Or cela, des ordures bornées comme ce Turek et ses amis ne pourraient jamais le comprendre. Je résolus de me venger; je ne savais pas encore comment, mais l'occasion se présenterait. Kern était un homme honnête, il avait bien fait de me prévenir: cela me donnerait le temps de réfléchir. Voss arriva peu après en compagnie d'Oberländer. J'étais toujours plongé dans mes pensées. «Bonsoir, professeur, fis-je en serrant la main d'Oberländer. Cela fait longtemps». – «Oui, oui, il s'en est passé des choses, depuis Lemberg. Et cet autre jeune officier, qui vous accompagnait?» – «Le Hauptsturmführer Hauser? Il doit toujours être avec le groupe C. Je n'ai pas eu de nouvelles depuis un moment». Je les suivis au restaurant et laissai Voss commander. On nous apporta du vin de Kakhétie. Oberländer paraissait fatigué. «J'ai entendu dire que vous commandez une nouvelle unité spéciale?» lui demandai-je. – «Oui, le Kommando "Bergmann". Tous mes hommes sont des montagnards caucasiens». – «De quelle nationalité?» demanda Voss avec curiosité. – «Oh, il y a de tout. Des Karatchaïs et des Circassiens, bien sûr, mais on a aussi des Ingouches, des Avars, des Laks qu'on a recrutés dans les Stalag. J'ai même un Svan».

– «Magnifique! J'aimerais bien lui parler». – «Vous devrez aller à Mozdok, alors. Ils sont engagés là-bas dans des opérations antipartisans».

– «Vous n'avez pas d'Oubykhs, par hasard?» lui demandai-je malicieusement. Voss fut pris de rire. «Des Oubykhs? Non, je ne pense pas. Qu'est-ce que c'est?» Voss s'étouffait pour retenir son rire et Oberländer le regardait, perplexe. Je fis un effort pour maintenir mon sérieux et répondis: «C'est une marotte du Dr. Voss. Il pense que la Wehrmacht devrait absolument mener une politique pro-oubykh, pour rétablir la balance naturelle du pouvoir entre les peuples du Caucase». Voss, qui essayait de boire du vin, faillit recracher ce qu'il avait avalé. J'avais aussi du mal à me retenir. Oberländer ne comprenait toujours pas et commençait à s'énerver: «Je ne vois pas de quoi vous parlez», fit-il sèchement. Je tentai une explication: «C'est un peuple caucasien déporté par les Russes. En Turquie. Autrefois, ils dominaient toute une partie de cette région». – «C'étaient des musulmans?» – «Oui, bien sûr». – «Dans ce cas, un soutien à ces Oubykhs entrerait tout à fait dans le cadre de notre Ostpolitik». Voss, rouge, se leva, marmonna une excuse et fila vers les toilettes. Oberländer était interloqué: «Qu'est-ce qu'il a?» Je tapotai mon ventre. «Ah, je vois, dit-il. C'est fréquent ici. Où en étais-je?» – «Notre politique promusulmane». – «Oui. Bien entendu, c'est une politique allemande traditionnelle. Ce que nous voulons accomplir ici n'est en sorte qu'une continuation de la politique panislamique de Ludendorff. En respectant les réalisations culturelles et sociales de l'islam, nous nous faisons des alliés utiles. De plus, nous ménageons ainsi la Turquie, qui reste quand même importante, surtout si nous voulons contourner le Caucase pour prendre les Anglais à revers en Syrie et en Egypte». Voss revenait; il semblait calmé. «Si je vous comprends bien, dis-je, l'idée serait d'unir les peuples du Caucase et en particulier les peuples turcophones en un gigantesque mouvement islamique antibolchevique». -»C'est une option, mais elle n'est pas encore acceptée en haut lieu. Certains s'inquiètent d'un renouveau pan-touranien qui pourrait donner trop de puissance à la Turquie, au niveau régional, et empiéter sur nos conquêtes. Le ministre Rosenberg, lui, penche pour un axe Berlin-Tiflis. Mais ça c'est l'influence de ce Nikouradze». – «Et vous, qu'en pensez-vous?» – «Pour le moment, je rédige un article sur l'Allemagne et le Caucase. Vous savez peut-être qu'après la dissolution du "Nachtigall", j'ai travaillé comme Abwehroffizier auprès du Reichskommissar Koch, qui est un vieil ami de Königsberg. Mais il n'est presque jamais en Ukraine et ses subordonnés, notamment Dargel, ont mené une politique irresponsable. C'est pour ça que je suis parti. Dans mon article, j'essaye de démontrer que dans les territoires conquis nous avons besoin de la coopération des populations locales pour éviter des pertes trop lourdes durant l'invasion et l'occupation. Une politique promusulmane ou protouranienne devrait entrer dans ce cadre. Bien entendu, une puissance et une seule doit avoir le dernier mot». – «Je pensais qu'un des objectifs de notre avancée dans le Caucase était de convaincre la Turquie d'entrer en guerre à nos côtés?» – «Bien sûr. Et si nous parvenons en Iraq ou en Iran, elle le fera certainement. Saracoglu est prudent, mais il ne voudra pas laisser passer cette chance de récupérer d'anciens territoires ottomans». – «Mais cela n'empiéterait-il pas sur notre Grossraum?» demandai-je. – «Pas du tout. Nous visons un Empire continental; nous n'avons ni l'intérêt ni les moyens de nous encombrer de possessions lointaines. Nous garderons les régions productrices de pétrole du Golfe persique, bien évidemment, mais nous pourrons donner tout le reste du Proche-Orient britannique à la Turquie». -»Et que ferait la Turquie pour nous, en échange?» demanda Voss. – «Elle pourrait nous être très utile. Stratégiquement, elle détient une position clef. Elle peut procurer des bases navales et terrestres qui nous permettraient d'achever la réduction de la présence britannique au Moyen-Orient. Elle pourrait aussi fournir des troupes pour le front antibolchevique». – «Oui, fis-je, elle pourrait nous envoyer un régiment oubykh, par exemple». Voss fut repris d'un fou rire incontrôlable. Oberländer se fâchait: «Mais qu'est-ce que c'est que ces histoires d'Oubykhs, à la fin? Je ne comprends pas». – «Je vous l'ai dit, c'est une obsession du Dr. Voss. Il est désespéré parce qu'il rédige rapport sur rapport mais que personne au commandement ne veut croire à l'importance stratégique des Oubykhs. Ici, ils n'en tiennent que pour les Karatchaïs, les Kabardes et les Balkars». – «Mais pourquoi rit-il, alors?» – «Oui, Doktor Voss, pourquoi riez-vous? lui lançai-je très sérieusement. C'est nerveux, je pense, fis-je à Oberländer. Tenez, Doktor Voss, reprenez du vin». Voss but un peu et tenta de se maîtriser. «Moi, prononça Oberländer, je ne connais pas assez cette question pour en juger». Il se tourna vers Voss: «Si vous avez des rapports sur ces Oubykhs, je serai ravi de les lire». Voss hocha nerveusement la tête: «Doktor Aue, dit-il, je vous saurais gré de changer de sujet». – «Comme vous le souhaitez. De toute façon, le repas arrive». On nous servit. Oberländer semblait énervé; Voss était très rouge. Pour relancer la discussion, je demandai à Oberländer: «Vos Bergmänner sont-ils efficaces dans la lutte contre les partisans?» – «Dans les montagnes, ils sont redoutables. Certains nous rapportent des têtes ou des oreilles tous les jours. Dans les plaines, ils ne valent guère mieux que nos propres troupes. Ils ont brûlé plusieurs villages autour de Mozdok. J'essaie de leur expliquer que c'est une mauvaise idée de le faire systématiquement, mais c'est comme un atavisme. Et puis on a eu des problèmes de discipline assez sérieux: désertion, surtout. Il semble que beaucoup d'entre eux ne se soient engagés que pour rentrer à la maison; depuis que nous sommes au Caucase, il n'arrêtent pas de filer. Mais j'ai fait fusiller devant les autres tous ceux qu'on a rattrapés: je crois que ça les a un peu calmés. Et puis j'ai beaucoup de Tchétchènes et de Daghestanais, chez eux, c'est encore aux mains des bolcheviques. Au fait, avez-vous entendu parler d'un soulèvement en Tchétchénie? Dans les montagnes». – «Il y a des rumeurs, répondis-je. Une unité spéciale attachée à l'Einsatzgruppe va essayer de parachuter des agents pour prendre contact avec les rebelles». -»Ah, c'est très intéressant, fit Oberländer. Il paraît qu'il y a des combats et que la répression est féroce. Cela pourrait créer des possibilités pour nos forces. Comment pourrais-je en savoir plus?» – «Je vous conseille de vous adresser à l'Oberführer Bierkamp, à Vorochilovsk». – «Très bien. Et ici? Vous avez beaucoup de problèmes, avec les partisans?» – «Pas trop. Il y a une unité qui sévit près de Kislovodsk. Le détachement "Lermontov". C'est un peu la mode, ici, de tout nommer Lermontov». Voss riait, de bon cœur maintenant: «Ils sont actifs?» – «Pas réellement. Ils collent aux montagnes, ils ont peur de descendre. Ils font surtout du renseignement pour l'Armée rouge. Ils envoient des gamins compter les motos et les camions devant la Feldkommandantur, par exemple». Nous finissions de manger; Oberländer parlait encore de l'Ostpolitik de la nouvelle administration militaire: «Le General Köstring est un très bon choix. Je pense qu'avec lui l'expérience a des chances de réussir». – «Vous connaissez le Dr. Bräutigam?» demandai-je. – «Herr Bräutigam? Bien sûr. Nous échangeons fréquemment des idées. C'est un homme très motivé, très intelligent». Oberländer achevait son café et s'excusa. Nous nous saluâmes et Voss le raccompagna. Je l'attendis en fumant une cigarette. «Vous avez été odieux», me dit-il en se rasseyant. – «Pourquoi donc?» – «Vous le savez très bien». Je haussai les épaules: «Ce n'était pas bien méchant». – «Oberländer a dû penser qu'on se moquait de lui». – «Mais effectivement, on se moquait de lui. Seulement voilà: il n'osera jamais l'avouer. Vous connaissez aussi bien que moi les professeurs. S'il reconnaissait son ignorance de la question oubykhe, cela pourrait nuire à sa réputation de "Lawrence du Caucase"«. Nous sortîmes à notre tour du casino. Il tombait une pluie fine et légère. «Ça y est, dis-je comme à moi-même. C'est l'automne». Un cheval attaché devant la Feldkommandantur hennit et s'ébroua. Les sentinelles avaient enfilé leurs capotes cirées. Dans la rue Karl-Marx, l'eau coulait en petits ruisseaux le long de la pente. La pluie s'intensifiait. Nous nous séparâmes devant nos quartiers en nous souhaitant bonne nuit. Dans ma chambre, j'ouvris la porte-fenêtre et restai un long moment à écouter le ruissellement de l'eau sur les feuilles des arbres, sur les carreaux du balcon, sur le toit en tôle, sur l'herbe et la terre humide.