Il plut trois jours d'affilée- Les sanatoriums se remplissaient de blessés, transportés depuis Malgobek et Sagopchi, où notre nouvelle offensive sur Groznyi achevait de se briser les reins sur une résistance acharnée. Korsemann vint distribuer des médailles aux volontaires finlandais de la «Wiking», de beaux gars blonds un peu égarés, décimés par les tirs croisés dans le vallon de la Juruk, sous Nijny Kurp, La nouvelle administration militaire du Caucase se mettait en place. Début octobre, par décret du Generalquartiermeister Wagner, six raion cosaques, avec 160 000 habitants, reçurent le nouveau statut d'«autogouvernement»; on devait officiellement annoncer l'autonomie karatchaï lors d'une grande fête à Kislovodsk. Avec les autres principaux officiers S S de la région je fus de nouveau convoqué à Vorochilovsk par Korsemann et Bierkamp. Korsemann s'inquiétait de la limitation des pouvoirs policiers S S dans les districts autogouvernés, mais souhaitait poursuivre une politique renforcée de coopération avec la Wehrmacht Bierkamp, lui, se montrait furieux; il traitait les Ostpolitiker de tsaristes et de barons baltes: «Cette fameuse Ostpolitik n'est qu'une résurrection de l'esprit de Tauroggen», clamait-il. En privé, Leetsch me fit comprendre à mots couverts que Bierkamp se rongeait les sangs à cause des chiffres d'exécutions des Kommandos, qui ne dépassaient plus les quelques dizaines par semaine: les Juifs des régions occupées avaient tous été liquidés, à part quelques artisans réservés par la Wehrmacht pour servir de cordonniers et de tailleurs; des partisans et des communistes, on en attrapait peu; quant aux minorités nationales et aux Cosaques, la majorité de la population, ils se trouvaient maintenant quasi intouchables. Je considérai cet état d'esprit bien étroit de la part de Bierkamp, mais je pouvais le comprendre: à Berlin, on jugeait de l'efficacité des Einsatzgruppen sur leurs chiffres, et une baisse d'activité pouvait être interprétée comme un manque d'énergie de la part du Kommandant. Pourtant, le groupe ne restait pas inactif. À Elista, aux confins de la steppe kalmouke, on formait un Sk «Astrachan» en vue de la prise de cette ville; dans la région de Krasnodar, ayant accompli toutes les autres tâches prioritaires, le Sk 10a liquidait les asiles pour débiles, hydrocéphales et dégénérés, en se servant surtout d'un camion à gaz. À Maïkop, la 17e armée relançait son offensive vers Touapsé, et le Sk 11 devait contribuer à réprimer une intense guérilla dans les montagnes, en terrain très accidenté et rendu encore plus difficile par la pluie persistante. Le 10 octobre, je fêtai mon anniversaire au restaurant avec Voss, mais sans l'en informer; le lendemain, nous accompagnions une bonne partie de l'AOK à Kislovodsk pour célébrer l'Uraza Baïram, la rupture du jeûne qui clôt le mois de ramadan. Ce fut une espèce de triomphe. Dans un grand champ en dehors de la ville, l'imam des Karatchaïs, un vieillard ridé à la voix ferme et claire, menait une longue prière collective; face aux collines proches, des centaines de casquettes, de calottes, de chapeaux ou de bonnets en fourrure, en rangs serrés, s'abaissaient au sol et se relevaient au rythme de sa mélopée. Après, sur une estrade décorée de drapeaux allemands et musulmans, Köstring et Bräutigam, leurs voix amplifiées par un haut-parleur de PK, proclamèrent l'établissement du District autonome karatchaï. Des acclamations et des coups de fusil ponctuaient chaque phrase. Voss, les mains dans le dos, traduisait le discours de Bräutigam; Köstring lut le sien directement en russe, et se vit ensuite lancé en l'air, à plusieurs reprises, par des jeunes gens enthousiastes. Bräutigam avait présenté le cadi Baïramukov, un paysan antisoviétique, comme nouveau chef du district: le vieillard, vêtu d'une tcherkesska et d'un bechmet et coiffé d'une énorme papakh en mouton blanc, remercia solennellement l'Allemagne d'avoir délivré les Karatchaïs du joug russe. Un jeune enfant mena devant l'estrade un superbe cheval blanc de Kabardie, le dos recouvert d'un sumak daghestanais aux couleurs chatoyantes. Le cheval s'ébroua, l'ancien expliqua qu'il s'agissait d'un présent du peuple karatchaï au chef des Allemands, Adolf Hitler; Köstring le remercia et l'assura que le cheval serait convoyé au Führer, à Vinnitsa en Ukraine. Alors des jeunes montagnards en costume traditionnel portèrent Köstring et Bräutigam sur leurs épaules sous les vivats des hommes, les hululements des femmes, et les salves redoublées des pétoires. Voss, rouge de plaisir, regardait cela avec ravissement. Nous suivîmes la foule: au fond du champ, une petite armée de femmes chargeaient de victuailles des longues tables dressées sous des auvents. Des quantités invraisemblables de viande de mouton, qu'on servait avec le bouillon, mijotaient dans de grands chaudrons en fonte; il y avait aussi du poulet bouilli, de l'ail sauvage, du caviar et des manti, sortes de raviolis caucasiens; les femmes karatchaïs, certaines ravissantes et rieuses, ne cessaient de pousser de nouveaux plats devant les convives; les jeunes gars restaient agglutinés sur le côté, chuchotant furieusement, tandis que leurs aînés, assis, mangeaient. Köstring et Bräutigam siégeaient sous un dais avec les anciens, devant le cheval de Kabardie qu'on semblait avoir oublié et qui, traînant sa longe, allait renifler les plats sous les rires des spectateurs. Des musiciens montagnards chantaient de longues complaintes accompagnés de petits instruments à cordes assez aigus; plus tard, ils furent rejoints par des percussionnistes et la musique devint furieuse, endiablée, on forma un grand cercle et les hommes jeunes, dirigés par un maître de cérémonie, dansèrent la lesghinka, nobles, splendides, virils, puis d'autres danses encore, avec des couteaux, d'une virtuosité stupéfiante. On ne servait pas d'alcool, mais la plupart des convives allemands, échauffés par les viandes et les danses, étaient comme ivres, écarlates, suants, surexcités. Les Karatchaïs saluaient les mouvements de danse les mieux réussis par des fusillades et cela forçait l'excitation au paroxysme. Mon cœur battait à tout rompre; avec Voss, je tapais des pieds et des mains, je criais comme un fou dans le cercle des spectateurs. La nuit venue, on apporta des flambeaux et cela continua; lorsqu'on se sentait trop fatigué, on retournait aux tables boire du thé et manger un peu. «Les Ostpolitiker ont bien réussi leur coup! m'écriai-je à l'adresse de Voss. Cela convaincrait n'importe qui». Mais les nouvelles du front n'étaient pas bonnes. À Stalingrad, en dépit des bulletins militaires qui annonçaient quotidiennement une percée décisive, la 6e armée, d'après l'Abwehr, s'était complètement enlisée au centre-ville. Les officiers qui revenaient de Vinnitsa affirmaient qu'il régnait au GQG une atmosphère déplorable, et que le Führer ne parlait presque plus aux généraux Keitel et Jodl, qu'il avait bannis de sa table. De sinistres rumeurs couraient dans les cercles militaires, que Voss me rapportait parfois: le Führer était nerveusement à bout, il piquait de folles crises de rage et prenait des décisions contradictoires, incohérentes; les généraux commençaient à perdre confiance. C'était certainement exagéré, mais je trouvais le fait que de tels bruits se répandent dans l'armée inquiétant, et j'en faisais état au chapitre Moral de la Wehrmacht, Hohenegg était de retour, mais sa conférence se tenait à Kislovodsk, et je ne l'avais pas encore vu; au bout de quelques jours il m'envoya un billet pour m'inviter à dîner. Voss, lui, était allé rejoindre le IIIe corps blindé à Prokhladny; von Kleist préparait une nouvelle offensive en direction de Naltchik et d'Ordjonikidze, et il voulait la suivre de près pour sécuriser les bibliothèques et les instituts. Ce même matin, le Leutnant Reuter, un adjoint de von Gilsa, passa dans mon bureau: «On a un cas curieux que vous devriez voir. Un vieux, qui s'est présenté ici tout seul. Il raconte des choses étranges et dit qu'il est juif. L'Oberst a proposé que vous l'interrogiez». – «Si c'est un Juif, il faudrait l'envoyer au Kommando». – «Peut-être. Mais vous ne voulez pas le voir? Je vous assure qu'il est étonnant». Une ordonnance m'amena l'homme. C'était un vieillard de grande stature, avec une longue barbe blanche, encore visiblement vigoureux; il portait une tcherkesska noire, des bottines en cuir souple avec des galoches de paysan caucasien, et une belle calotte brodée, violet, bleu et or. Je lui fis signe de s'asseoir et, un peu mécontent, demandai à l'ordonnance: «Il ne parle que le russe, j'imagine? Où est le Dolmetscher!» Le vieux me regarda avec des yeux perçants et me dit dans un grec classique bizarrement accentué mais compréhensible: «Tu es un homme éduqué, je vois. Tu dois savoir le grec.» Interloqué, je congédiai l'ordonnance et répondit: «Oui, je connais le grec. Et toi, comment se fait-il que tu parles cette langue?» Il ne prêta pas attention à ma question. «Mon nom est Nahum ben Ibrahim, de Magaramkend dans la goubernatoria de Derbent. Pour les Russes, j'ai pris le nom de Chamiliev, en honneur du grand Chamil avec qui mon père s'est battu. Et toi, quel est ton nom?» – «Je m'appelle Maximilien. Je viens d'Allemagne». – «Et qui était ton père?» Je souris: «En quoi est-ce que mon père t'intéresse, vieillard?» – «Comment veux-tu que je sache à qui je m'adresse si je ne connais pas ton père?» Son grec, je l'entendais maintenant, comportait des tournures tout à fait inhabituelles; mais j'arrivais à le comprendre. Je lui dis le nom de mon père et il eut l'air satisfait. Puis je lui demandai: «Si ton père s'est battu avec Chamil, tu dois être bien vieux». – «Mon père est mort glorieusement à Dargo après avoir tué des dizaines de Russes. C'était un homme très pieux, et Chamil respectait sa religion. Il disait que nous, les Dagh-Chufuti, croyions mieux en Dieu que les musulmans. Je me souviens du jour où il l'a déclaré devant ses murid, à la mosquée de Vedeno». – «C'est impossible! Tu n'as pas pu connaître Chamil toi-même. Montre-moi ton passeport». Il me tendit un document et je le feuilletai rapidement.