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«Regarde toi-même! C'est écrit ici que tu es né en 1866. À cette époque, Chamil était déjà aux mains des Russes, à Kalouga». Il me reprit calmement le passeport des mains et le serra dans une poche intérieure. Ses yeux semblaient pétiller d'humour et de malice. «Comment veux-tu qu'un pauvre tchinovnik» – il employa le terme russe – «de Derbent, un homme qui n'a même pas fini l'école primaire, sache quand je suis né? Il a compté soixante-dix ans à la date où il a établi ce papier, sans rien me demander. Mais je suis bien plus vieux. Je suis né avant que Chamil ne soulève les tribus. J'étais déjà un homme lorsque mon père est mort à Dargo, tué par ces chiens russes. J'aurais pris sa place auprès de Chamil, mais j'étudiais déjà la Loi, et Chamil m'a dit qu'il avait suffisamment de guerriers, mais qu'il lui fallait aussi des hommes savants». Je ne savais absolument pas quoi penser; il semblait convaincu de ses dires, mais c'était assez extraordinaire: il aurait eu au moins cent vingt ans. «Et le grec? demandai-je à nouveau. Où l'as-tu appris?» – «Le Daghestan, ce n'est pas la Russie, jeune officier. Avant que les Russes ne les tuent sans pitié, les hommes les plus savants du monde vivaient au Daghestan, des musulmans et des Juifs. On venait de l'Arabie, du Turkestan, et même de la Chine pour les consulter. Et les Dagh-Chufuti ne sont pas les Juifs pouilleux de la Russie. La langue de ma mère, c'est le farsi, et tout le monde parle turc. J'ai appris le russe pour faire du commerce, car comme disait le Rabbi Eliezer la pensée de Dieu ne remplit pas le ventre. L'arabe, je l'ai étudié avec les imams des medressehs du Daghestan, et le grec, comme l'hébreu, dans les livres. Je n'ai jamais appris cette langue des Juifs de Pologne qui n'est que de l'allemand, une langue de niemtsy». – «Ainsi, tu es vraiment un homme savant». – «Ne te moque pas de moi, meirakion. Moi aussi, j'ai lu votre Platon et votre Aristote. Mais je les ai lus avec Moïse de Leon, ce qui fait une grande différence». Depuis un moment, je fixais sa barbe, taillée au carré, et surtout sa lèvre supérieure rasée. Quelque chose m'intriguait: sous son nez, sa lèvre était lisse, sans le creux habituel au centre. «Comment se fait-il que ta lèvre soit comme cela? Je n'ai jamais vu ça». Il se frotta la lèvre: «Ça? Quand je suis né, l'ange ne m'a pas scellé les lèvres. Ainsi, je me souviens de tout ce qui s'est passé avant». – «Je ne comprends pas». -»Pourtant tu es instruit. Tout cela est écrit dans le Livre de la création de l'enfant des Petits Midraschim. Au début, les parents de l'homme s'accouplent. Cela crée une goutte dans laquelle Dieu introduit l'esprit de l'homme. Ensuite, l'ange conduit la goutte le matin, au Paradis, et le soir, en Enfer, puis il lui montre où elle vivra sur terre et où elle sera enterrée lorsque Dieu rappellera l'esprit qu'il y a mis. Ensuite, il est écrit ceci. Excuse-moi si je récite mal, mais je dois traduire de l'hébreu que tu ne connais pas: Mais l'ange ramène toujours la goutte dans le corps de sa mère et le saint, loué soit-il, ferme derrière les portes et les verrous. Et le saint, loué soit-il, lui dit: Tu iras jusque-là, et pas plus loin. Et l'enfant reste dans les flancs de la mère pendant neuf mois. Ensuite il est écrit: L'enfant mange de tout ce que mange sa mère, boit de tout ce que boit sa mère et n'élimine pas d'excréments, car s'il le faisait, il ferait mourir sa mère. Et ensuite il est écrit: Et lorsque vient le moment où il doit venir au monde, l'ange se présente devant lui et lui dit: