Une nouvelle poussée d'activité fit passer cette affaire au second plan. Le IIIe corps blindé de von Mackensen, soutenu par la Luftwaffe, lançait son offensive vers Ordjonikidze; la défense soviétique devant Naltchik s'effondra en deux jours et à la fin octobre nos forces prenaient la ville tandis que les panzers continuaient leur poussée vers l'est. Je demandai une voiture et me rendis d'abord à Prokhladny où je rencontrai Persterer, puis à Naltchik. Il pleuvait mais cela ne gênait pas trop la circulation; après Prokhladny, des colonnes de la Rollbahn faisaient monter le ravitaillement. Persterer se préparait à transférer son Kommandostab à Naltchik et avait déjà dépêché un Vorkommando sur place pour préparer les quartiers. La ville était tombée si rapidement que l'on avait pu arrêter beaucoup de fonctionnaires bolcheviques et d'autres suspects; il y avait aussi de nombreux Juifs, des bureaucrates venus de Russie ainsi qu'une importante communauté autochtone. Je rappelai à Persterer les consignes de la Wehrmacht concernant l'attitude envers les populations locales: on prévoyait de former rapidement un district autonome kabardo-balkar, et il ne fallait en aucun cas nuire aux bonnes relations. À Naltchik, je gagnai l'Ortskommandantur, toujours en cours d'installation. La Luftwaffe avait bombardé la ville et beaucoup de maisons ou de bâtiments éventrés fumaient encore sous la pluie. J'y retrouvai Voss, qui triait des piles de livres dans une pièce vide; il semblait ravi de ses trouvailles. «Regardez ça», dit-il en me tendant un vieux livre en français. J'examinai la page de titre: Des peuples du Caucase et des pays au nord de la mer Noire et la mer Caspienne dans le xe siècle, ou Voyage d'Abou-el-Cassim, édité à Paris en 1828 par un certain Constantin Mouradgea d'Ohsson. Je le lui rendis avec une moue approbatrice: «Vous en avez trouvé beaucoup?» – «Pas mal. Une bombe a frappé la bibliothèque, mais il n'y a pas eu trop de dégâts. En revanche, vos collègues voulaient saisir une partie des collections pour la S S. Je leur ai demandé ce qui les intéressait, mais comme ils n'ont pas d'expert ils ne savaient pas trop. Je leur ai proposé le rayon d'économie politique marxiste. Ils m'ont répondu qu'ils devaient consulter Berlin. D'ici là j'aurai fini». Je ris: «Mon devoir devrait être de vous mettre des bâtons dans les roues». – «Peut-être. Mais vous ne le ferez pas». Je lui racontai l'algarade avec Turek qu'il trouva fort comique: «Vous vouliez vous battre en duel à cause de moi? Doktor Aue, vous êtes incorrigible. C'est absurde-» – «Je n'allais pas me battre à cause de vous: c'était moi qu'ils insultaient». – «Et vous dites que le Dr. Hohenegg était prêt à vous servir de témoin?» – «Un peu à contrecœur». – «Cela me surprend. Je le croyais un homme intelligent». Je trouvais l'attitude de Voss un peu vexante; il dut remarquer mon air dépité car il éclata de rire: «Ne faites pas cette tête-là! Dites-vous que les hommes grossiers et ignorants se punissent eux-mêmes». Je ne pouvais pas passer la soirée à Naltchik; je devais remonter à Piatigorsk faire mon rapport. Le lendemain, je fus convoqué par von Gilsa. «Hauptsturmführer, nous avons un petit problème à Naltchik qui concerne aussi la Sicherheitspolizei». Le Sonderkommando, m'expliqua-t-il, avait déjà commencé à fusiller des Juifs, près de l'hippodrome: des Juifs russes, pour la plupart membres du Parti ou fonctionnaires, mais aussi quelques Juifs locaux, qui semblaient être ces fameux «Juifs des montagnes» ou Juifs du Caucase. Un de leurs anciens était allé trouver Selim Chadov, l'avocat kabarde désigné par l'administration militaire pour diriger le futur district autonome; celui-ci à son tour avait eu, à Kislovodsk, une audience avec le Generaloberst von Kleist, à qui il avait expliqué que les Gorski Evreï n'étaient pas racialement juifs, mais un peuple montagnard converti au judaïsme tout comme les Kabardes avaient été convertis à l'Islam. «D'après lui, ces Bergjuden mangent comme les autres montagnards, s'habillent comme eux, se marient comme eux, et ne parlent ni l'hébreu, ni le yiddish. Ils habitent depuis plus de cent cinquante ans à Naltchik et parlent tous, en plus de leur propre langue, le kabarde et le turc balkar. Herr Chadov a dit au Generaloberst que les Kabardes n'accepteraient pas que l'on tue leurs frères montagnards, et qu'ils doivent être épargnés par les mesures répressives et même dispensés du port de l'étoile jaune». – «Et qu'en dit le Generaloberst?» – «Comme vous le savez, la Wehrmacht mène ici une politique qui vise à créer de bonnes relations avec les minorités antibolcheviques. Ces bonnes relations ne doivent pas être mises en péril à la légère. Bien sûr, la sécurité des troupes est aussi une considération vitale. Mais si ces gens ne sont pas juifs racialement, il se peut qu'ils ne présentent aucun risque. La question est délicate et doit être étudiée. La Wehrmacht va donc réunir une commission de spécialistes et procéder à des expertises. En attendant, le Generaloberst demande que la Sicherheitspolizei ne prenne aucune mesure contre ce groupe. Bien entendu, la Sicherheitspolizei est tout à fait libre de soumettre son propre avis sur la question, que le groupe d'armées prendra en considération. Je pense que l'OKHG déléguera l'affaire au General Köstring. Après tout, cela concerne une zone prévue pour l'autogouvernance». – «Très bien, Herr Oberst. J'ai pris note et je transmettrai un rapport». – «Je vous remercie. Je vous saurais aussi gré de demander à l'Oberführer Bierkamp de nous confirmer par écrit que la Sicherheitspolizei n'entreprendra aucune action sans une décision de la Wehrmacht». – «Zu Befehl, Herr Oberst». J'appelai l'Obersturmbannführer Hermann, le remplaçant du Dr. Müller qui était parti la semaine précédente, et lui expliquai l'affaire: Bierkamp, justement, arrivait dans l'heure, me répondit-il en m'invitant à descendre au Kommando. Bierkamp était déjà au courant: «C'est absolument inadmissible! martelait-il. La Wehrmacht dépasse vraiment les bornes. Protéger des Juifs, c'est une atteinte directe à la volonté du Führer». – «Si vous me permettez, Herr Oberführer, j'ai cru comprendre que la Wehrmacht n'était pas convaincue que ces gens devaient être considérés comme des Juifs. S'il est démontré qu'ils le sont, l'OKHG ne devrait pas avoir d'objections à ce que la SP procède aux mesures nécessaires». Bierkamp haussa les épaules: «Vous êtes naïf, Hauptsturmführer. La Wehrmacht démontrera ce qu'elle veut démontrer. Ce n'est rien d'autre qu'un prétexte de plus pour s'opposer au travail de la Sicherheitspolizei». -»Excusez-moi, intervint Hermann, un homme aux traits fins, à l'aspect sévère mais aussi un peu rêveur, a-t-on déjà eu des cas semblables?» – «À ma connaissance, répondis-je, que des cas individuels. Il faudrait vérifier». – «Ce n'est pas tout, ajouta Bierkamp. L'OKHG m'a écrit que d'après Chadov nous aurions liquidé un village entier de ces Bergjuden près de Mozdok. Ils me demandent de leur envoyer un rapport justificatif». Hermann semblait avoir du mal à suivre. «Est-ce que c'est vrai?» demandai-je.