«Écoutez, si vous croyez que je connais par cœur la liste de nos actions… Je demanderai au Sturmbannführer Persterer, ça doit être son secteur». – «De toute façon, opina Hermann, si c'étaient des Juifs, on ne peut rien lui reprocher». – «Vous ne connaissez pas encore la Wehrmacht ici, Obersturmbannführer. Toutes les occasions leur sont bonnes pour nous chercher des poux». – «Qu'en pense le Brigadeführer Korsemann?» risquai-je. Bierkamp haussa de nouveau les épaules. «Le Brigadeführer dit qu'il ne faut pas susciter de frictions inutiles avec la Wehrmacht. C'est son obsession, maintenant» – «Nous pourrions lancer une contre-expertise», suggéra Hermann. – «C'est une bonne idée, ça, approuva Bierkamp. Hauptsturmführer, qu'en pensez-vous?» «La S S dispose d'une documentation fournie sur le sujet, répondis-je. Et bien entendu, s'il le faut, nous pouvons faire venir nos propres experts». Bierkamp hocha la tête. «Si je ne me trompe pas, Hauptsturmführer, vous avez mené des recherches sur le Caucase pour mon prédécesseur?» – «C'est exact, Herr Oberführer. Mais cela ne concernait pas précisément ces Bergjuden,» – «Oui, mais au moins vous connaissez déjà bien la documentation. Et puis cela se voit à vos rapports que vous maîtrisez les questions nationales. Vous pourriez vous charger de cette question, pour nous? Centraliser toutes les informations et préparer nos réponses à la Wehrmacht Je vous ferai une députation à leur intention. Bien entendu, vous me consulterez, ou le Dr. Leetsch, à chaque étape». – «Zu Befehl, Herr Oberführer. Je ferai de mon mieux». – «Bien. Et, Hauptsturmführer?» – «Oui, Herr Oberführer?» – «Dans vos recherches, pas trop de théorie, hein? Tâchez de ne pas perdre de vue les intérêts de la S P». – «Zu Befehl, Herr Oberführer».
Le Gruppenstab conservait tous nos matériaux de recherche à Vorochilovsk. Je compilai un bref rapport pour Bierkamp et Leetsch avec ce que j'y trouvai: les résultats étaient maigres. Selon une brochure de 1941 de l'Institut pour l'étude des pays étrangers, intitulée Liste des nationalités vivant en URSS, les Bergjuden étaient effectivement des Juifs. Une brochure S S plus récente donnait quelques précisions supplémentaires: Des peuples orientaux mélangés, de descendance indienne ou autre mais d'origine juive, sont arrivés au Caucase au VIIIe siècle. Enfin, je trouvai une expertise plus détaillée, commandée par la S S à l'Institut de Wannsee: Les Juifs du Caucase ne sont pas assimilés, affirmait le texte en se référant tant aux Juifs russes qu'aux Bergjuden. D'après l'auteur, les Juifs des montagnes ou Juifs du Daghestan (Dagh-Chufutï), tout comme les Juifs de Géorgie (Kartveli Ebraelebi), seraient arrivés, vers l'époque de la naissance de Jésus, de Médie, de Palestine ou de Babylonie. Sans citer de sources, il concluait: Indépendamment de la justesse de telle ou telle opinion, les Juifs dans leur ensemble, tant nouveaux arrivants que Bergjuden, sont des Fremdkörper, des corps étrangers dans la région du Caucase. Une note de couverture de l'Amt IV précisait que cette expertise devait suffire à donner à l'Einsatzgruppe les lumières nécessaires pour la Weltanschauungsgegner, le «combat idéologique», dans sa zone d'opérations. Le lendemain, au retour de Bierkamp, je lui présentai mon rapport qu'il parcourut rapidement. «Très bien, très bien. Voici votre ordre de mission pour la Wehrmacht». – «Que dit le Sturmbannführer Persterer, au sujet du village mentionné par Chadov?» – «Il dit qu'en effet ils ont liquidé un kolkhoze juif dans cette région, le 20 septembre. Mais il ne savait pas si c'était des Bergjuden ou non. Entre-temps, un des anciens de ces Juifs est venu au Kommando, à Naltchik. Je vous ai fait faire un compte rendu de la discussion». J'examinai le document qu'il me tendit: l'ancien, un certain Markel Chabaev, s'était présenté revêtu d'une tcherkesska et d'un haut bonnet en astrakan; parlant russe, il avait expliqué qu'à Naltchik vivaient quelques milliers de Tats, un peuple iranien que les Russes désignaient par erreur comme Gorski Evreï. «D'après Persterer, ajouta Bierkamp, visiblement ennuyé, ce serait ce même Chabaev qui serait intervenu auprès de Chadov. Vous devriez le voir, je suppose».
Von Gilsa, lorsqu'il m'appela dans son bureau deux jours plus tard, avait l'air très préoccupé. «Que se passe-t-il, Herr Oberst?» lui demandai-je. Il me montra une ligne sur sa grande carte murale: «Les panzers du Generaloberst von Mackensen n'avancent plus. La résistance soviétique s'est accrochée devant Ordjonikidze, et il neige déjà, là-bas. Pourtant ils ne sont plus qu'à sept kilomètres de la ville». Ses yeux suivaient la longue ligne bleue qui serpentait puis montait se perdre dans les sables de la steppe kalmouke. «À Stalingrad aussi ils piétinent. Nos troupes sont à bout de forces. Si l'OKH n'envoie pas rapidement des renforts nous allons passer l'hiver ic i». Je ne disais rien et il changea le sujet. «Vous avez pu regarder le problème de ces Bergjuden?» Je lui expliquai que d'après notre documentation il fallait les considérer comme des Juifs. «Nos experts semblent penser le contraire, répliqua-t-il. Et le Dr. Bräutigam aussi. Le General Köstring propose de convoquer une réunion à ce sujet demain, à Vorochilovsk; il tient à ce que la S S et la SP soient représentées». – «Très bien. J'en informerai l'Oberführer». Je téléphonai à Bierkamp qui me demanda de venir; lui aussi assisterait à la réunion. Je montai à Vorochilovsk avec von Gilsa. Le ciel était couvert, gris mais sec, les sommets des volcans disparaissaient dans des volutes nuageuses tourmentées, endiablées, capricieuses. Von Gilsa était d'humeur morne et ruminait son pessimisme de la veille. Une attaque venait encore d'échouer. «Le front ne bougera plus, je pense». Il se montrait aussi très inquiet pour Stalingrad: «Nos flancs sont très vulnérables. Les troupes alliées sont vraiment de seconde catégorie, et le corsetage n'aide pas beaucoup. Si les Soviétiques tentent un gros coup, ils seront enfoncés. Dans ce cas, la position de la 6e armée pourrait rapidement se fragiliser». – «Vous ne croyez quand même pas que les Russes ont encore les réserves nécessaires pour une offensive? Leurs pertes à Stalingrad sont énormes, et ils jettent là tout ce qu'ils ont juste pour tenir la ville». – «Personne ne sait vraiment quel est l'état des réserves soviétiques, répondit-il. Depuis le début de la guerre, nous les sous-estimons. Pourquoi ne les aurions-nous pas encore sous-estimés ici?»
La réunion se tenait dans une salle de conférence de l'OKHG. Köstring était venu avec son aide de camp, Hans von Bittenfeld, et deux officiers de l'état-major du Berück von Roques. Il y avait aussi Bräutigam et un officier de l'Abwehr attaché à l'OKHG. Bierkamp avait amené Leetsch et un adjudant de Korsemann. Köstring ouvrit la séance en rappelant les principes du régime d'administration militaire au Caucase et de l'autogouvernance. «Les peuples qui nous ont accueillis en libérateurs et acceptent notre tutelle bienveillante connaissent parfaitement leurs ennemis, conclut-il sur un ton lent et rusé. Ainsi, nous devons savoir les écouter». – «Du point de vue de l'Abwehr, expliqua von Gilsa, c'est une question purement objective de sécurité des zones arrière. Si ces Bergjuden provoquent des troubles, cachent des saboteurs ou aident les partisans, alors il faut les traiter comme n'importe quel groupe ennemi. Mais s'ils se tiennent tranquilles, il n'y a pas de raison de provoquer les autres tribus par des mesures répressives d'ensemble». – «Pour ma part, fit Bräutigam de sa voix un peu nasillarde, je pense qu'il faut considérer les relations internes des peuples caucasiens dans leur globalité. Les tribus montagnardes considèrent-elles ces Bergjuden comme étant des leurs, ou les rejettent-elles comme des Fremdkörper? Le fait que Herr Chadov soit intervenu si vigoureusement plaide en soi-même en leur faveur». – «Herr Chadov a peut-être des raisons, disons, politiciennes, que nous ne comprenons pas, proposa Bierkamp. Je suis d'accord avec les prémisses du Dr. Bräutigam, même si je ne peux accepter la conclusion qu'il en tire». Il lut des extraits de mon rapport, se concentrant sur l'opinion de l'Institut de Wannsee. «Ceci, ajouta-t-il, semble confirmé par tous les rapports de nos Kommandos dans la zone d'opérations du groupe d'armées A. Ces rapports nous indiquent que la haine des Juifs est généralisée. Toutes les actions que nous avons entreprises à leur encontre, du port de l'étoile à des mesures plus sévères, ont rencontré une pleine compréhension auprès de la population et sont même applaudies. Certaines voix importantes trouvent d'ailleurs nos actions contre les Juifs encore insuffisantes et demandent des mesures plus vigoureuses». – «Vous avez pleinement raison en ce qui concerne les Juifs russes récemment implantés, rétorqua Bräutigam. Mais nous n'avons pas l'impression que cette attitude s'étende aux soi-disant Bergjuden dont la présence remonte à plusieurs siècles au moins». Il se tourna vers Köstring: «J'ai ici une copie d'une communication à l'Auswärtiges Amt du professeur Eiler. D'après lui, les Bergjuden sont d'ascendance caucasienne, iranienne et afghane et ne sont pas des Juifs, même s'ils ont adopté la religion mosaïque». – «Excusez-moi, intervint Noeth, l'officier Abwehr de l'OKHG, mais d'où auraient-ils reçu la religion juive, alors?» – «Ce n'est pas clair, répondit Bräutigam en tapotant sur la table avec le bout de son crayon. Peut-être chez ces fameux Khazars qui se sont convertis au judaïsme au VIIIe «siècle». – «Ce ne seraient pas plutôt les Bergjuden qui auraient converti les Khazars?» hasarda Eckhardt, l'homme de Korsemann. Bräutigam leva les mains: «C'est ce que nous devons rechercher». La voix paresseuse, intelligente, profonde de Köstring s'élevait à nouveau: «Excusez-moi, mais n'avons-nous pas déjà eu affaire à un cas semblable en Crimée?» – «Affirmatif, Herr General, répondit Bierkamp d'un ton sec. C'était à l'époque de mon prédécesseur. Je crois que le Hauptsturmführer Aue peut vous expliquer les détails». – «Certainement, Herr Oberführer. Outre le cas des Karaïtes, reconnus comme non-Juifs racialement en 1937 par le ministère de l'Intérieur, une controverse s'est élevée en Crimée concernant les Krimtchaks, qui se présentaient comme un peuple turc tardivement converti au judaïsme. Nos spécialistes ont mené une investigation et ont conclu qu'il s'agissait en fait de Juifs italiens, venus en Crimée vers le XVe ou le XVIe siècle et ensuite turquisés». – «Et qu'est-ce qu'on en a fait?» demanda Köstring. – «Ils ont été considérés comme Juifs et traités en tant que tels, Herr General». – «Je vois», fit-il suavement. – «Si vous me le permettez, intervint Bierkamp, nous avons aussi eu affaire à des Bergjuden en Crimée. Il s'agissait d'un kolkhoze juif, dans le district de Freidorf près d'Eupatorie. Il était peuplé de Bergjuden du Daghestan relocalisés là-bas dans les années trente avec l'assistance du Joint, l'organisation juive internationale bien connue. Après enquête, ils ont été fusillés en mars de cette année». – «C'était peut-être une action un peu prématurée, suggéra Bräutigam. Comme le kolkhoze de Bergjuden que vous avez liquidé près de Mozdok». – «Ah oui, au fait, fit Köstring avec l'air d'un homme qui se souvient d'un détail, vous avez pu vous renseigner à ce sujet, Oberführer?» Bierkamp répondit à Köstring sans prêter attention à la remarque de Bräutigam: «Oui, Herr General. Malheureusement nos dossiers apportent peu d'éclaircissements, car dans le feu de l'action lors de l'offensive, alors que le Sonderkommando venait d'arriver à Mozdok, une partie des actions n'a pas été comptabilisée avec toute la précision voulue. D'après le Sturmbannführer Persterer, le Kommando "Bergmann" du professeur Oberländer était aussi très actif dans cette région-là. C'est peut-être eux». – «Ce bataillon est sous notre contrôle, rétorqua Noeth, l'AO. Nous serions au courant». – «Comment s'appelait le village?» demanda Köstring. – «Bogdanovka, répondit Bräutigam qui consultait ses notes. D'après Herr Chadov, quatre cent vingt villageois auraient été tués et jetés dans des puits. C'étaient tous des relations de clan des Bergjuden de Naltchik avec des noms comme Michiev, Abramov, Chamiliev; leur mort a créé de gros remous à Naltchik, non seulement chez les Bergjuden mais aussi chez les Kabardes et les Balkars qui en ont été très affligés». – «Malheureusement, dit Köstring d'un air distant, Oberländer est parti. On ne pourra donc pas le lui demander». – «Bien entendu, reprenait Bierkamp, il est aussi tout à fait possible que ce soit mon Kommando. Après tout, leurs ordres sont clairs. Mais je n'en suis pas sûr». – «Bon, fit Köstring. De toute façon ce n'est pas important. Ce qui compte maintenant, c'est de prendre une décision en ce qui concerne les Bergjuden de Naltchik, qui sont»… Il se tourna vers Bräutigam. «De six à sept mille», compléta celui-ci. – «Précisément, continua Köstring. Une décision, donc, qui soit équitable, scientifiquement fondée, et qui enfin prenne en compte et la sécurité de notre zone arrière»