– il inclina la tête vers Bierkamp – «et notre volonté de suivre une politique de collaboration maximale avec les peuples locaux. L'avis de notre commission scientifique sera donc très important». Von Bittenfeld feuilletait une liasse de papiers: «Nous avons déjà sur place le Leutnant Dr. Voss, qui malgré son jeune âge fait figure d'autorité réputée dans les milieux scientifiques en Allemagne. Nous faisons en outre venir un anthropologue ou un ethnologue». – «Pour ma part, intervint Bräutigam, j'ai déjà contacté mon ministère. Ils vont envoyer un spécialiste de Francfort, de l'Institut pour les questions juives. Ils vont aussi essayer d'avoir quelqu'un de l'institut du Dr. Walter Frank à Munich». – «J'ai déjà sollicité l'opinion du département scientifique du RSHA, dit Bierkamp. Je pense aussi demander un expert. En attendant, j'ai confié nos investigations au Hauptsturmführer Dr. Aue ici présent, qui est notre spécialiste en ce qui concerne les populations caucasiennes». J'inclinai poliment la tête. «Très bien, très bien, approuvait Köstring. Dans ce cas, nous nous retrouverons lorsque les différentes investigations auront apporté des résultats? Cela nous permettra je l'espère de conclure cette affaire. Meine Herren, merci d'être venus». L'assemblée se dispersa dans un remous de chaises. Bräutigam avait pris Köstring de côté par le bras et discutait avec lui. Les officiers sortaient un par un, mais Bierkamp restait là avec Leetsch et Eckhardt, sa casquette à la main: «Ils sortent la grosse artillerie. Il faut qu'on trouve un bon spécialiste aussi, sinon nous allons être mis hors jeu tout de suite».
– «Je demanderai au Brigadeführer, dit Eckhardt. Peut-être dans l'entourage du Reichsführer à Vinnitsa nous pourrons trouver quelqu'un. Sinon, il faudra le faire venir d'Allemagne,»
Voss, d'après von Gilsa, se trouvait encore à Naltchik; il fallait que je le voie et je m'y rendis à la première occasion. Dès Malka, une fine couche de neige recouvrait les champs; avant Baksan, des bourrasques assombrirent le ciel, projetant de grandes volutes de flocons dans la lumière des phares. Les montagnes, les champs, les arbres, tout avait disparu; les véhicules venant en sens inverse apparaissaient comme des monstres mugissants, surgis de coulisses voilées par la tempête. Je n'avais qu'un manteau en laine de l'année précédente, encore suffisant, mais plus pour longtemps. Il faudrait, me dis-je, que je songe à me procurer des vêtements chauds. À Naltchik, je retrouvai Voss au milieu de ses livres à l'Ortskommandantur, où il avait établi son bureau; il me mena boire de l'ersatz au mess, à une petite table couverte de formica rayé avec un vase de fleurs en plastique. Le café était infect et je tentai de le noyer dans du lait; Voss ne semblait pas y prêter attention. «Vous n'êtes pas trop déçu par l'échec de l'offensive? lui demandai-je. Pour vos recherches, je veux dire». – «Un peu, bien sûr. Mais j'ai de quoi m'occuper ici». Il me paraissait distant, un peu perdu. «Le General Köstring vous a demandé de participer à la commission d'enquête sur les Bergjuden, alors?» – «Oui. Et j'ai entendu dire que vous alliez représenter la S S». Je ris sèchement: «Plus ou moins. L'Oberfuhrer Bierkamp m'a promu d'office spécialiste en affaires caucasiennes. C'est votre faute, je crois». Il rit et but du café. Des soldats et des officiers, parfois encore couverts de neige, allaient et venaient ou conversaient à voix basse aux autres tables. «Et que pensez-vous du problème?» repris-je. – «Ce que j'en pense? Posé comme il l'a été, il est absurde. La seule chose qu'on puisse dire de ces gens, c'est qu'ils parlent une langue iranienne, pratiquent la religion mosaïque, et vivent selon les coutumes des montagnards caucasiens. C'est tout». – «Oui, mais ils ont bien une origine.» Il haussa les épaules: «Tout le monde a une origine, la plupart du temps rêvée. Nous en avons discuté. Pour les Tats, elle est perdue dans le temps et les légendes. Même si c'étaient vraiment des Juifs venus de Babylonie -disons même une des tribus perdues – ils se seront entre-temps tellement mélangés avec les peuples d'ici que cela ne voudrait plus rien dire. En Azerbaïdjan, il y aurait des Tats musulmans. Est-ce que ce sont des Juifs qui ont reçu l'islam? Ou est-ce que ces Juifs hypothétiques venus d'ailleurs ont échangé des femmes avec une tribu iranienne, païenne, dont les descendants se seraient plus tard convertis à l'une ou l'autre religion du Livre? C'est impossible à dire». – «Pourtant, insistai-je, il doit bien y avoir des indices scientifiques qui permettraient de trancher?» – «Il y en a beaucoup et l'on peut tout leur faire dire. Prenez leur langue. J'ai déjà discuté avec eux et je peux assez bien la situer. D'autant plus que j'ai trouvé un livre de Vsevolod Miller sur le sujet. C'est essentiellement un dialecte ouest-iranien, avec un apport hébreu et turc. L'apport hébreu concerne surtout le vocabulaire religieux, et encore, pas systématiquement: ils appellent la synagogue nimaz, la Pâque juive Nisanu, et Pourim Homonu; ce sont tous des noms persans. Avant le pouvoir soviétique, ils écrivaient leur langue persane avec des caractères hébreux, mais d'après eux, ces livres n'ont pas survécu aux réformes. Maintenant, le tat s'écrit en caractères latins: au Daghestan, ils publient des journaux et éduquent leurs enfants dans cette langue. Or si c'étaient vraiment des Chaldéens ou des Juifs venus de Babylone après la destruction du Premier Temple, comme le voudraient certains, ils devraient en toute logique parler un dialecte dérivé du moyen iranien, proche de la langue pahlavie de l'époque sassanide.