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J'étais sensible à certains des arguments de Voss: si les Bergjuden en effet se considéraient, et étaient considérés par leurs voisins, comme d'authentiques montagnards caucasiens, leur attitude envers nous, dans l'ensemble, pourrait fort bien rester loyale, quelle que soit l'origine de leur sang. Les facteurs culturels et sociaux pouvaient aussi compter; il fallait considérer, par exemple, les relations que ce peuple entretenait avec le pouvoir bolchevique. Les paroles du vieux Tat, à Piatigorsk, m'avaient suggéré que les Bergjuden ne portaient pas dans leur cœur les Juifs de Russie, et peut-être en allait-il de même pour tout le système stalinien. L'attitude des autres tribus envers eux était également importante, on ne pouvait pas dépendre de la parole du seul Chadov: ici aussi, peut-être, les Juifs vivaient-ils en parasites. En rentrant à Piatigorsk, je songeais aux autres arguments de Voss. Nier ainsi en bloc l'anthropologie raciale, cela me paraissait exagéré; certainement, les méthodes pouvaient être affinées, et je ne doutais pas que des gens de peu de talent aient pu profiter de leurs connexions au Parti pour se construire une carrière imméritée: en Allemagne, ce genre de parasite pullulait (et combattre cela, c'était aussi une des tâches du SD, dans l'esprit de certains du moins). Mais Voss, malgré tout son talent, avait les opinions tranchées d'un jeune homme. Les choses étaient certainement plus complexes qu'il ne le pensait. Je n'avais pas les connaissances pour le critiquer, mais il me semblait que si l'on croyait en une certaine idée de l'Allemagne et du Volk allemand, le reste devait suivre naturellement. Certaines choses pouvaient être démontrées, mais d'autres devaient simplement être comprises; c'était aussi sans doute une question de foi.

À Piatigorsk, une première réponse de Berlin m'attendait, envoyée par télex. L'Amt VII avait sollicité l'avis d'un professeur Kittel, qui déclarait: Question difficile, à étudier localement. C'était peu encourageant. Le département VII B 1, en revanche, avait préparé de la documentation qui devait arriver prochainement par courrier aérien. Le spécialiste de la Wehrmacht, m'informa von Gilsa, était en route, celui de Rosenberg le suivrait de peu. En attendant le nôtre, je réglai le problème des vêtements d'hiver. Reuter me mit aimablement à disposition un des artisans juifs de la Wehrmacht: ce vieillard à longue barbe, assez maigre, vint prendre mes mesures, et je lui commandai un long manteau gris à col d'astrakan, doublé de mouton, que les Russes appellent une chouba, et une paire de bottes fourrées; pour la chapka (celle de l'année précédente avait depuis longtemps disparu), j'allai moi-même en trouver une au Verkhnii rynok, en renard argenté. De nombreux officiers de la Waffen-SS avaient pris l'habitude de faire coudre un insigne à tête de mort sur leurs chapkas non réglementaires; je trouvais cela un peu affecté; mais j'ôtai par contre les épaulettes et un insigne SD d'une de mes vareuses pour les faire recoudre sur le manteau.

Mes nausées et mes vomissements me reprenaient irrégulièrement; et des rêves angoissants commençaient à épaissir mon malaise. Cela restait souvent noir et opaque, le matin effaçait toute image et n'en laissait que le poids. Mais il arrivait aussi que cette obscurité se déchire d'un trait, révélant des visions fulgurantes de netteté et d'horreur. Deux ou trois nuits après mon retour de Naltchik, j'ouvris ainsi malencontreusement une porte: Voss, dans une pièce sombre et vide, se tenait à quatre pattes, le derrière dénudé; et de la merde liquide lui coulait de l'anus. Inquiet, je saisissais du papier, des pages des Izvestia, et tentais d'éponger ce liquide brun qui devenait de plus en plus foncé et de plus en plus épais. J'essayais de garder les mains propres, mais c'était impossible, la poisse presque noire recouvrait les feuilles et mes doigts, puis ma main entière. Malade de dégoût, je courais me rincer les mains dans une baignoire proche; mais pendant ce temps cela coulait toujours. En me réveillant, je cherchai à comprendre ces images affreuses; mais je ne devais pas être tout à fait éveillé, car mes pensées, qui me semblaient alors parfaitement lucides, restaient aussi brouillées que le sens de l'image elle-même: il m'apparaissait en effet à certains indices que ces personnages en figuraient d'autres, que l'homme à quatre pattes, ce devait être moi, et celui qui l'essuyait, mon père. Et de quoi pouvaient bien traiter les articles des Izvestia? N'y aurait-il pas eu là un écrit, définitif peut-être, sur la question täte? La réception du courrier du VIIB1, expédié par un certain Oberkriegsverwaltungsrat Dr. Füsslein, ne fit rien pour résoudre mon pessimisme; le zélé Oberkriegsverwaltungsrat, en effet, s'était simplement contenté de réunir des extraits de L'Encyclopédie juive. Il y avait là des choses fort érudites, mais les opinions contradictoires, hélas, n'y recevaient aucune conclusion. J'appris ainsi que les Juifs du Caucase se voyaient mentionnés pour la première fois par Benjamin de Tudela, qui avait voyagé dans ces contrées vers 1170, et Pethahiah de Ratisbonne, qui affirmait qu'ils étaient d'origine perse et étaient arrivés au Caucase au XIIe siècle. Guillaume de Ruysbroek, en 1254, avait trouvé une large population juive à l'est du massif, avant Astrakhan. Mais un texte géorgien de 314, lui, mentionnait des Juifs parlant l'hébreu, qui auraient adopté la vieille langue iranienne («parsee» ou «tat») après l'occupation de la Transcaucasie par les Perses, la mâtinant d'hébreu et de langues locales. Or les Juifs de Géorgie, appelés selon Koch Huria (peut-être dérivé de Iberia), parlent non pas le tat mais un dialecte kartvélien. Quant au Daghestan, d'après le Derbent-Nameh, les Arabes y auraient déjà trouvé des Juifs lors de leur conquête, au VIIIe siècle. Les chercheurs contemporains, eux, ne faisaient que compliquer l'affaire. Il y avait de quoi désespérer; je me résolus à envoyer le tout à Bierkamp et à Leetsch sans commentaire, en insistant pour qu'un spécialiste soit convoqué le plus vite possible. La neige s'arrêta quelques jours, puis reprit. Au mess, les officiers parlaient à voix basse, inquiets: Rommel avait été battu par les Anglais à El-Alamein, puis, quelques jours plus tard, les Anglo-Américains débarquaient en Afrique du Nord; nos forces, en représailles, venaient d'occuper la Zone libre en France; mais cela avait poussé les troupes de Vichy en Afrique à rejoindre les Alliés. «Si seulement ça allait mieux ic i», commentait von Gilsa. Mais devant Ordjonikidze nos divisions étaient passées sur la défensive; la ligne courait du sud de Tcheguem et de Naltchik vers Tchikola et Gizel, puis remontait le long du Terek jusqu'au nord de Malgobek; rapidement, une contre-attaque soviétique reprenait Gizel. Puis vint le coup de théâtre. Je ne l'appris pas tout de suite, car les officiers de l'Abwehr me bloquèrent l'accès à la salle des cartes et refusèrent de me donner des détails. «Je suis désolé, s'excusa Reuter. Votre Kommandant devra en discuter avec l'OKHG». À la fin de la journée je réussissais à apprendre que les Soviétiques avaient lancé une contre-offensive sur le front de Stalingrad; mais à quel endroit, et de quelle ampleur, je ne parvenais pas à le savoir: les officiers de l'AOK, aux visages sombres et tendus, refusaient obstinément de me parler. Leetsch, au téléphone, m'affirma que l'OKHG réagissait de la même façon; le Gruppenstab n'en savait pas plus que moi, et me demandait de transmettre d'urgence toute information nouvelle. Cette attitude persista le lendemain, et je me fâchai avec Reuter, qui me rétorqua sèchement que l'AOK n'avait aucune obligation d'informer la S S sur les opérations en cours en dehors de sa propre zone. Mais déjà les rumeurs fusaient, les officiers ne contrôlaient plus les Latrinenparolen; je me rabattis sur les chauffeurs, les estafettes et les sous-officiers, et en quelques heures, par recoupements, pus me faire une idée de l'ampleur du danger. Je rappelai Leetsch, qui semblait disposer des mêmes informations; mais quant à ce que serait la riposte de la Wehrmacht, personne ne pouvait le dire. Les deux fronts roumains, à l'ouest de Stalingrad sur le Don et au sud dans la steppe kalmouke, s'effondraient, et les Rouges visaient de toute évidence à prendre la 6e armée à revers. Où donc avaient-ils trouvé les forces nécessaires? Je n'arrivais pas à savoir où ils en étaient, la situation évoluait trop vite même pour les cuisiniers, mais il paraissait urgent que la 6e armée amorce un mouvement de retraite pour prévenir l'encerclement; or la 6e armée ne bougeait pas. Le 21 novembre, le Generaloberst von Kleist fut promu Generalfeldmarschall et nommé commandant en chef du groupe d'armées A: le Führer devait se sentir débordé. Le Generaloberst von Mackensen prenait la place de von Kleist à la tête de la 1re armée blindée. Von Gilsa me transmit officiellement cette nouvelle; il paraissait désespéré, et me laissa entendre à demi-mot que la situation devenait catastrophique. Le jour suivant, un dimanche, les deux pincettes soviétiques effectuaient leur jonction à Kalatch-sur-le-Don, et la 6e armée ainsi qu'une partie de la 4e armée blindée se trouvèrent encerclées. Les rumeurs parlaient de débâcle, de pertes massives, de chaos; mais chaque information un peu précise contredisait la précédente. En fin de journée, enfin, Reuter m'introduisit auprès de von Gilsa qui me fit un rapide exposé sur cartes. «La décision de ne pas chercher à évacuer la 6e armée a été prise par le Führer lui-même», me fit-il savoir. Les divisions encerclées formaient maintenant un gigantesque Kessel, un «chaudron» comme on disait, coupé de nos lignes certes, mais s'étendant de Stalingrad à travers la steppe presque jusqu'au Don. La situation était inquiétante, mais les rumeurs exagéraient terriblement: les forces allemandes avaient perdu peu d'hommes et de matériel et gardaient leur cohésion; de plus, l'expérience de Demiansk, l'année précédente, montrait qu'un Kessel, ravitaillé par la voie aérienne, pouvait tenir indéfiniment. «Une opération de déblocage sera bientôt lancée», conclut-il. Une conférence convoquée le lendemain par Bierkamp confirma cette interprétation optimiste: le Reichsmarschall Göring, annonça Korsemann, avait donné sa parole au Führer que la Luftwaffe était en mesure de ravitailler la 6e armée; le General Paulus avait rejoint son état-major à Goumrak pour diriger les opérations de l'intérieur du Kessel; et on rappelait le Generalfeldmarschall von Manstein de Vitebsk pour former un nouveau groupe d'armées Don et lancer une percée en direction des forces encerclées. Cette dernière nouvelle surtout créa un grand soulagement: depuis la prise de Sébastopol, von Manstein était considéré comme le meilleur stratège de la Wehrmacht; si quelqu'un pouvait dénouer la situation, c'était bien lui.