ructueuse. Le Dr. Weseloh avait pu emprunter un avion courrier jusqu'à Rostov en passant par Kiev, mais de là avait été obligée de continuer en train. J'allai l'accueillir à la gare de Vorochilovsk où je la trouvai en compagnie du célèbre écrivain Ernst Jünger, avec qui elle poursuivait une conversation animée. Jünger, un peu fatigué mais encore pimpant, portait un uniforme de campagne de Hauptmann de la Wehrmacht; Weseloh était en civil, avec une veste et une longue jupe en grosse laine grise. Elle me présenta Jünger, visiblement enorgueillie de sa nouvelle connaissance: elle s'était retrouvée par hasard dans son compartiment à Krapotkine, et l'avait tout de suite reconnu. Je lui serrai la main et cherchai à lui dire quelques mots sur l'importance que ses livres, notamment Le travailleur, avaient eue pour moi, mais déjà des officiers de l'OKHG l'entouraient et l'entraînaient. Weseloh le regarda partir avec un air ému, en agitant la main. C'était une femme plutôt maigre, aux seins à peine visibles, mais avec des hanches exagérément larges; elle avait un long visage chevalin, des cheveux blonds tirés dans un chignon crêpé, et des lunettes qui révélaient des yeux un peu effarés, mais aussi avides. «Je suis désolée de ne pas être en uniforme, dit-elle après que nous eûmes échangé un salut allemand. On m'a demandé de partir si vite que je n'ai pas eu le temps de m'en faire faire un». – «Ce n'est pas grave, répondis-je aimablement. En revanche, vous allez avoir froid. Je vais vous trouver un manteau». Il pleuvait et les rues étaient pleines de boue; en chemin, elle s'épancha sur Jünger, venu de France en mission d'inspection; ils avaient parlé d'épigraphes persanes et Jünger l'avait félicitée sur son érudition. Au groupe, je la présentai au Dr. Leetsch, qui lui expliqua l'objet de sa mission; après le déjeuner, il me la confia et me demanda de la loger à Piatigorsk, de l'assister dans son travail et de m'occuper d'elle. Sur la route, elle me reparla de Jünger, puis m'interrogea sur la situation à Stalingrad: «J'ai entendu beaucoup de rumeurs. Que se passe-t-il au juste?» Je lui expliquai le peu que je savais. Elle écouta attentivement et dit enfin avec conviction: «Je suis certaine que c'est un plan brillant de notre Führer pour attirer les forces de l'ennemi dans un piège et les détruire une fois pour toutes». – «Vous avez certainement raison». À Piatigorsk, je la fis installer dans un des sanatoriums, puis lui montrai ma documentation et mes rapports. «Nous avons aussi beaucoup de sources russes», lui expliquai-je. – «Malheureusement, répondit-elle d'une voix sèche, je ne lis pas le russe. Mais ce que vous avez là devrait suffire». – «Très bien, alors. Quand vous aurez fini, nous irons ensemble à Naltchik». Le Dr. Weseloh ne portait pas d'anneau de mariage, mais ne semblait prêter aucune attention aux beaux militaires qui l'entouraient. Pourtant, malgré son physique peu avenant et ses grands gestes maladroits, je reçus dans les deux jours qui suivirent bien plus de visites que de coutume: des officiers non seulement de l'Abwehr, mais même des Opérations, qui normalement dédaignaient de me parler, trouvaient subitement des raisons pressantes de venir me voir. Pas un ne manquait de saluer notre spécialiste, qui s'était installée à un bureau et restait plongée dans ses papiers, leur rendant à peine leurs bonjours d'une parole distraite ou d'un signe de tête, sauf s'il s'agissait d'un officier supérieur qu'il fallait saluer. Elle ne réagit vraiment qu'une fois, lorsque le jeune Leutnant von Open vint claquer des talons devant sa table et s'adressa à elle en ces termes: «Permettez-moi, Fräulein Weseloh, de vous souhaiter la bienvenue dans notre Caucase»… Elle leva la tête et l'interrompit: «Fräulein Doktor Weseloh, je vous prie». Von Open, décontenancé, rougit et bredouilla des excuses; mais la Fräulein Doktor était retournée à sa lecture. J'avais du mal à retenir mon rire devant cette vieille fille guindée et puritaine, mais pas inintelligente ni sans ses côtés humains. J'eus l'occasion à mon tour de subir son caractère tranchant lorsque je voulus discuter avec elle du résultat de ses lectures. «Je ne vois pas pourquoi on m'a fait venir jusqu'ici, renifla-t-elle d'un air sourcilleux. La question me semble claire». Je l'encourageai à continuer. «La question de la langue n'a aucune importance. Celle des coutumes un peu plus, mais pas beaucoup. Si ce sont des Juifs, ils le seront restés malgré toutes leurs tentatives d'assimilation, précisément comme les Juifs en Allemagne qui parlaient allemand et se vêtaient comme des bourgeois occidentaux, mais restaient juifs sous leur plastron amidonné, et ne donnaient le change à personne. Ouvrez le pantalon à rayures d'un industriel juif, continua-t-elle crûment, vous trouverez un circoncis. Ici, ce sera la même chose. Je ne vois pas pourquoi on se casse la tête». Je ne relevai pas l'écart de langage, qui me donna à soupçonner, chez cette doctoresse d'apparence si glaciale, des profondeurs troubles et agitées de remous boueux, mais je me permis de lui faire remarquer que, vu les pratiques des musulmans, cet indice-là, au moins, me paraissait peu probant. Elle me considéra avec encore plus de mépris: «Je parlais métaphoriquement, Hauptsturmführer. Pour qui me prenez-vous? Ce que je veux dire, c'est que des Fremdkörper le restent quel que soit le contexte. Je vous montrerai ce que je veux dire sur place». La température chutait à vue d'œil, et ma pelisse n'était toujours pas prête. Weseloh, elle, avait un manteau un peu grand, mais doublé, que lui avait trouvé Reuter; au moins, pour les visites de terrain, j'avais ma chapka. Mais même cela lui déplaisait: «Cette tenue n'est pourtant pas réglementaire, Hauptsturmführer?» dit-elle en me voyant coiffer mon bonnet. – «Le règlement a été rédigé avant que nous ne venions en Russie, lui expliquai-je poliment. Il n'a pas encore été mis à jour. Je vous signale que votre manteau de la Wehrmacht n'est pas réglementaire non plus-» Elle haussa les épaules. Pendant qu'elle étudiait la documentation, j'avais cherché à remonter à Vorochilovsk, espérant y trouver une occasion de rencontrer Jünger; mais cela n'avait pas été possible, et il me fallait me contenter des commentaires de Weseloh, le soir au mess. Maintenant je devais la conduire à Naltchik. En route, je mentionnai la présence de Voss et son implication dans la commission de la Wehrmacht «Le Dr. Voss? dit-elle pensivement. C'est un spécialiste assez connu, en effet Mais ses travaux sont très critiqués, en Allemagne. Enfin, il sera intéressant de le rencontrer». Je tenais moi aussi beaucoup à revoir Voss, mais en tête à tête, en tout cas pas en présence de cette mégère nordique; je voulais poursuivre l'entretien de l'autre jour; et puis mon rêve, je devais le reconnaître, m'avait troublé, et je pensais qu'une discussion avec Voss, sans mention de ces images affreuses bien sûr, m'aiderait à clarifier certaines choses. À Naltchik, je me rendis d'abord aux bureaux du Sonderkommando. Persterer était absent, mais je présentai Weseloh à Wolfgang Reinholz, un officier du Kommando qui s'occupait aussi de la question des Bergjuden. Reinholz nous expliqua que les experts de la Wehrmacht et de l'Ostministerium étaient déjà passés. «Ils ont rencontré Chabaev, le vieux qui représente plus ou moins les Bergjuden, il leur a tenu de grands discours et leur a fait visiter la kolonka». – «La kolonka? demanda Weseloh- Qu'est-ce que c'est?» – «Le quartier juif. Il se trouve un peu au sud du centre, entre la gare et la rivière. On va vous y amener. D'après mes informateurs, ajouta-t-il en se tournant vers moi, Chabaev a fait vider tous les tapis, les lits, les fauteuils des maisons, pour cacher leur richesse, et a fait servir des chachliks aux experts. Ils n'y ont vu que du feu.» – «Pourquoi n'êtes-vous pas intervenu?» demanda Weseloh. – «C'est un peu compliqué, Fräulein Doktor, répondit Reinholz. Il y a des questions de juridiction. Pour le moment, on nous a interdit de nous mêler des affaires de ces Juifs». – «Quoi qu'il en soit, rétorqua-t-elle d'un air pincé, je peux vous assurer que je ne me laisserai pas prendre par de telles manipulations.»