«Où est-il?» – «Ici, au point médical». – «Je viens». Je raccrochai et repassai dans la pièce où se trouvaient Weseloh et Reinholz. «Je dois passer à l'Ortskommandantur», dis-je en prenant mon manteau. – «Qu'y a-t-il?» demanda Reinholz. Mon visage devait être blanc, je me détournai rapidement. «Je reviens tout à l'heure», dis-je en sortant. Dehors, le soir tombait, il faisait très froid. J'étais parti à pied, dans ma hâte j'avais oublié ma chapka, je grelottai vite. Je marchais rapidement et manquai de glisser sur une plaque de verglas; je réussis à me rattraper à un poteau, mais me fis mal au bras. Le froid enserrait ma tête nue, mes doigts, au fond de mes poches, s'engourdissaient. Je sentis de grands frissons traverser mon corps. J'avais sous-estimé la distance jusqu'à l'Ortskommandantur: lorsque j'arrivai, il faisait nuit noire, je tremblais comme une feuille. Je demandai un officier des opérations. «C'est à vous que j'ai parlé?» me lança-t-il lorsqu'il arriva dans l'entrée où je tentais vainement de me réchauffer. – «Oui. Que s'est-il passé?» – «On n'en est pas encore très sûrs. Ce sont des montagnards qui l'ont ramené dans un chariot à bœufs. Il était dans un aoul kabarde, au sud. D'après les témoins, il entrait dans les maisons et interrogeait les gens sur leur langue. Un des voisins pense qu'il a dû s'isoler avec une jeune fille et que le père les a surpris. Ils ont entendu des coups de feu: quand ils sont arrivés, ils ont trouvé le Leutnant blessé et la fille morte. Le père avait disparu. Alors ils l'ont amené ici. Bien sûr, c'est ce qu'ils nous ont raconté. Il faudra ouvrir une enquête». – «Comment va-t-il?» – «Mal, je crains. Il s'est pris une décharge dans le ventre».
«Je peux le voir?» L'officier hésita, il scrutait mon visage avec une curiosité non déguisée. «Cette affaire ne concerne pas la S S», dit-il enfin. – «C'est un ami». Il balança encore un instant, puis dit brusquement: «Dans ce cas, venez. Mais je vous préviens, il est dans un sale état».
Il me mena à travers les couloirs fraîchement repeints en gris et en vert pâle jusqu'à une grande salle où quelques malades et blessés légers gisaient sur une rangée de lits. Je ne voyais pas Voss. Un médecin, en blouse blanche un peu tachée par-dessus son uniforme, vint vers nous: «Oui?» -»Il voudrait voir le Leutnant Voss, expliqua l'officier des opérations en me désignant. Je vous laisse, me dit-il. J'ai à faire». – «Merci», lui dis-je. – «Venez, fit le médecin. On l'a isolé». Il m'entraîna vers une porte au fond de la salle. «Je peux lui parler?» demandai-je. – «Il ne vous entendra pas», répondit le médecin. Il ouvrit la porte et me fit passer devant lui. Voss gisait sous un drap, le visage moite, un peu vert. Il avait les yeux fermés et gémissait doucement. Je m'approchai. «Voss», dis-je. Il n'eut aucune réaction. Seuls les sons continuaient à sortir de sa bouche, pas vraiment des gémissements, plutôt des sons articulés mais incompréhensibles, comme un babillage d'enfant, la traduction, dans une langue privée et mystérieuse, de ce qui se passait au-dedans de lui. Je me tournai vers le médecin: «Il va s'en sortir?» Le médecin secoua la tête: «Je ne comprends même pas comment il a tenu jusque-là. On n'a pas pu opérer, ça ne servirait à rien». Je me retournai vers Voss. Les sons continuaient d'une manière ininterrompue, une description de son agonie en deçà de la langue. Cela me glaçait, je peinais à respirer, comme dans un rêve où quelqu'un parle et où l'on ne comprend pas. Mais ic i il n'y avait rien à comprendre. Je repoussai une mèche qui lui était tombée sur la paupière. Il ouvrit les yeux et me fixa, mais ses yeux étaient vides de toute reconnaissance. Il était arrivé dans cet endroit privé, fermé, d'où l'on ne remonte jamais à la surface, mais d'où il n'avait pas encore sombré non plus. Comme une bête, son corps se débattait avec ce qui lui arrivait, et les sons, c'était cela aussi, des sons de bête. De temps en temps ces sons s'interrompaient pour qu'il puisse panteler, aspirant de l'air entre les dents avec un bruit presque liquide. Puis cela reprenait. Je regardai le médecin: «Il souffre. Vous pouvez lui donner de la morphine?» Le médecin avait l'air gêné: «On lui en a déjà donné». – «Oui, mais il lui en faudrait encore». Je le fixais droit dans les yeux; il hésitait, se tapotait les dents d'un ongle. «Je n'en ai presque plus, dit-il enfin. Nous avons dû envoyer tous nos stocks à Millerovo pour la 6e armée. Je dois garder ce que j'ai pour les cas opérables. De toute façon, il va bientôt mourir». Je continuai à le regarder fixement. «Vous n'avez pas d'ordres à me donner», ajouta-t-il. – «Je ne vous donne pas un ordre, je vous demande», dis-je froidement. Il blêmit. «Bien, Hauptsturmführer. Vous avez raison… je lui en donnerai». Je ne bougeai pas, je ne souris pas. «Faisons-le maintenant. Je regarderai». Un bref tic déforma les lèvres du médecin. Il sortit. Je regardai Voss: les sons étranges, effrayants, comme autoformés, continuaient à émaner de sa bouche qui travaillait convulsivement. Une voix ancienne, venue du fond des âges; mais si c'était bien un langage, il ne disait rien, et n'exprimait que sa propre disparition. Le médecin revint avec une seringue, découvrit le bras de Voss, tapota pour faire ressortir la veine, et injecta. Petit à petit les sons s'espacèrent, sa respiration se calma. Ses yeux s'étaient refermés. De temps à autre venait encore un bloc de sons, comme une ultime bouée jetée par-dessus bord. Le médecin était ressorti. Je touchai doucement la joue de Voss, du dos des doigts, et je sortis aussi. Le médecin s'affairait avec un air qui exprimait à la fois la gêne et le ressentiment. Je le remerciai sèchement, puis claquai des talons en levant le bras. Le médecin ne me rendit pas le salut et je sortis sans un mot.
Une voiture de la Wehrmacht me ramena au Sonderkommando. J'y trouvai Weseloh et Reinholz toujours en pleine conversation, Reinholz avançant des arguments en faveur d'une origine turque des Bergjuden. Il s'interrompit lorsqu'il me vit: «Ah, Herr Hauptsturmführer. On se demandait ce que vous faisiez. Je vous ai fait préparer des quartiers. Il est trop tard pour que vous rentriez». – «De toute façon, dit Weseloh, je devrai rester ici quelques jours, pour continuer mes investigations». – «Je rentre ce soir à Piatigorsk, fis-je d'une voix sans tonalité. J'ai à y faire. Il n'y a pas de partisans par ic i et je peux rouler de nuit». Reinholz haussa les épaules: «C'est contre les instructions du groupe, Herr Hauptsturmführer, mais faites comme vous voulez». – «Je vous confie le docteur Weseloh. Contactez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit». Weseloh, les jambes croisées sur sa chaise en bois, paraissait parfaitement à l'aise et heureuse de son aventure; mon départ la laissait indifférente. «Merci pour votre assistance, Hauptsturmführer, dit-elle. Au fait, est-ce que je pourrais voir ce Dr. Voss?» J'étais déjà sur le pas de la porte, chapka en main. «Non». Je n'attendis pas sa réaction et sortis. Mon chauffeur semblait peu heureux à l'idée de rouler de nuit, mais il n'insista pas lorsque je répétai mon ordre d'un ton presque cassant. Le voyage dura longtemps: Lemper, ce chauffeur, roulait très lentement à cause des plaques de verglas. En dehors de l'étroit halo des phares, partiellement masqués à cause des avions, on ne voyait rien; de temps en temps, un poste de contrôle militaire surgissait de l'obscurité devant nous. Je tripotais distraitement le kindjal que m'avait offert Chabaev, je fumais cigarette sur cigarette, je regardais sans penser la nuit vaste et vide.